La sensation de ce début de saison en Süper Lig turque se nomme Alanyaspor avec sa surprenante première place. Une équipe qui fait rejaillir en filigrane les liens ténus entre la Turquie et la Grèce.

Après six journées de championnat et 14 points au compteur, Alanyaspor est parti sur les chapeaux de roue. Un contraste pour un club peu habitué à la lumière ces dernières saisons. Mais le club de la Province d’Antalya peut compter sur sa colonne vertébrale grecque. Un voisin avec lequel la Turquie a des relations compliquées mais pourtant si proches.

« Bonjour, je suis Emmanouil « Manolis » Siopis (au centre) et je me présente en 2022 » (Crédit photo : IHA)

Grèce-Turquie, entre relations ambivalentes et blessures profondes

L’histoire des relations entre la Turquie et la Grèce a été toujours été émaillée d’une espèce d’attrait-répulsion. Une sorte de non-dit existant entre les deux voisins qui ont lutté l’un contre l’autre à de nombreuses reprises. Durant près de 500 ans, l’Empire ottoman aura régné en maître dans le pays de Demis Roussos. Depuis lors, entre la Guerre d’indépendance livrée par la Grèce en 1821 face aux Ottomans jusqu’à celle de la Turquie d’Atatürk (1919-1922) avec la libération de la ville d’Izmir, un siècle de luttes, de combats et de revendications.

La Turquie et la Grèce, en tant que voisins ont toujours connus des conflits (Crédit photo : Detay)

Toutefois, il est difficile de résumer deux pays qui sont si proches géographiquement mais si éloignées dès lors que leurs intérêts sont en jeu. L’histoire de la partition de Chypre depuis 1974 en deux zones à travers la « Ligne verte » séparant le Nord de l’île, reconnu par Ankara et celle liée à la Grèce (le Sud et qui a intégrée l’UE en 2004, NDLR) participe grandement à cet éloignement. Ce conflit est donc toujours latent notamment pour la Turquie qui défend jalousement la sauvegarde de l’entité turque.

La question chypriote divise encore et toujours les deux pays. Pour résumer, à gauche (en vert) c’est Chypre qui a adhéré à l’UE en 2004 et à droite (en jaune), KKTC soit la République turque de Chypre du Nord. Reconnue uniquement par la Turquie, c’est un des points d’achoppement de l’entrée de la Turquie dans l’UE puisqu’il faut l’unanimité de tous les pays membres et notamment de… la Grèce et Chypre… (Crédit photo : La Documentation Française)

Cependant ces dernières années un certain rapprochement a eu lieu grâce au sport. Que ce soit avec le meneur de Fenerbahçe Basket, Kostas Sloukas côté grec. Ou la légende turque qui a joué et gagné l’Euroleague en 2002 avec le Panathïnakos, İbrahim Kutluay de nombreuses passerelles furent établies entre la Grèce et la Turquie. Toutefois une autre légende de Fenerbahçe a réussi à faire accepter son patronyme sur et en dehors du terrain bien avant tout le monde. Un homme dont l’immense aura déteint encore aujourd’hui sur le club d’Emre Belözoğlu.

İbrahim Kutluay (à gauche) avec un bouquet de fleurs. İbrahim Kutluay (au centre) avec son maillot de vainqueurs d’Euroleague en 2002, finale durant laquelle il fut le meilleur scoreur de la partie. İbrahim Kutluay (à droite) avec le président du Panathinaïkos, le sulfureux Dimitrios Giannakopoulos (de dos, sur la photo de droit). L’amitié gréco-turque existe donc – (Crédit photo : NTVSPOR)

Lefter Küçükandonyadis la Légende du Fener…

Le regretté Lefter Küçükandonyadis, décédé en 2012, fut une des plus grandes légendes de Turquie et de Fenerbahçe. Au même titre que Can Bartu (ancien joueur, décédé cet année, NDLR) ou Zeki Rıza Sporel (ancien attaquant et président du Fener, mort il y a 50 ans, NDLR) . Un joueur d’exception d’origine grecque et attaquant du Fener. Plus exactement, ce que l’on nomme en Turquie, un « Rum » qui vient du terme de « Rumeli » désignant les populations balkaniques proches de la Turquie (Bulgarie, Macédoine, Albanie, Grèce, NDLR).

Et la biographie de Lefter, présente dans toutes les bonnes libraires d’Istanbul (Crédit photo : DR)

Fils d’un pêcheur grec et né sous le nom de Elefterios (liberté en Grec, NDLR), Küçükandonyadis sera surnommé « l’Ordinaryüs », terme désignant en Turquie un grade académique très en vu. Capitaine de la première sélection turque engagée en Coupe du monde en 1954, Lefter fut un attaquant de grande classe. Tant et si bien qu’à sa mort, son cercueil sera amené au stade de Fenerbahçe et porté par les joueurs du club en guise de respect.

L’histoire de Lefter, la Légende de Fenerbahçe (Crédit vidéo : Youtube – +90)

Lefter, au même titre que Metin Oktay, le légendaire attaquant de Galatasaray, a fait parti de l’âge d’or du football turc. Moins en raison des résultats que des personnalités produites par la Turquie. Ce qui a permis au pays de se souvenir tout autant de leurs exploits sur le pré que de leurs caractères rassembleurs en dehors.

Volkan Demirel (à gauche, le barbu) et le Suisse Reto Ziegler portent le cerceuil de Lefter (Crédit photo : Fotospor)

Theofanis Gekas, le sauveur de clubs

Toutefois, ces dernières années, un autre joueur, né en Grèce, aura marqué de son empreinte le championnat turc. Theofanis Gekas aura passé une bonne partie de sa carrière en Turquie à sauver de la relégation ses différents clubs. Comme un clin d’œil de l’histoire, le Grec sera transféré après son expérience allemande à l’Eintracht Frankfurt dans le club de Samsunspor. Une arrivée qui déchaîna les passions à l’époque tant l’attente était énorme.

Atatürk est arrivé à Samsun sur le ferry Bandırma le 19 mai 1919. Date qui sera choisie plus tard comme étant la Fête de la Jeunesse en Turquie (Crédit photo : Cumhuriyet)

Cependant si pour la plupart des observateurs, Samsunspor n’évoque pas grand chose, en Turquie, la ville représente un symbole historique fort. En effet, lors de la Guerre d’indépendance turque, commencée en 1919 donc, Mustafa Kemal débarquera dans cette ville portuaire. Condamné à mort par la Sublime porte, le futur Atatürk s’embarquera à bord du ferry le Bandırma pour poursuivre la lutte et émanciper le pays du joug ennemi.

Gekas : 3 – Fenerbahçe : 1 (Crédit vidéo : Youtube – 55 TV)

Sur le terrain pour Gekas, son passage en Turquie aura été une réussite totale. Un buteur d’exception avec des buts à la pelle, notamment un triplé ravageur face à Fenerbahçe pour le club de la Mer Noire. Un costume de sauveur pour Akhisarspor, Konyaspor et une cote de sympathie hors norme, encore aujourd’hui. Le sport aura réussi la gageure de rapprocher les peuples et les cultures. La passion du jeu sans être tributaire du passé si douloureux soit-il.

« Alanyaspor şehrimizi tanıtıyor » en V.O.

Alanyaspor fait connaître notre ville. De Hasan Çavuşoğlu, le président du club (Yenialanya)

Erol Bulut et Alanya, cadre idéal pour les Grecs

Cette saison, Alanyaspor réussit un début de championnat prometteur sous la houlette de son entraîneur Erol Bulut. Celui-ci, né en Allemagne, a joué durant deux saisons à Fenerbahçe et a été l’assistant d’Abdullah Avcı à Başakşehir. De ce fait, Bulut ayant également évolué en Grèce durant sa carrière connaît donc parfaitement ce championnat. Ce qui a dû grandement contribué à lui assurer reconnaissance et des contacts sur place.

Erol Bulut connaît bien la Grèce (Crédit photo : Sabah Spor)

Grâce à un bon recrutement, le club d’Alanya a réussi à mixer une équipe alliant expérience et joueurs locaux connaissant le championnat. Les anciens de la Liga NOS tels le gardien portugais Marafona, ancien de Moreirense ou l’Angolais Djalma. L’inusable Papiss Cissé, 35 ans, meilleur buteur du championnat turc actuellement. Combinés aux Turcs Musa Çağıran et Ceyhun Gülselam anciens de Galatasaray et l’ex-petit prince de… Fenerbahçe, Salih Uçan.

Le défenseur Giorgios Tzavellas est le plus ancien des trois Grecs présent à Alanya (Crédit photo : Hür Haber)

Pour les Grecs, le cadre de vie et la culture méditerranéenne proche de leur pays d’origine participent à cet épanouissement. Que ce soit l’attaquant Anastasios Bakasetas, le milieu de terrain Manolis Siopis ou le défenseur Giorgios Tzavellas la colonie grecque profite d’un début de championnat euphorique. Au final, c’est une équipe solide qui rencontrera dimanche Beşiktaş, très mal en point actuellement. Sans la pression qui peut faire défaillir les plus gros et permet de se sublimer. Une manière de continuer la diplomatie du sport entre la Turquie et la Grèce.