Le football féminin en France a 50 ans. Ou plutôt les aura le 29 mars 2020. C’est une discipline encore jeune, mais aujourd’hui en pleine expansion. À six mois de la Coupe du Monde en France (7 juin – 7 juillet 2019), replongeons-nous dans la France des années 70 et 80, années de combat pour des femmes dont le seul souhait était de pouvoir simplement jouer au foot. Annie Fortems est de celles-là. Portrait d’une des fondatrices de Juvisy.

Annie Fortems. Un prénom, un nom, une odyssée.

Elle n’a pas gagné la Coupe du Monde à 19 ans, elle n’a pas défrayé la chronique avec un transfert au montant déraisonnable, ni fait baver d’envie le vestiaire avec son salaire. Elle n’a pas collectionné les Maserrati, Hummer, Bentley, et autres Porsche, qu’elle n’a pas non plus embouti à plus de 250 km/h sur l’autoroute. Elle n’a pas arboré non plus des coiffures déroutantes dont les couleurs donneraient envie d’être daltonien. Elle n’a pas lancé sa marque de fringues, ni chanté pour les Restos du cœur.

Elle a reçu la Légion d’Honneur, oui. En 2016. Pour son combat de 40 années en faveur du football féminin, du droit des femmes à exister dans un monde d’hommes dans le sport et l’entreprise, d’une parité qui ne se satisfait plus du « C’est déjà bien ce que vous avez ».

Annie Fortems est une pionnière du foot féminin. Pionnière deuxième génération. Les toutes premières à avoir osé fouler les pelouses des stades sont ces femmes de novembre 1917, du Fémina Sport, générations de guerre et d’entre-deux guerres dont le conservatisme des années 30 aura raison (pour en savoir plus sur le football féminin en 1918, c’est ici).

1917 : les joueuses du Fémina Sport jouent le tout premier match de football féminin en France (crédit photo : Museedusport)

Le 29 mars 1970, lorsque la Fédération Française de Football autorise enfin les femmes à jouer au football, Annie Fortems a 15 ans. Et déjà, le foot, c’était toute sa vie.

La fille de la Cité de l’Air

Elle arpente depuis l’âge de six ans les terrains de la Cité de l’Air d’Athis-Mons, à côté de Juvisy. La famille s’est établie dans ce coin d’Essonne. Le père est contrôleur aérien. Chez les Fortems, tout le monde joue au foot. Annie suit ses cinq frères et son père.

C’est sur les terrains de football de la Cité de l’Air d’Athis-Mons qu’Annie Fortems a commencé à jouer au football avec ses frères (crédit photo : Le Parisien)

C’est une histoire qu’on entend souvent chez les footeuses : suivre les aînés, les pères, les frères, et un beau jour franchir la barrière. On remplace un joueur manquant ou on cède à l’appel de la passe. Et on ne décroche plus. L’histoire d’amour entre le foot et Elise Bussaglia (Dijon) ou Nicole Abar (ancienne internationale tricolore) a commencé ainsi.

Pendant longtemps, Annie Fortems est la seule fille du quartier à pratiquer le foot. « La seconde fille que j’ai vu jouer, c’est ma sœur Pascale ». En ce temps-là, à ces âges-là, qu’une fille se mêle aux jeux des garçons n’interroge pas. Pas de cadeau pour autant. Annie est à bonne école. Pour compenser les différences athlétiques, il faut élever son niveau technique. Elle apprend à tacler, dribbler, jongler, contrôler la balle. Elle a 8, 10, 14 ans.

La joueuse du soir

Annie est la joueuse des soirs de semaine. Quand vient le week-end, elle est chassée des terrains. Les garçons ont leurs compétitions, les filles non. Le foot féminin n’est pas accepté par les instances. Pas de championnat. Pas de matches. Pas d’équipe. « Et moi, reléguée derrière la main courante. Me morfondant en les regardant jouer ». Rester à l’extérieur du terrain, simple spectatrice. Annie, c’est du genre à rentrer par le poteau de corner quand on la fait sortir par la ligne de touche. Un jour, elle a 12 ans, voilà que l’équipe des petits poussins d’Athis-Mons est oubliée par son entraîneur. Annie s’improvise coach. Toute la saison, on la laissera encadrer ses poussins, assurer les entraînements, les matches, établir les compositions d’équipe, collecter les licences, laver les maillots. « J’ai joué au foot comme on respire : c’était normal, c’était vital ».

L’équation reste toujours la même : passion brimée = âme de combattante.

Le lendemain du 29 mars 1970

On pense la victoire acquise le 29 mars 1970, le jour où la Fédération Française de Football autorise officiellement les femmes à jouer. Le véritable combat commence juste après. C’est bien beau de pouvoir jouer, mais rien n’existe ou presque. À peine quelques équipes, dont Reims la plus emblématique. Pas de compétitions officielles.

« Florence Maréchal, la sœur d’un copain de mon frère, et Martine Micalaudis, fille de joueur, lancent l’idée d’une équipe de foot, à Juvisy »

Créée dans la foulée de l’autorisation du football féminin en 1970, l’Étoile Sportive de Juvisy est un club de pionnières.

Juvisy c’est la porte juste à côté, à peine une poignée de kilomètres. Le grand club du coin, c’est l’Étoile Sportive de Juvisy, créé en 1904. Une équipe de foot féminin ? Bof. Le Président de l’époque, M. Courtaillac, pense se débarrasser du problème : « Allez trouver 12 filles, on verra ensuite ».

On va chercher des filles d’un peu partout. On vient voir Annie. On trouve les 12. Qui pour entraîner ?

Il y a cette Martine Micalaudis. Son père Roger est un joueur emblématique de l’Étoile Sportive de Juvisy. À l’issue de la réunion entre les futures joueuses, voilà qu’on lui propose les rênes de cette équipe de gamines. Il refuse, puis accepte. Roger Micalaudis devient le premier entraîneur de l’équipe féminine de l’Etoile Sportive de Juvisy en 1971. Il le restera jusqu’en 1987.

L’équipe des pionnières de Juvisy entrainée par Roger Micalaudis (debout, 1er à gauche). Annie Fortems est déjà capitaine (accroupie, 3ème en partant de la gauche) 

Sous l’ère Micalaudis se peaufine le projet qui fera la réussite de Juvisy : l’excellence ou rien.

Excellence. Le terme est aujourd’hui à la mode. Tout le monde vise l’excellence sans savoir pourquoi si ce n’est qu’il faut viser l’excellence parce que tout le monde vise l’excellence. Mais pour Micalaudis, l’excellence est la seule voie de salut pour ses filles. Elles seront moquées, discriminées, huées, maltraitées, découragées, insultées. Si elles veulent se faire une place, elles doivent prouver qu’elles la méritent. Rien ne sera donné.

« Retourne à la cuisine, occupe-toi de tes gosses ! »

À l’aube des années 70, une fille sur un terrain de foot, c’est plus qu’une curiosité : une incursion dans un monde d’hommes. Ça fait mauvais effet.

Annie Fortems et ses coéquipières ont 13, 14, 15, 16 ans. Lorsqu’elles font leur apparition sur les pelouses, fusent les quolibets : « Regarde ses cuisses », « Regarde comment elle est gaulée », « Retourne à la cuisine ! », « Occupe-toi de tes gosses », « T’es un mec »,…

Ces gamines-là connaissent le stress de ce qu’on va dire d’elles au dehors. Elles jouent, malgré les ricanements.

Beaucoup ont arrêté. Trop dur à supporter. D’autres croyaient vraiment ce qu’on leur disait. Ou pensaient qu’elles ne trouveraient jamais de petit copain à cause du foot. Nous sommes au cœur des années 70, héritières de mai 68.

Celles qui ont continué étaient soutenues par leur famille ouverte ou tradi, surtout convaincue du bienfondé de la cause, capable de s’ouvrir à d’autres idées. Les filles Micalaudis, la fille Marechal, les deux soeurs Fortems, les trois soeurs Quintaine, les soeurs Lazzaro, Perrault Varela, Moreno, la fille Ceccotti et quelques autres venaient de ces familles-là.

Beaucoup de joueuses ont arrêté le football à cause des insultes, des moqueries. Celles qui ont continué bénéficiait d’un soutien familial sans faille (Annie Fortems, accroupie, 4ème en partant de la gauche) 

L’épopée de Juvisy

La stratégie Micalaudis a fonctionné. L’Étoile Sportive de Juvisy s’installe en Championnat de France en 1978, soit quatre ans après la création de cette compétition en 1974 (1933 pour les hommes). Depuis, Juvisy, devenu le Paris FC en 2016, n’a pas quitté le plus haut niveau. Capitaine des Stellistes de 1971 à 1984, Annie Fortems guide son équipe à la conquête de trophées nationaux et internationaux : en 1979, Juvisy remplace les Rémoises, Championnes de France au tournoi international de Bruxelles. Personne ne les attend, encore moins en finale où elles battent les championnes de Belgique et des Pays-Bas. Elles remettent ça en 1980 et 1981 face au même adversaire. Annie Fortems partagera : « J’ai entendu la Marseillaise, pour nous ! Là, en Belgique ! C’était incroyable ! »

1981, Annie Fortems et ses coéquipières remportent pour la troisième fois le tournoi international de Bruxelles face aux championnes de Belgique et des Pays-Bas

Les filles deviennent les célébrités du coin. Le stade Maquin, leur antre de jeu, se garnit les jours de match.

Un supporter du match Stade de Reims vs Étoile Sportive de Juvisy : « J’aime leur jeu, c’est tout » (extrait de l’émission Les femmes aussi en 1981 : archives INA)

Les supporters se déplacent en nombre, on trouve de tout : des pauvres, des riches, des machos, des familles « tradis », architradis, mais prêtes à tout pour la réussite des filles. Les journaux locaux relatent leurs exploits : le Journal de l’Essonne et le Républicain de l’Essonne leur dédient une chronique.

En 1977 tombe la récompense : Annie Fortems, présélectionnée en équipe de France. Première d’une longue série de Stellistes.

1977, le journal le Républicain de l’Essonne rapporte la bonne nouvelle : Annie Fortems est préselectionnée en Équipe de France

Les Bleues de ces années-là

À l’aube des années 80, l’équipe de France féminine, c’est le parent pauvre. Peu de moyens, pas prioritaire, un sélectionneur Francis Coché, inamovible, en poste de 1978 à 1987, dont le manque de résultats semble garantir sa longévité.

Le foot féminin progresse, mais si lentement. D’autres nations, l’Italie, le Danemark prennent de l’avance. En France, les footeuses dérangent toujours. La faute à cette persistante idée que le foot n’est pas fait pour les filles, qu’il nuit à leur féminité, et que celles qui s’y adonnent sont des garçons manqués. L’émission de Stade 2 du 9 novembre 1980 donne le ton. La journaliste Christine Paris est bien seule dans cette assemblée masculine, Thierry Roland et autres, sourire moqueur aux lèvres.

Bien seule Christine Paris, pour défendre le football féminin face à une assemblée masculine moqueuse (Stade 2, 9 novembre 1980, archives INA)

Le traitement médiatique de cette époque est révélateur. La première question posée aux joueuses est systématiquement en lien avec leur féminité. Elles répondent avec spontanéité, sidérées qu’une telle idée puisse germer dans l’esprit des journalistes. Toutes affirment combien il est vital pour elles de jouer, jouer, jouer. Et qu’il n’est pas plus élégant de porter des chaussures de ski que des crampons de foot.

Dans l’émission « Les femmes aussi », la milieue de terrain du Stade de Reims Véronique Roy se prépare pour le match contre Juvisy en 1981 (archives INA)

Dans l’émission « Les femmes aussi », Annie Fortems n’y coupe pas. Sempiternelle justification : « Oui, le foot est compatible avec la féminité ».

Le football est-il compatible avec la féminité ? La réponse d’Annie Fortems dans l’émission « Les femmes aussi » en 1981 (archives INA)

Les multiples vies d’Annie

Juvisy, les entrainements, les matches. Le boulot à côté.

À 20 ans, en 1975, Annie devient cheffe d’exploitation dans le secteur horticole, dans une entreprise fondée avec ses frères et sœurs. Rungis, c’est elle qui s’y colle. Un milieu d’hommes, encore. Elle fait son trou. Une journée fait 24h.

Dans cette vie remplie, entre capitanat à Juvisy, gérance d’entreprise, équipe de France, il faut choisir. Le temps manque, la sélection nationale passera malheureusement après. Sportivement, l’intérêt est moindre. En ce temps-là, la France est une naine sur la scène mondiale. C’est dans les clubs que tout est à construire.

Entre le football et le travail, on demande à Annie Fortems de choisir le travail. Ce sera non « Je continuerai le football jusqu’à tant que mon entraîneur estime que je n’ai plus ma place » (extrait de l’émission Les femmes aussi, en 1981)

Les héritiers de Juvisy

Des clubs tels que Juvisy ont permis aux consciences d’avancer sur la place du foot féminin.

Dès 1976, Juvisy est le premier club à créer une école du foot, afin de détecter les talents, les former, les garder au club pour assurer sa pérennité parmi l’élite, attirer le gratin du football : Marinette Pichon, Gaëtane Thiney pour ne citer qu’elles. Six titres de championnes de France conquis dans les années 90 principalement.

Marinette Pichon, une des plus grandes joueuses françaises, a joué de 2004 à 2007 à Juvisy (crédit photo : Le Parisien)

Roger Micalaudis, Guy Sittler son successeur, Claude Quintaine et les autres dirigeants historiques de Juvisy, Annie Fortems et toutes ces joueuses passionnées ont pour héritiers Noël Le Graët et Jean-Michel Aulas notamment. À l’aube des années 2000, leur engagement en faveur du foot féminin poursuit l’œuvre de ces visionnaires des années 70 et 80.

Années 2000, années des constructeurs. Noël Le Graët nomme l’adjoint d’Aimé Jacquet, Philippe Bergeroo, sélectionneur de l’équipe de France en 2013. Jean-Michel Aulas décide de consacrer les mêmes moyens pour ses équipes féminines et masculines (structure, encadrement, suivi médical, sportif, contrats professionnels,…). Il se lance à la recherche des meilleures joueuses, attire et forme d’immenses talents. Le résultat, on le connaît : avec douze titres consécutifs de Championnes de France, cinq Ligue des Championnes, Lyon est le meilleur club européen. Peut-être mondial. Clap de fin de l’hégémonie juvisienne.

Héritier des visionnaires R. Micalaudis, G. Sittler, C. Quintaine, JM. Aulas a fait de l’Olympique Lyonnais le meilleur club européen (crédit photo : As English – Diario AS)

Les planètes du foot féminin sont aujourd’hui alignées : Coupe du Monde en France en 2019, médiatisation du championnat de D1F, afflux de sponsors, professionnalisation de la discipline, soutien de la Fédération Française de Football au travers de nominations marquantes (comme l’ancienne Juvisienne Brigitte Henriques, numéro 2 de la FFF notamment), plans de féminisation… Les plus beaux fruits de ce travail pourraient être récoltés l’été prochain, à la belle saison de la Coupe du Monde.

On a alors une pensée pour Christine Paris, cette journaliste de Stade 2, moquée par ses confrères en 1980, décédée en 1998. Elle avait raison trop tôt. Annie aussi avait raison trop tôt, comme toutes celles qui ont défié les interdits, bousculé les consciences, ignoré les insultes.

Chaque fille qui foule une pelouse aujourd’hui en France leur doit quelque chose.