Depuis 1994, la sélection mexicaine reste sur sept échecs d’affilée en huitièmes de finale de Coupe du Monde. Si el Tri fait preuve de régularité en passant à chaque fois la phase de groupes, l’impossibilité d’atteindre les quarts de finale et la frustration qui l’accompagne ont créé un mythe au Mexique, à tel point que l’on parle désormais de malédiction.

Les Mexicains en rêvent depuis plus de 30 ans : atteindre les quarts de finale de la Coupe du Monde, disputer un cinquième match dans le tournoi, la fameux « quinto partido ». Cette expression s’est transformée au fil des années et des désillusions en rêve, en obsession et elle revient tous les quatre ans dans les bouches de chaque supporter au Mexique. Avant chaque Mondial, la question est la même : est-ce enfin cette année qu’el Tri atteindra les quarts de finale ? Hélas, depuis 1994, la réponse est toujours non. Entre manque de réussite, coups du sort et craquages mentaux, pourquoi le Mexique n’y arrive pas ?

Le Mondial 86, un parcours de référence laissé sans suite

Si aujourd’hui le mythe du “quinto partido” est dans toutes les têtes au Mexique, cela n’a pas toujours été le cas. En effet, el Tri a déjà disputé deux quarts de finale de Coupe du Monde dans son histoire, en 1970 et 1986, à chaque fois à domicile. Si en 1970 les quarts de finale arrivaient juste après les poules, l’année 1986 a été l’occasion d’assister à la seule et unique victoire d’une sélection mexicaine en huitièmes de finale. Après des victoires contre la Belgique et Irak et un nul face au Paraguay en poules, le Mexique aborda sereinement le huitième de finale de sa Coupe du Monde. Le 15 juin, à l’Estadio Azteca de Mexico, Hugo Sánchez et ses coéquipiers vinrent à bout de la Bulgarie (2-0) dans un match mythique grâce notamment à un ciseau légendaire de Manuel Negrete qui fit le tour du monde. Moins d’une semaine plus tard, les mexicains s’inclineront aux portes du dernier carré face à l’Allemagne aux tirs aux buts. Fiers de leur parcours, ces hommes-là étaient loin de se douter qu’ils seraient encore jusqu’à aujourd’hui les seuls à avoir permis au Mexique de remporter un jour un huitième de finale de Coupe du Monde.

La sélection mexicaine du Mondial 1986, menée par la légende Hugo Sánchez (n°9), la seule de l’histoire à avoir remporté un huitième de finale de Coupe du Monde. (Crédit photo : MEXSPORT)

On aurait donc pu penser que cette victoire serait fondatrice, qu’elle constituerait un match référence pour le Mexique en Coupe du Monde qui servirait aux futures générations. Le football mexicain est alors en pleine expansion, des joueurs commencent à arriver en Europe, et on se dit que les futures générations se serviront de l’expérience de leurs aînés pour eux aussi atteindre les quarts de finale, et pourquoi pas plus. Hélas, force est de constater que 33 ans plus tard, cette première historique est restée sans suite. Pire, el Tri a même enchainé sept défaites d’affilée au même stade de la compétition depuis 1994. Parmi les adversaires du Mexique lors de ces matchs, on retrouve tout type d’équipes : des champions du monde, comme l’Allemagne (1998) ou l’Argentine (2006 et 2010), des outsiders de premier plan comme la Bulgarie des années 1990 (1994) et les Pays-Bas (2014), et même l’éternel rival continental, les États-Unis (2002) … Ainsi, si l’élimination a parfois pu s’expliquer par un adversaire supérieur, il faut s’intéresser aux scénarios des matchs pour comprendre pourquoi il s’agit pour beaucoup d’une véritable malédiction.

Simple malchance ou vraie malédiction ?

Le mythe du « quinto partido » aurait pu exister rien qu’en se basant sur la série statistique : à savoir l’enchainement de 7 défaites d’affilée en huitièmes de finale, ce qui constitue en soi un motif d’interrogations. Cependant, plus que la simple défaite, c’est le déroulement des matchs et les conditions dans lesquelles el Tri est souvent éliminé qui ont servi à alimenter les peurs et les fantasmes autour de l’accession au quinto partido en Coupe du Monde. Les défaites du Mexique aux portes des quarts de finale sont la plupart du temps arrivées après des scénarios rocambolesques comme une ouverture du score mexicaine puis une défaite dans les dernières minutes, parfois combinés avec des décisions arbitrales défavorables litigieuses. Seules deux défaites en huitièmes de finale échappent à cette logique : 2002 et 2018. Contre les Etats-Unis (2-0), puis le Brésil (2-0), le Mexique fut simplement dépassé et battu par plus fort que lui sans véritable contestation possible.

En 1994 aux USA, la sélection aztèque retrouve la Bulgarie 8 ans après. Cette fois-ci, après un nul 1-1, elle est sortie aux tirs aux buts en manquant ses trois premières tentatives: sans le savoir, les mexicains inauguraient là une triste série qui allait vite prendre de l’ampleur. Au Mondial 1998 en France, le Mexique ouvrit le score en huitièmes de finale grâce au matador Luis Hernández. A Montpellier, El Tri semblait tenir le match mais dans le dernier 1/4 d’heure, les allemands firent la différence en 10 minutes pour assommer Luis Campos et les siens. Jusque-là, ces défaites semblaient encourageantes et on ne parle pas encore du quinto partido avec tant d’insistance. Le match qui a sans doute fait rentrer cette expression dans le langage courant est le huitième de finale face à l’Argentine en Allemagne en 2006. Alors que le capitaine Rafa Márquez avait mis l’histoire en marche en marquant dès la 6ème minute, Hernan Crespo égalisa peu après grâce à l’aide du mexicain Jared Borgetti. Finalement, en prolongations, le célèbre golazo de Maxi Rodriguez venait mettre un terme aux espoirs aztèques et les renvoyer une nouvelle fois à la maison aux portes des quarts de finale. La quatrième défaite d’affilée, après être passé si près du but, sonna comme un coup d’arrêt au Mexique où l’expression “quinto partido” pris alors de l’envergure.

En 2006, alors que Rafael Márquez avait ouvert le score, le Mexique s’inclina finalement en prolongations face à l’Argentine… (Crédit photo : Goal)

Quatre ans plus tard, en Afrique du Sud, el Tri tenait sa revanche en retrouvant les Albicelestes alors coachés par Diego Maradona. Malheureusement, après un bon début de match des mexicains, Tévez ouvrit le score ur un but très litigieux puis l’Argentine enchainait pour finalement l’emporter 3-1. L’un des matchs les plus traumatisants de l’histoire pour tous les mexicains eu lieu lors du Mondial suivant, au Brésil. Après une phase de poules maitrisée, le Mexique affrontait les Pays-Bas pour enfin rompre la malédiction. D’autant plus qu’au retour des vestiaires, Giovani Dos Santos ouvrit le score d’une frappe prodigieuse qui foudroya Jasper Cillessen.

La suite du match semblait encourageante, Memo Ochoa multipliait les parades, le Mexique tenait enfin la réussite qui lui manquait et tout le pays se voit déjà en quarts de finale. Enfin, après tant de désillusions, le rêve était a portée de main. Mais à la 88ème minute, après un corner repoussé, Wesley Sneidjer surgit et envoya une puissante frappe imparable dans le petit filet d’Ochoa : le Mexique avait finalement encore craqué… et dans le temps additionnel, Robben s’effondra dans la surface sur un très léger contact, l’arbitre désigna le point de pénalty… qu’Huntelaar transforma. Et voilà comment le Mexique fut encore éliminé alors que le plus dur avait été fait.

Si près, mais pourtant si loin des quarts de finale.. (Crédit vidéo : Youtube, FIFATV)

Le mental : la vraie raison de l’échec ?

Au Mexique, beaucoup d’experts ont analysé ces défaites à répétition et essayé d’en tirer des conclusions. Le phénomène interpelle, interroge, devient insupportable pour un pays qui s’autoproclame comme « le plus grand de la CONCACAF » mais qui à déjà vu ses deux voisins de la zone, les États-Unis et le Costa Rica, atteindre les quarts de finale avant lui (en 2002 et 2014). Certains pointent le manque de niveau des joueurs « europeos » lorsqu’ils viennent en sélection, d’autres appuient sur les failles de concentration de l’équipe dans les moments importants. Malgré des sélections toujours compétitives faites de joueurs ayant largement le niveau pour atteindre les quarts, le Mexique n’y arrive pas. Les Mexicains n’en peuvent plus de croire en la malchance, et ils cherchent des raisons d’expliquer ce qui semble inexplicable. Cependant, l’analyse qui revient le plus souvent, et la plus évoquée quand à la malédiction du quinto partido est celle du mental : en effet, les joueurs d’el Tri ont souvent craqué dans les moments décisifs : aux tirs au buts en 1994, dans le dernier quart d’heure en 1998, en prolongations en 2006, dans le temps additionnel en 2014…

Alors qu’ils n’avaient jamais été aussi proches du quinto partido depuis des années, les mexicains se sont écroulés dans les toutes dernières minutes en 2014 face aux Pays-Bas. (Crédit photo : 20minutos.es)

L’ancien gardien de la sélection, Oswaldo Sánchez, qui a participé la défaite de 2006 face à l’Argentine comme titulaire et à celles de 1998 et 2002 comme remplaçant, croit lui aussi en l’hypothèse d’une faute de concentration récurrente :

« Je crois que la principale raison est le manque de concentration. Il doit y avoir des joueurs importants de l’équipe qui perdent leur concentration. Je le dis parce qu’en 1998, en menait 1-0 face à l’Allemagne et… comment ont-ils pu marquer deux buts? Manque de concentration. Je me rappelle aussi du Mondial 2006, ont était au dessus des argentins et d’un coup on marque un but contre notre camp et après est arrivé le plus beau but de la Coupe du Monde avec Maxi Rodriguez. »

Oswaldo Sanchez à propos du manque de concentration qui fait défaut au Mexique lorsqu’arrive la phase à élimination directe en Coupe du Monde (Goal México)

Ne plus y penser pour enfin triompher ?

Avant le Mondial russe de l’été dernier, le capitaine Rafa Márquez voulait quand à lui faire abstraction de l’obsession du quinto partido, preuve que celle-ci pèse dans l’esprit des joueurs :

« Je suis absolument convaincu que cette équipe ne pense pas au quinto partido, elle pense à être championne du monde. C’est ce qui nous motive. »

Rafa Márquez à propos de l’importance d’arriver au quinto partido

En effet, depuis le traumatisme de 2014, les joueurs semblent prendre la mesure du problème différemment. Ils savent que la pression due au quinto partido plane en permanence sur eux, comme un lourd fardeau a porter. Ainsi, c’est devenu un sujet presque tabou dans la bouche des joueurs, qui ne veulent plus avoir comme unique objectif d’arriver en quarts de finale. Javier “Chicharito” Hernández et Andrés Guardado ont suivi la logique de Márquez en soulignant que les joueurs n’ont plus en tête le quinto partido, mais voient plus loin:

« Je veux gagner le Mondial, c’est la seule chose présente dans ma tête. C’est mon plus grand rêve: disputer ma 4ème Coupe du Monde et pouvoir arriver non pas au ce quinto partido, mais encore plus loin. »

Javier Hernández et Andrés Guardado avant le Mondial 2018 en Russie

Le quinto partido reste donc une légende bien présente dans l’esprit de tous les mexicains, qui attendent avec impatience l’équipe qui sera enfin la digne successrice des hommes de 1986. Cette « malédiction », pesant de plus en plus à chaque Mondial sur les épaules de joueurs mexicains, est peut-être la cause de leurs manquements psychologiques dans les moments décisifs, même si l’aspect tactique et la manière d’aborder ces matchs à enjeu fait défaut. Quoi qu’il en soit, les concernés semblent enfin avoir compris que démystifier cette expression peut être la clé pour enfin rejoindre les quarts de finale dans les années à venir. Réponse en 2022 au Qatar, et en 2026 à domicile, ce qui leur a réussi par le passé.