Les dossiers de Football Leaks, révélés en novembre 2018, mettent en lumière une alliance entre quatre clubs historiques : le FC Barcelone, le Real Madrid, le Bayern Munich et la Juventus. Un quatuor qui pourrait grandement influencer le football européen dans les années à venir.

Ennemis sur le terrain, partenaires en dehors. Déjà en 2016, on attribuait la réforme de la Ligue des Champions aux clubs historiques. Principaux membres de l’ECA, l’Association européenne des clubs, ce quatuor étend petit à petit sa toile sur le comité exécutif de l’UEFA. Mais cette évolution n’est qu’une étape vers un projet de longue date, la formation d’une Super ligue européenne. Avec un minimum de quatorze rencontres continentales pour chacun des seize participants, une telle compétition promet une explosion des bénéfices pour les grands clubs. Toutefois, ce qui est une évolution pour certains fermerait la porte de la C1 à d’autres. Décryptage d’une alliance qui pourrait nuire au football européen dans les prochaines années.

Un poker pas si menteur

Le spectre d’une Super ligue européenne n’est pas nouveau dans le paysage footballistique. Déjà en 1998, l’idée faisait la couverture de plusieurs journaux. C’est Media Partners, société spécialisée dans les droits de télévision, qui donne corps au projet. Silvio Berlusconi, alors député italien, est séduit et évoque une compétition qui regrouperait 36 clubs européens, répartis en 3 poules de 12 participants. La moitié d’entre eux seraient les clubs dits « fondateurs », tandis que les autres, champions nationaux, seraient invités d’une année sur l’autre, de façon aléatoire. À la manière d’un championnat sportif nord-américain, la relégation ne serait pas possible, empêchant ainsi de plomber les caisses du dernier de la poule. Déjà à l’époque, la Super ligue se voulait élitiste et était surtout une affaire de gros sous. Les instigateurs du projet promettaient d’offrir à chaque concourant la somme de 144,5 millions de francs. Et plus de 350 millions pour le champion, soit quatre fois le montant touché par le Real Madrid, vainqueur de la C1 en mai 1998.

« Je suis contre. Le football est un sport populaire qui ne doit pas être réservé à une élite. »

Franck Leboeuf, tout juste champion du monde, interrogé en septembre 1998 (L’Express)

Pendant les vingt années qui ont suivi, la menace d’une pareille Ligue a régulièrement refait surface. L’objectif est sensiblement le même, amélioré sans cesse la situation des clubs fortunés, en se rapprochant des avantages que leur procurerait une ligue fermée. Sans compter les bénéfices monstrueux, la Super Ligue leur assurerait une sécurité sportive, en étant certains de ne jamais sortir de l’élite européenne. La deuxième salve des Football Leaks met un lumière l’existence d’un quatuor composé du Bayern Munich, de la Juventus Turin, du Real Madrid et du FC Barcelone. Quatre cadors européens, qui comptent à eux seuls 25 Ligues des Champions, unis pour servir les intérêts des historiques. Et l’heure n’est plus à la menace, mais bien à la mise en place réelle et concrète du projet.

En 2016, sous la pression de l’ECA, dont le noyau dur est le quatuor, le comité de l’UEFA vote pour la réforme de la Ligue des Champions. À partir de cette édition, les quatre meilleures nations au coefficient UEFA, à savoir l’Espagne, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Italie, bénéficient de prérogatives sans précédent. Les quatre premiers de ces championnats sont désormais automatiquement qualifiés pour la phase de poules, contre trois auparavant. Le Big Four représente maintenant 50% des équipes jouant la C1. Ce qui peut sembler être un désavantage important quant aux autres nations ne constitue pourtant qu’une étape avant la Super Ligue européenne.

Du clan des Sept au Quatre Fantastiques

Au début des tractations avec l’UEFA, ce sont sept membres qui défendent le projet de la Super Ligue. En plus des quatre fondateurs, on compte aussi l’AC Milan, Manchester United et Arsenal. Après un échec des négociations, les trois sortent du projet laissant la main aux quatre. Mais l’espoir d’une ligue fermée n’est pas pour autant enterré. Karl-Heinz Rummenigge, président du Bayern Munich, et Andrea Agnelli, dirigeant de la Juventus, briguent deux sièges au Comité exécutif de l’UEFA par l’intermédiaire de l’ECA, le syndicat des clubs européens. Le succès est total puisqu’elle aboutit à la réforme de 2016 évoquée plus haut. Après avoir voulu abattre le loup, l’UEFA l’a fait entrer dans la bergerie.

Les 16 équipes qui doivent initialement participer à la Super Ligue européenne (Crédit photo : Urban Foot)

« Avec un tel système, il est possible que le deuxième de Ligue 1, voire même le premier, soit exclu de la Champions League. C’est dire que notre championnat perdra tout son intérêt. En début de saison, nos deux ou trois clubs européens n’auront qu’une priorité: finir dans les cinq premiers de leur groupe afin d’être qualifiés encore l’année suivante. Ils délaisseront le championnat, envoyant au besoin une équipe B. Qui s’intéressera alors à la Ligue 1? Les diffuseurs certainement pas. Un effondrement des droits télé en France est donc à redouter dès 2024. »

Frédéric Thiriez, pessimiste quant à l’avenir de la Ligue 1 (BFM TV)

Pour arriver à leurs fins, deux scénarios étaient évoqués par le quatuor. Le premier se nomme Révolution, et constitue une rupture pure et simple avec l’actuel système européen. Du jour au lendemain, la C1 serait oubliée au profit d’une ligue complètement fermée. Impossible d’y entrer, impossible d’en sortir. 16 clubs se livreraient chaque année une bataille sans merci pour s’adjuger la victoire finale. Logiquement rejeté par l’UEFA, c’est le chemin du second plan qui semble être pris. Évolution permettrait l’intégration progressive de la Super Ligue dans la C1, la C3 et les ligues nationales. Seize clubs historiques y prendraient place d’office. Par la suite, seule une victoire en championnat permettrait de monter en Ligue des Champions.

Une troisième compétition européenne, clé des négociations ?

Si le projet d’une Super Ligue n’apparaît plus aujourd’hui comme complètement irréalisable, c’est parce que le système européen entier serait soumis à des changements majeurs. Tels que nous sont présentées les choses, les équipes qui disputent actuellement les quatrièmes et cinquièmes places seraient orphelines de Coupe d’Europe. C’est pour cette raison que l’idée d’une troisième compétition européenne est dans les tuyaux. Une sorte de Coupe des vainqueurs de coupe, ou C2, 2.0. La Ligue Europa passerait de 48 à 32 participants, tout comme la nouvelle compétition qui ferait concourir 32 équipes. Les nombres d’équipes européennes seraient portés à 96 contre, contre 80 actuellement. Alléchante sur le papier, cette nouvelle idée présente pourtant un réel désavantage.

Le 8 mai 1996, le PSG devenait le deuxième club français à remporter une Coupe d’Europe en battant le Rapid Vienne (1-0) en finale de la Coupe des Coupes (Crédit photo : Culture PSG)

Avec une telle modernisation, le niveau global de l’Europa League se verrait relevé et la C2, qui n’a pas encore de nom, ouvrirait ses portes aux championnats d’Europe de l’Est. Loin d’être un geste généreux de la part de l’UEFA, le but de la manœuvre est d’augmenter un peu plus les recettes des droits télévisés et du marketing des deux premières compétitions. Et les marches entre deux épreuves européennes seraient quasiment insurmontables. Une équipe qui jouerait plusieurs éditions de Ligue des Champions aurait une avance considérable sur un club qui dispute régulièrement l’Europa League. Dopé par des droits télévisés toujours plus importants, l’écart entre les clubs historiques et les outsiders se creuseraient davantage et aboutirait à la mort pure et simple du spectacle. Pas sûr que les intérêts des Quatre fantastiques servent toute la planète football.

La volonté d’éteindre toute concurrence

Au-delà du combat pour la modernisation des compétitions européennes, Barcelone, Madrid, Munich et Turin veulent asseoir leur suprématie sur le football européen. Quand Manchester City et le Paris Saint-Germain, étendard assumé des clubs nouveaux riches, prennent de l’ampleur au début des années 2010, tout sera fait pour leur mettre des bâtons dans les roues. Le fair-play financier, adopté en mai 2010, empêchent les clubs de dépenser plus d’argent qu’ils n’en gagnent. Cette année, le quatuor se montre étrangement calme sur le mercato et personne ne recrute pour plus de 80 millions d’euros. Cette même année, le Real Madrid et Barcelone atteignent des chiffres d’affaires considérables. Ils se partagent 300 millions issus des droits télévisés de la Liga, soit la moitié de la somme totale. C’est un record en Europe à cette époque.

La récente nomination de Nasser Al-Khelaïfi au comité exécutif de l’UEFA suffira-t-elle à faire valoir les intérêts français en Europe ? (Crédit photo : Ouest France)

Mais la victoire n’est pas totale, le PSG et City influence grandement le fonctionnement interne des clubs historiques. Nombreux vont être les joueurs qui se serviront des intérêts de l’un ou de l’autre pour renégocier un contrat. En 2013, Cristiano Ronaldo s’est servi de l’intérêt de Paris pour négocier sa revalorisation à 21M€ par an, tout comme Xabi Alonso qui a vu son salaire passer de 4 à 6M€ annuels. Le pouvoir d’attractivité de Chelsea, Paris ou City agacent, et contraint énormément de clubs à sortir le chéquier pour blinder ses joueurs.

Mais que ce soit la mise en place du Fair-play financier ou des idées de ligues élitistes, cela démontre la faiblesse de l’UEFA face au lobbying de clubs historiques. L’idée même d’une Super Ligue, où le football-business serait le maître mot et la compétition dopée à grands renforts de millions et de tops-teams bardés de stars, pourrait en réjouir certains. Mais couper brutalement tout un continent du football populaire, forgée dans une tradition, dans une histoire, provoquerait un véritable séisme. Après que l’ECA ait donné son aval pour un tel projet, la balle est dans le camp de l’UEFA. À eux de sauver notre football.