Cette saison, le championnat turc continue son atomisation avec des résultats surprenants. Toutefois, un club semble tirer son épingle du jeu et se pose en candidat au titre. Başakşehir, toujours aussi bien placé et qui a changé sa philosophie sur la forme mais pas sur le fond.

Depuis plusieurs années, Istanbul Başakşehir se place comme un OVNI dans le paysage footballistique turc. Tantôt accusé d’être le « Erdoğan FC » et d’avoir des liens très étroits avec le Président turc qui fut maire de la ville dans les années 90. Tantôt mis en avant pour son absence de supporters et de culture foot malgré des moyens conséquents. Et si finalement, la vérité se trouvait entre les deux et apparaissait au grand jour cette saison ?

Başakşehir version 2019-2020 (Crédit photo : Anadolu Agency)

Un club qui s’adapte au changement politique

Pour comprendre l’évolution actuelle du club, il faut se plonger dans la Turquie des années 80. Une époque qui semble si loin mais aux ramifications si proches encore aujourd’hui. De ces années-là, la politique a toujours été au centre des interventions. Que ce soit à Gaziantep, Mersin ou encore Manisa, chaque club se devait d’avoir une équipe de football. Rattachés aux mairies, d’où le nom de « Büyükşehir » (« Grandes Villes » en VO), ces entités sportives assuraient la renommée de celles-ci.

Ekrem İmamoğlu, le nouveau maire d’Istanbul et de ses clubs (Crédit photo : Internet Haber)

Encore aujourd’hui, de nombreux clubs turcs sont rattachés aux mairies et continuent dans cette perspective. Cependant, le plus grand changement pour le club fut, à n’en pas douter, l’arrivée à la mairie d’un homme. Après 25 ans de direction de la grande mégalopole par Recep Tayyip Erdoğan ou les membres de son parti, le 17 avril dernier, premier coup de tonnerre. Confirmé en juin 2019 avec la double « élection » (après une invalidation du premier résultat, NDLR) du candidat de l’opposition (CHP, Parti Républicain du Peuple, NDLR). Ekrem İmamoğlu fut à même de faire vaciller le club de par ses prises de positions durant la campagne.

Ekrem İmamoğlu (sur la photo de droite, à gauche) a été élu maire d’Istanbul. En compagnie du président de Başakşehir, Göksel Gümüşdağ (cravat bleue sur la photo de droite), les deux hommes prennent la pose avec le maillot de l’équipe (le numéro 34 représentants la plaque d’immatriculation d’Istanbul, photo de droite) et étudient le projet d’infrastructures du club (photo de gauche) – (Crédit photo : Haberin Nabzı)

Pourtant, İmamoğlu investi maire de la ville, les choses ont été plus nuancées sur le terrain. Dans ses précédentes déclarations à la presse, ce dernier était même mitigé concernant le club et ses capitaux. Un côté « bling-bling » trop voyant et des fonds de la mairie suspectés d’avoir été détournés au profit du club furent les principales réticences. Toutefois, en Turquie, comme tout se finit en politique, la position d’İmamoğlu a davantage évolué et les relations se sont réchauffées.

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Le maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu ayant remercié Başakşehir pour sa qualification européenne, le club remercie le maire en retour en « digne représentant de la ville, du pays et du drapeau » (Crédit Twitter : @ibfk2014)

Une nouvelle ère de jeu pour Başakşehir

Dans ces conditions et au-delà des contingences politiques et économiques, sur le terrain Başakşehir a également vécu plusieurs changements. Dans un premier temps, après sa remontée en Süper Lig en 2014, le club s’est construit, à partir de 2017, progressivement autour de joueurs renommés et ayant eu une carrière internationale importante. Pêle-mêle, le Togolais Emmanuel Adebayor, le Français Gaël Clichy ou encore les internationaux turcs Arda Turan, Cengiz Ünder, Volkan Babacan.

Emre, Volkan, Mahmut, Epureanu, Cengiz Ünder, Edin Visca, Mossoro, Adebayor… l’équipe de Başakşehir était clinquante en 2017 (Crédit photo : gzt.com)

De grands noms et un bon mix entre joueurs confirmés et nationaux connaissant les arcanes du championnat. Une bien belle manière de lancer la machine jusqu’à susciter la jalousie des mastodontes de la ville en matière de transferts. Dès lors, cette saison, la donne est sensiblement différente puisque, sur le marché des transferts, point de folies. Le club turc ayant misé sur des joueurs confirmés mais pas de grandes stars.

Enzo Crivelli est en passe de devenir un buteur de plus en plus confirmé en Turquie (Crédit photo : National News)

Signalons en substance les arrivées des vétérans Demba Ba, ancien de Chelsea ou Beşiktaş, de Mehmet Topal, ancien de Galatasaray, Fenerbahçe ou Valence. Le turco-australien Aziz Behich, arrière gauche, Berkay Özcan milieu né en Allemagne et néo-international turc, le Serbe Danijel Aleksić. Sans compter le Cap-Verdien, Carlos Ponck, le Norvégien, Fredrik Gulbrandsen. Mais surtout, une bonne vieille connaissance de Ligue 1, l’ancien Bastiais et Bordelais : Enzo Crivelli.

Okan Buruk, efficacité et pragmatisme

Pour mener à bien tout ce beau monde, quoi de mieux que du pragmatisme à gogo ? Après le mandat d’Abdullah Avcı et l’ode au beau jeu de l’équipe, place désormais à l’efficacité maximale. Tous les suiveurs du football turc connaissent son nom. Milieu de terrain de poche ultra offensif passé par Galatasaray, l’Inter Milan avec notamment Emre Belözoğlu, Beşiktaş ou… Istanbul BB (ancien nom de Başakşehir, NDLR), l’homme a eu une expérience de 20 ans sur le terrain.

Hagi, Emre, Okan (de gauche à droite), un trio magique (Crédit photo : Lig Radyo)

Chantre d’un jeu permettant une efficacité maximale, Okan Buruk n’a pas son pareil pour mener à bien une équipe. Un des entraîneurs les plus prometteurs actuellement au pays et qui a permis à Başakşehir de réussir une véritable prouesse. Dans une saison européenne digne de la soupe à l’oignon, avec de cuisantes défaites entre Galatasaray, Beşiktaş ou Trabzonspor, Buruk et Başakşehir furent les meilleures satisfactions du pays.

Okan Buruk en mode entraîneur (Crédit photo : TV100)

Pour un club avec un manque chronique de supporteurs, le fait de se qualifier pour les 16èmes de finale en UEFA Europa League a été une bouffée d’oxygène. Qualifié dans un groupe difficile, Başakşehir finira même premier devant l’AS Roma et les Allemands de Mönchengladbach. Une prouesse certaine qui prouve que l’équipe est moins clinquante mais plus solide. Enzo Crivelli ne dira pas le contraire, lui qui marque but sur but. En ayant offert surtout la qualification à son équipe en Allemagne la semaine dernière (1-2).

2020, un titre possible?

Au sein d’un championnat aussi étrange et dans lequel les gros supposés ont de plus en plus de mal face aux clubs de « l’Anadolu », qu’attendre de Başakşehir ? S’il est difficile de se projeter plus avant, force est de constater que l’équipe d’Irfan Can Kahveci sera, avec le leader actuel Sivasspor, le poil à gratter du championnat. Un club qui réussit finalement à s’adapter et met en avant son nouveau statut. Moins de lumières, moins de polémiques indirectes mais plus de résultats bruts.

Défaite de Başakşehir certes contre Fenerbahçe mais but tout en subtilité pour Enzo Crivelli (Crédit vidéo : Youtube – FC Spor)

Tant et si bien que même l’ancienne gloire déchue et Arda Turan (ex-Galatasaray, Atlético de Madrid, FC Barcelone, NDLR), est susceptible de partir dès le prochain mercato. Un changement de paradigme qui permet d’évoluer continuellement mais sûrement. Quoi qu’il en soit, avec deux matchs abordables pour finir l’année 2019 (Kayserispor et Kasımpaşa, mal en points, NDLR), Başakşehir sera à suivre.

Petite touche d’humour suite à la qualification de Başakşehir en 16èmes de finale de League Europa (Crédit Twitter : @ibfk2014)

Un des slogans de campagne d’Ekrem İmamoğlu, lors de sa campagne était « Her Şey Çok Güzel Olacak », « tout ira pour le mieux ». Gageons que pour 2020, pour la bande à Okan Buruk, entre le championnat et la Coupe d’Europe face au Sporting, les choses peuvent aller dans le bon sens. Pour être le premier « club-mairie » à remporter le titre national? Réponse en mai 2020…