Rencontre devenue incontournable, la confrontation Bayern Munich/RB Leipzig tend à devenir une véritable rivalité ces dernières années. Modèles économiques différents, cultures opposées, analyse d’un véritable choc entre deux clubs antinomiques.

Ce fût l’affiche du week-end dernier en Bundesliga (1-1). Quand le champion reçoit le troisième. Sur l’exercice 2018/2019, le Bayern Munich s’adjugeait une septième couronne de rang quand le RB Leipzig terminait sur la dernière marche du podium. Une rivalité qui tend à s’intensifier ces dernières années, alors que Leipzig multiplie les arguments pour s’imposer comme un cador en Bundesliga. Cette opposition ne se limite pas au carré vert. En dehors des murs du stade, ce sont deux clubs que tout oppose. Seul représentant de l’ex-RDA (hors Berlin avec l’Union), le club lipsien s’érige en bannière dans une région où le football a déserté. Face à lui, Munich, sa riche région industrielle et ses cinq Ligues des Champions. Si ce duel n’a pas encore l’aura d’un Klassiker, l’antagonisme croissant entre ces deux clubs vaut toutefois le détour.

On n’achète pas l’Histoire…

Malgré ses 119 années d’existence, le Bayern Munich est loin d’être le club le plus vieux d’Allemagne. C’est le Karlsruher SC, créé en 1889, qui pose les bases du football outre-Rhin, imité par les Bavarois en 1900. Vingt-neuf titres de champion plus tard, le Bayern s’avance avec l’un des plus beaux palmarès du continent. Sextuple champion en titre, régulièrement dans le dernier carré européen, les Roten sont nés dans un terreau populaire et ont toujours gardé cette proximité avec leurs supporters. La Südkurve, tribune sud de l’Allianz Arena, est reconnue pour ne pas faire usage de mégaphone, durant les matchs et par la seule force de leur voix les supporters munichois font partie des meilleures ambiances d’Allemagne. Un lien inimitable, que Leipzig n’aura que dans plusieurs années.

« Leipzig est le petit nouveau, juste entré dans la cour des grands. Il a les capacités financières pour s’imposer durablement. Rien d’étonnant à ce que cela ne soit pas apprécié de tous. Je ne comprends pas les discussions intenses autour des vieilles valeurs du football. J’espère que l’arrivée de Leipzig brisera le tabou des clubs qui génèrent de l’argent. »

Sören Minx, membre du club de supporters lipsien Die RB Fancommunity (Ultimo Diez)
Les banderoles des Borussen lors de la réception du RB Leipzig (Eurosport)

En Allemagne, on oppose les clubs traditionnels, les Traditionsverein, aux Plastik-Clubs, sous-entendu les nouveaux riches. Et le RB Leipzig est régulièrement taxé de ce surnom peu flatteur. Être supporter d’un club qui fête ses dix ans cette année est même une hérésie pour certains. En 2017, alors que Dortmund reçoit Leipzig, les Borussen accueillent le parcage lipsien à coups de pavés et de bouteilles. Pire, certains déploient des banderoles appelant au meurtre et à la pendaison de Ralf Rangnick, alors entraîneur du club de Saxe. Véritable point culminant de la lutte entre deux concepts du football, la tension est depuis redescendu d’un cran. Dernier club allemand à avoir obtenu le statut professionnel, Leipzig a encore à faire pour s’imposer définitivement dans le cœur des Allemands.

…mais les lois ont un prix

Principale raison de la discorde, le modèle économique. Le Bayern Munich et le RB Leipzig génèrent tous deux des profits et ne s’en cache pas. Mais les deux s’opposent sur une question subjective d’éthique. Le Bayern tient à rester une association, sans avoir le corporatisme d’une grande entreprise. Les supporters sont au cœur du projet sportif, pas question de leur proposer des places de stade hors de prix. En accord avec la règle du 50+1, le club bavarois reste actionnaire majoritaire de son capital et prend les décisions seul. Les finances de Munich sont le résultat d’investissements pérennes bâtis sur plusieurs décennies. Pas étonnant que plusieurs dirigeants et supporters voient d’un mauvais œil l’arrivée d’investisseurs étrangers. Surtout quand ces derniers sont borderline avec la législation en vigueur.

Depuis le début, le club de Leipzig semble s’amuser des règles établies. Toujours à la limite mais sans réellement tomber sous le coup d’une condamnation. Quand Dietrich Mateschitz, PDG du groupe Red Bull, rachète le club du SSV Markranstädt, il compte le renommer afin d’y apposer le nom de sa société. Comme il l’a fait en Autriche (Red Bull Salzbourg) et aux États-Unis (New York Red Bulls). Il se heurte à la dureté du foot allemand, là-bas un club ne peut pas porter le nom d’une entreprise. Et parce qu’il n’y a pas de problème mais que des solutions, RB signifie RasenBallsport, littéralement « sport de ballon sur gazon ». Cela ne veut rien dire mais tant pis, tant que l’acronyme fait référence à la boisson.

« Tous les membres du RB Leipzig sont directement liés à Red Bull. Ils contrôlent tout : les priorités du club, les finances, et les joueurs. Le RB Leipzig respecte la règle du 50+1 tout en agissant totalement contre son esprit. »

Ute Lochner, journaliste allemand (France Football)

Et pour contourner le 50+1, cette règle interdisant à un investisseur de détenir plus de 49% d’un club, Mateschitz applique le même principe. Officiellement, le club n’est pas détenu en majorité par Red Bull, mais par des membres de confiance du PDG. Les actionnaires qui siègent au conseil de sécurité et qui prennent les décisions travaillent tous pour le taureau rouge. Ainsi, le club lipsien s’offre un véritable panneau publicitaire sans risquer de sanctions. Illégal vous avez dit ?

Un antinomisme géographique…

La mésentente politique et économique s’explique d’abord par une opposition géographique. La Bavière est le centre névralgique de l’économie allemande. BMW, Puma, Adidas ou Allianz, beaucoup ont choisi cette région pour installer leur siège social. Et cela se traduit aussi par le taux de chômage le plus bas du pays. Munich est la parfaite incarnation de la puissance industrielle bavaroise. Ville la plus riche d’Allemagne et carrefour financier européen, la ville au grand cœur est à l’image du Bayern : prospère et traditionnelle.

BMW, Puma et Adidas, la ville de Munich prend des airs de Wall Street (Auto News)

En Saxe, le constat est différent. Dans une région asphyxiée par l’Ouest, le football a fait les frais de la réunification. Les clubs ont perdu le soutien financier dont il disposait auparavant et ont sombré dans les divisions inférieures. Le Dynamo Dresde, ancienne gloire de l’époque communiste, joue dans l’antichambre de la Bundesliga et le Hansa Rostock végète en troisième division. L’économie de la Saxe peine à se relancer, même si le chômage était en baisse récemment. Seul Leipzig maintient la tête hors de l’eau grâce à une lente réindustrialisation.

… et sportif

En somme, Munich et Leipzig incarnent deux Allemagnes très différentes, avec un projet sportif plus ou moins similaire, être compétitif sur le plan national et continental, mais avec des philosophies de développement opposées. Cette année, le Bayern a fait du Bayern pendant le mercato : se renforcer en recrutant des joueurs à prix d’or, déjà matures dans leur jeu, et si possible en affaiblissant ses concurrents directs.

Benjamin Pavard, transfuge de Stuttgart, coche toutes ses cases. Pour le reste, le géant munichois a dépensé près de 100 millions d’euros pour s’attacher les services de Lucas Hernandez, Jann-Fiete Arp et Mickaël Cuisance. Philippe Coutinho et Ivan Perisić, eux, arrivent en prêt. Les Roten laissent très peu de place à des joueurs formés au club, où seuls David Alaba et Thomas Müller sont issus du centre de formation.

Dayot Upamecano et Ibrahima Konaté, charnière du RB Leipzig et des Espoirs français (All Football)

A contrario, le RB Leipzig n’achètent que des joueurs de moins 23 ans. Hannes Wolf, Christopher Nkunku et Ademola Lookman sont venus grossir les rangs du club lipsien pour moins de trente millions d’euros. En comptant les clubs partenaires de Salzbourg et New York, Leipzig compte parmi ses joueurs huit purs produits Red Bull. Le RB choisit de faire progresser ses joueurs en leur donnant très tôt des responsabilités. Ibrahima Konate, Dayot Upamecano ou encore Nordi Mukiele, ses joueurs brillent en club et sélections espoirs. Si un système ne semble pas meilleur qu’un autre, ces deux clubs semblent promis à une belle rivalité. Tant de différences qui pourraient un jour conduire à un véritable derby.