En 1973, le Chili affronte l’URSS en barrage d’accession à la Coupe du Monde 1974. Une des plus tristes doubles confrontations de l’histoire du football. Entre corruption, camp de concentration et tentative de lutte contre le Général Pinochet, retour sur « El partido de la vergüenza ».

« Ça a été le show le plus débile qui ai eu lieu. Et j’ai été acteur de ce show. » Tels étaient les mots de Carlos Caselzy, attaquant de la sélection chilienne après le match retour du barrage d’accession à la Coupe du Monde 1974 entre le Chili et l’URSS. C’était le 26 novembre 1973. Une parodie de football lors de laquelle le Chili joua seul, sans l’URSS à l’Estadio Nacional de Santiago de Chile. Pour comprendre le pourquoi du comment, il faut revenir près de deux mois en arrière…

Le renversement de Salvador Allende, évènement catastrophique aux conséquences tragiques…

Le 11 septembre 1973, la sélection chilienne est prête à quitter la capitale Santiago de Chile. Direction Moscou pour le match aller des barrages d’accession pour la Coupe du Monde 1974 qui aura lieu en Allemagne de l’Ouest. Toutefois, ce même jour, un coup d’état renverse le président socialiste Salvador Allende, élu démocratiquement trois ans plus tôt. Le général Pinochet prend alors le pouvoir. La scène se déroule au palais présidentiel chilien, La Moneda, juste en face de l’hôtel Carrera, où se trouvent les joueurs chiliens.

« Vers onze heures du matin, le coup d’État eut lieu. On sentait les bombardements, les avions qui défilaient et on ne savait pas quoi faire. On pouvait recevoir des tirs… »

Nelson Vasquez, international chilien de l’époque

Alors que toute la population de Santiago est confinée chez elle sur ordre d’Augusto Pinochet, les Chiliens sont autorisés à quitter le pays après avoir jurés de ne dire à personne ce qu’il se passe au Chili.

Le Palais Présidentiel de La Moneda sur le point d’être détruit le 11 septembre 1973 (Crédit Photo : Libération)

Un déplacement périlleux et fastidieux

Pour arriver à Moscou, pas moins de quatre escales sont prévues : au Brésil, Panama, Mexique et enfin en Suisse pour arriver dans la cité moscovite la veille de la rencontre. Après quinze jours de voyage, les Chiliens découvrent avec surprise que les Russes ont été mis au courant du putsch et de la mort de Salvador Allende. Le président russe de l’époque, Leonid Brejnev, soutenait fortement Allende et décide de rompre tout relation le 22 septembre, quatre jours avant l’arrivée des joueurs chiliens. À leur arrivée, ces derniers sont accueillis par des contrôles renforcés et des menaces d’interdictions de territoire s’ils ne se montraient pas coopérant.  

La rencontre se déroule le lendemain de leur arrivée au Lénine Stadium, où plus de 50 000 supporters sont présents. 50 000 supporters mais aucun journaliste, ni aucune caméra. Ces derniers se voient refuser l’entrée aux abords du stade. Il ne reste donc aucune trace visuelle de ce match. Le seul journaliste présent fut un supporter chilien s’étant fait passer anonymement pour un russe. Du nom de Hugo Gasc, ce dernier a ainsi pu témoigner du match nul 0-0 entre la Russie et le Chili. L’URSS était pourtant ultra-favorite dans cette rencontre, mais l’arbitre corrompu par les Chiliens, joua un rôle déterminant.

« Par chance, l’arbitre était radicalement anticommuniste. Avec Francisco Fluxua (président de la fédération chilienne, NDLR), nous l’avions convaincu qu’il ne pouvait pas nous laisser perdre à Moscou. C’est vrai que son arbitrage nous a beaucoup aidé. »

Hugo Gasc à propos de l’arbitre de la rencontre

Apocalypse Now

À leur retour au Chili, les joueurs retrouvent un pays plongé dans le chaos. En espace de quelques semaines, près de deux milles opposants politiques ont été assassinés par le gouvernement de Pinochet avec la « Caravane de la mort ». Les prisons sont pleines, et il faut ainsi trouver de nouveaux endroits. C’est à l’Estadio Nacional, le stade national de la sélection chilienne, que le Général Pinochet décide de former un camp de concentration où sont emprisonnés près de sept milles détenus. L’enceinte d’une capacité de près de cinquante mille places était alors surnommé « El Estadio de la muerte ».

L’Estadio Nacional, nouvelle prison des opposants politiques (Crédit Photo : These Football Times)

Ayant appris ce qu’il se passait dans l’enceinte, la Russie refuse catégoriquement de jouer à Santiago de Chile et demande une délocalisation de la rencontre. La FIFA se rend alors sur place afin de régler le problème, puis décrète que « le cours de la vie est normal ; il y a beaucoup de voitures et de piétons, les gens ont l’air heureux et les magasins sont ouverts. » Des propos surréalistes, mais pas autant que la réaction par rapport à ce qu’il se passait dans les coursives de l’Estadio Nacional. Selon la plus grande instance dirigeante footballistique au monde, l’Estadio Nacional n’abrite qu’« un simple camp d’orientation ». La décision est donc rendue, l’Union Soviétique est obligé d’accepter de jouer cette rencontre à l’Estadio Nacional.

L’URSS refuse à nouveau de prendre part à la rencontre, déclarant que « pour des raisons morales, les sportifs soviétiques ne peuvent pas jouer dans le stade de Santiago à ce moment-là, éclaboussés du sang des patriotes chiliens ».

Le match de la honte

Alors que la FIFA était prête à déclarer le Chili vainqueur par forfait, le Général Pinochet exige que le match se dispute pour que les joueurs fêtent leur qualification avec les supporters. C’est alors que se déroule « le match de la honte », le 21 novembre 1973. La sélection chilienne entre seule, sans adversaire sur la pelouse. Après un enchaînement de quelques passes en allant vers le but vide de tout adversaire, Francisco Chamaco Valdes ouvre le score et la FIFA valide le score final à 1-0. Le match aura duré moins de deux minutes, sans adversaire, devant dix-huit milles spectateurs.  

« C’était effrayant. Je pense qu’il y avait encore des traces de ce qu’il s’était passé dans le vestiaire les heures et jours précédents notre arrivée. C’était quelque chose de très difficile à assumer. »

Leonardo Veliz, attaquant de la sélection chilienne à l’époque

Le Chili est donc qualifié pour la Coupe du Monde 1974, où ils furent éliminés dès le premier tour. La faute notamment à une défaite contre l’Allemagne de l’Ouest, futur vainqueur de la compétition. Deux nuls contre l’Australie et l’Allemagne de l’Est viendront anéantir les espoirs chiliens. Ce match de la honte aura été une puissante arme politique pour le Général Pinochet. En connaissant à tel point le football peut raviver les foules et séduire le peuple, il est parvenu à séduire une partie de la population. Son règne, long de dix-sept ans, ne sera toutefois pas apprécié de tous, notamment d’un international chilien, du nom de Carlos Caszely.

Le match de la honte. (Crédit vidéo : Youtube RolfPorseryd)

Carlos Caszely, l’homme qui lutta contre Pinochet

Ex-meilleur buteur de la sélection chilienne et un des plus grands joueurs de l’histoire du Chili, Carlos Caszely est également entré dans l’histoire pour une tout autre raison. Formé à Colo-Colo, club soutenu par Salvador Allende, l’international n’hésita pas à se léguer contre le Général Pinochet, alors en place au pouvoir.

À quelques jours du grand départ de la sélection chilienne pour le Mondial en Allemagne de l’Ouest, le dictateur Pinochet décide d’organiser une fête où tous les internationaux chiliens sont invités afin de les encourager pour le Mondial. Au cours de cette soirée, le Général Pinochet salue un à un les joueurs en leur adressant un petit mot. Si un certain nombre d’entre eux sont contre le régime de Pinochet, tous lui serrent la main sans broncher. Tous, sauf un : Carlos Caszely.

« D’un coup les portes s’ouvraient et il y avait ce type avec une cape, des lunettes noires et une casquette. Avec une figure aigre, sévère. Il commence à marcher et à saluer les joueurs. Quand il arrive très près, je mets mes mains derrière moi. Et quand il me tend la main, je ne lui serre pas. Et il y a eu un silence qui pour moi a duré mille heures. Ça a dû être une seconde ? Et il a continué. »

Carlos Caszely sur sa rencontre avec le Général Pinochet

Ce geste aura de lourdes conséquences pour l’attaquant alors âgé de 24 ans. Alors qu’il a embarqué direction l’Allemagne de l’Ouest, les hommes de Pinochet retrouvent, capturent et torturent la mère de Carlos. « Ils m’ont fait payer ça sur ce que j’avais de plus cher. Ma mère. » déclarait-il alors.

Une bataille interminable

Dès le premier match du Mondial 1974, Carlos Caszely est expulsé face à l’Allemagne de l’Ouest. Au pays, les médias – contrôlé par Pinochet – titrent unanimement « Caszely exclu pour ne pas avoir respecté les droits de l’homme. » Il est également accusé de traitre, certain affirmant même que cette expulsion était volontaire pour ne pas jouer contre « ses frères » de la République Démocratique Allemande.

Carlos Caszely fut le premier joueur à recevoir un carton rouge lors d’une Coupe du Monde (Crédit Twitter : @nachocacike)

Carlos Caszely parvient cependant à se mettre le peuple dans la poche au fil des années. De retour au Chili en 1978, à Colo-Colo, il s’engage dans un combat politique contre le dictateur. Lors de la campagne précédant le référendum de 1988, qui devait décider si Pinochet allait de nouveau rester au pouvoir ou pas, il œuvra pour le non. Son discours aura été décisif, puisque le non l’emporte à 56%, et Pinochet quitte le pouvoir après dix-sept ans de terreur, de massacre et de bien d’autres atrocités.

Cette rencontre entre le Chili et l’URSS restera ainsi dans l’histoire de par le contexte mais également de par ses conséquences. Le football et la politique ne sont finalement jamais très loin. Que ce soit en 1938 avec l’Italie et la Coupe du Monde 1974 avec le Chili ou encore 2022 avec la Coupe du Monde au Qatar, la corruption n’est jamais très loin.