C’est le jeu. À moins de trois mois de la Coupe du Monde, toutes les équipes se jaugent. Et forcément, certains regards sont plus insistants. Championnes en titre, première nation au classement FIFA, les Américaines sont nécessairement dans l’œil du cyclone. D’outre-Atlantique, actuellement, nous parviennent surtout des remous.

En petite forme les Américaines à moins de trois mois de la Coupe du Monde ? Il ne faut pas se mentir. Tout le monde les attend au tournant. Championnes du monde en titre, plus beau palmarès de la compétition avec trois succès en 1991 (première édition de la Coupe du monde féminine), 1999 et 2015, mais aussi quatre fois championnes olympiques, deux She Believes Cup (2016 et 2018). Des joueuses qui filent déjà des étoiles dans les yeux des petites filles. Tobin Heath, Megan Rapinoe, Alex Morgan, Carli Lloyd…

Les Américaines se sont bâties une réputation de monstre du football féminin. Mais ainsi vont les triomphes et les hégémonies qu’ils sont faits pour ne pas durer.

L’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai

Malades les Américaines ? D’accord, elles sont passées à côté de leur match amical contre la France, le 19 janvier dernier, en s’inclinant 3-1 sur la pelouse du Stade Océane du Havre. Des absences remarquées dans les 23 de Jill Ellis. Pas de Megan Rapinoe, pas de Tobin Heath, une saison qui n’a pas encore redémarré au pays du soccer, et des Bleues de Diacre qui avaient livré une prestation solide.

Le 19 janvier 2019, la France avait battue les Etats-Unis 3-1, la victoire française vue de l’intérieur (Crédit vidéo : Youtube FFF)

Boiteuses les Stars and Stripes ? La She Belives Cup (qui vient de couronner les Anglaises en mars dernier) a montré une équipe américaine toujours en rodage, faisant jeu égal tour à tour avec les Anglaises et les Japonaises (2-2).

Les Anglaises, entraînées par Phil Neville, ont envoyé un message fort à trois mois de la Coupe du Monde en remportant la She Believes Cup (Crédit image : BBC)

Et c’est alors qu’on se souvient des JO 2016 catastrophiques, avec une élimination en quarts de finale par la Suède (finaliste malheureuse face à l’Allemagne). Où en est le soccer depuis 2015 ?

Les ingrédients de la réussite demeurent les mêmes. Place du sport dans la société américaine, en particulier au sein de l’université, popularité du soccer chez les femmes, discipline considérée outre-Atlantique comme féminine car « douce », loin des sports de contacts violents comme le football américain. Et, le succès attirant les foules, les belles performances des Stars and Stripes ont attiré un public fidèle. Alors que ce passe-t-il réellement là-bas ?

Soccer et remous

C’est vrai que ces derniers temps, en France, dès qu’on entend parler des footballeuses US, c’est pour annoncer l’arrivée de nouvelles recrues dans notre championnat, ou bien se faire l’écho des colères de celles restées de l’autre côté de l’Atlantique.

Le mercato hivernal de cette année est révélateur. Maddie Bauer a rejoint le FC Fleury 91 et Alana Cook le PSG. Lille a fait coup double, en faisant signer la milieue Sarah Teegarden et surtout l’attaquante Hannah Diaz. Sans oublier le Paris FC qui a recruté Rebecca Quinn, de nationalité canadienne mais draftée en NWSL (ligue américaine) par le Washington Spirit.


Le LOSC réalise un mercato hivernal très américain avec les arrivées de Sarah Teegarden et Hannah Diaz (Crédit Twitter : @LOSC_Feminines)

C’est vrai, notre D1 attire depuis quelques années des joueuses américaines de grand talent. Lindsey Horan et Tobin Heath au PSG (2012-2013), Megan Rapinoe à Lyon (2013-2014), comme Alex Morgan et Morgan Brian (en 2017 et 2018). Pour autant, la tendance actuelle de ces joueuses américaines à quitter la NWSL (National Women Soccer’s League) pour passer une, plusieurs saisons sur le continent européen est une des illustrations des tensions qui agitent le championnat féminin américain.

Inacceptables inégalités joueuses/joueurs

Les joueuses ne sont pas contentes. Et le font savoir, à tel point que pour cette saison qui reprend en avril, la NWSL a autorisé les clubs à payer un total de 421 500 dollars (367 000 euros) de salaire aux joueuses, soit une hausse de 20,4 % par rapport à l’année dernière. Le salaire minimum des joueuses augmentera de 5 %, à 16 538 $ (14 383 €), tandis que le salaire maximum augmente également de 5 %, à 46 200 $ (40 176 €). Cela ne suffit pas.

Le 8 mars 2019, pour la journée du droit des femmes, elles sont 28 internationales américaines à avoir porté plainte contre la fédération de football des Etats-Unis pour discrimination. Les griefs des joueuses portent notamment sur la différence de traitement entre joueuses et joueurs. La question des primes des matchs amicaux et de celles des matchs de compétitions est mise en exergue par les joueuses, de même que les différences de revenus générés par les écarts de tarif des billets de matchs. De manière générale, la différence des conditions d’entraînement, de transport, d’accompagnement médical est au cœur de la démarche de ces 28 joueuses.

28 internationales Stars and Stripes poursuivent la fédération américaine pour discrimination (Crédit Twitter : RMC Sport)

Sky Blue : ce club qui n’a plus les moyens de payer l’hôtel à ses joueuses en déplacement

L’affaire des « Sky Blue » est révélateur de ce mal-être au pays du soccer. Équipe florissante jusqu’en 2013, cette formation du New Jersey, créée en 2007, dégringole saison après saison au classement. La faute notamment aux conditions épouvantables dans lesquelles évoluent les joueuses, dénoncées à l’été 2018 par Sam Kerr, la star australienne qui avait porté les couleurs du club jusqu’en 2017, ainsi que par Hope Solo, la célèbre gardienne Stars and Stripes, dont le franc-parler lui a valu d’être écartée de la sélection nationale.

Plusieurs jeunes joueuses draftées par la Sky Blue ont préféré ne pas jouer pour un club qui propose de telles conditions sportives et extra-sportives. Le logement des joueuses en particulier horrifie même l’entraîneur David Hodgson :

« La maison de Sam Kerr était correcte. L’autre maison, vous ne laisseriez même pas vos chiens dormir dedans ! Les joueuses devaient mettre du carton sur les fenêtres ainsi que des sacs plastiques. C’était le lieu le plus dégoûtant que vous ayez jamais vu. Les nouvelles et moins nouvelles changeaient deux à trois fois de maison par saison »

David Hodgson, entraîneur des Sky Blue

Le club rogne sur toutes les dépenses : lors des matchs à l’extérieur, les billets d’avion sont pris de manière à ce qu’aucune nuit ne soit passée sur place. Pour économiser l’hôtel.

L’avenir des joueuses américaines

C’est ainsi que la Sky Blue et donc la NWSL laissent partir les talents. L’internationale Hailie Mace a préféré signer au FC Rosengård, Rebecca Quinn au Paris FC, Julia Ashley chez les Suédoises du Linköping FC et Casey Murphy s’est engagée avec Montpellier. Toutes les quatre avaient été ciblées (« draftées ») par la Sky Blue.

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Draftée par Sky Blue, l’internationale canadienne Rebecca Quinn préfère s’engager avec le Paris FC (Crédit Twitter : Paris FC)

Bien sûr, la situation des Sky Blue est une situation spécifique. Les autres équipes ne rencontrent pas nécessairement ce type de difficultés. Ou pas à ce point. En vérité on n’en sait pas grand-chose. Bien sûr, laisser partir ses talents vers d’autres cieux peut également être bénéfique pour les Stars and Stripes, avec des joueuses qui deviennent plus grandes, plus fortes, et savant gérer les enjeux des grandes compétitions. Bien sûr, les Tobin Heath, Alex Morgan, Megan Rapinoe, jouent aux USA, leur talent s’y épanouit. Bien sûr.

La planète foot à l’écoute

Mais il est tout aussi vrai que le message reçu par la planète foot féminin est le suivant : la nation numéro 1 au classement FIFA traverse une période de remous, se questionne. Bref il se passe des choses. Et partout ailleurs dans le monde, les appétits croissent et les autres équipes se sentent pousser des ailes, se disent que ces Américaines-là sont à portée de but. La professionnalisation du foot féminin gagne du terrain partout, les écarts entre les équipes se réduisent. Le succès tient au moindre détail, la déveine à la moindre poussière.  

Où en sont Tobin Heath et ses coéquipières dans leur préparation pour la Coupe du Monde ? (Crédit photo : The Christian Broadcasting Network)

Difficile d’être réellement fixé sur le niveau des Américaines aujourd’hui. Elles ne sont pas encore tout à fait en jambes, la faute à une saison qui n’a pas encore démarré. Elles disent s’être reconstruites après la désillusion de Rio (JO 2016). On s’attend à une montée en puissance des filles de Jill Ellis lors des matchs amicaux qui tueront le temps avant le grand début de la Coupe du Monde. Le match contre l’Australie de Sam Kerr, le 5 avril prochain, nous en dira davantage. Nous dira en fait si conserver leur couronne mondiale sera très compliqué. Ou très compliqué.