Après son succès convainquant en Albanie (1-2), la Turquie a fait le job lors de la deuxième journée des éliminatoires de l’Euro 2020 face à la Moldavie (4-0). Mais ce que l’on retiendra surtout, c’est le retour en sélection d’une des plus grandes stars du pays. Emre Belözoğlu, une légende locale. Une personnalité plus complexe qu’il n’y paraît.

Emre Belözoğlu, plus de 20 ans de carrière et toujours cet air juvénile. Mais comment fait-il ? (Crédit photo : Habertürk)

L’équipe turque est en reconstruction avec l’arrivée d’un nouveau sélectionneur, Şenol Güneş. De retour 15 ans après son dernier mandat. Ainsi que d’une nouvelle génération prometteuse. Le « Milli Takim » turc a également besoin de cadres pouvant avoir un impact direct sur ces jeunes joueurs. Une sorte de passage de témoin entre la génération dorée des années 2000 et l’actuelle. Et qui de mieux qu’Emre Belözoğlu pour le faire.

Pression à la turque, précocité et technique exceptionnelle

C’est bien connu, la Turquie vit et vibre pour le ballon rond. Pas une journée sans que le football ne s’invite dans les conversations, à la télévision, dans les journaux ou la rue. On dit même que chaque Turc supporte une équipe dès le berceau. Ce qui en dit long sur la pression engendrée sur les équipes et les joueurs du pays.

Dans un contexte où chaque talent est guetté comme une promesse éternelle de succès, quantités de jeunes joueurs se sont grillés sur les néons de la célébrité à la sauce turque. Entre virées nocturnes et performances oubliées, ces joueurs ont sans doute négligé les nécessaires vertus du professionnalisme. Le travail, la rigueur et une capacité à absorber la pression. Qui peut s’avérer fatale quand on n’y est pas préparé.

Dans ce cadre, une année revient avec insistance dans l’histoire turque. Et qui correspond à l’émergence de joueurs guidant le pays vers ses plus grands succès. Ce qui correspond à une sorte de « milat ». Terme turc signifiant renaissance ou étape importante. Et l’arrivée à Galatasaray d’un petit jeune de 16 ans… Emre Belözoğlu.

1996, année charnière pour le foot turc

16 ans en 1996 certes. Mais dès le début, pour l’entraîneur en place, à l’époque un certain Fatih Terim, ce milieu de terrain représentait plus qu’un jeune joueur dans la rotation. Un sorte de totem à protéger et préserver. Pour son bien mais également pour celui de son club, Galatasaray. Et plus tard pour sa sélection. Bref, un joyau.

Doté d’un pied gauche exceptionnel, une technique hors du commun et une volonté de fer, Emre Belözoğlu est toujours aussi performant. À 38 ans. Une sacrée performance à l’heure où, en France notamment, à 30 ans passés, la retraite guette le joueur de football.

Problématiques locales et facteur Terim

1996, année charnière pour la Turquie. Qualifiés pour la première fois à un Euro, celui disputé en Angleterre. Avec Fatih Terim comme sélectionneur. 1996 est également l’année où les Turcs avaient trois problématiques récurrentes à régler.

La première, se trouver enfin un gardien de but digne de ce nom. Ce fut fait avec l’émergence et la prise de pouvoir de Rüştü Reçber, l’emblématique portier de Fenerbahçe et Beşiktaş. Reçber, trouvaille de Fatih Terim, toujours lui, en sélection espoir a tenu la baraque durant pratiquement 20 ans.

Le deuxième manque était l’ambition. Ou plutôt, le sentiment d’échec avant même de commencer un match. Dans un football technique mais où le manque de confiance était chronique, un homme s’est dressé contre cet état de fait. Fatih Terim, toujours lui, a repris les rênes après l’Euro 1996, de Galatasaray. Celui dont le mandat sera marqué par 4 titres consécutifs de… 1996 à 2000. Et une Coupe de l’UEFA en 2000. Bref, une légende sur les bords du Bosphore et… un sacré caractère qui marquera durablement Emre.

En 2000, Emre jouait avec la légende roumaine, Gheorghe Hagi. Une époque grandiose pour le football turc (Crédit photo : Radikal)

La naissance de gauchers fantastiques

Le troisième manque était l’absence chronique de gauchers dans les équipes turques. Avec, jusqu’au milieu des années 90, un joueur avec une latéralité gauche, le milieu de terrain concentrait souvent les mêmes types de joueurs. Des droitiers exclusifs certes techniques mais sans variété dans les orientations de jeu. Jusqu’en 1996 donc et l’arrivée au club de Galatasaray d’Emre en provenance d’un petit club de district d’Istanbul, Zeytinburnuspor.

Ce joueur à la technique lumineuse a permis l’émergence à de nombreux autres joueurs. Tels que les deux joyaux actuels de Trabzonspor, Yusuf Yazıcı ou Abdülkadir Ömür. Sans oublier la pépite de l’AS Roma Çengiz Ünder et le surprenant Emre Mor. Quatre gauchers et dignes représentants de la classe gauche du football.

Moissons de trophées au pays et tour d’Europe

Une fois qu’un joueur a tout gagné dans son championnat, son ambition future peut être d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Donc à l’étranger. Et sur ce point, force est de constater qu’Emre a de solides connaissances. Serie A avec l’Inter Milan, Premier League avec Newcastle et Liga avec l’Atletico Madrid de Diego Simeone, le stambouliote a de l’expérience à revendre. Et une belle armoire à trophées obtenue dans chaque club.

Les buts d’Emre sous ses différentes couleurs. Quel pied gauche !!! (Crédit vidéo : Youtube – Foobas Studio)

Avec un tel CV, le prodige du Bosphore n’avait plus rien à prouver et pouvait légitimement se reposer sur ses lauriers. Surtout, à un âge où la plupart de joueurs pensent à leur après-carrière. Cependant, rien de tout cela avec le Turc. Avec cette volonté de mener sa barque qui le conduira à Fenerbahçe et la fameuse saison 2011 en point d’orgue.

Leadership assumé à Fenerbahçe, corruption et exode massif

2011. 3 juillet 2011. Pour le football turc, cette année a consacré une déchéance et le début d’un grand déballage médiatique. Et cette date, pour le Fener d’Emre correspond au début des ennuis. Faisant suite à une lutte acharnée pour le titre. Obtenu par les coéquipiers d’Emre. Au nez et la barbe du Trabzonspor de Burak Yilmaz et de l’ancien toulousain Umut Bulut.

Le début de la plus grande affaire de corruption de football du pays impliquant joueurs et dirigeants. Notamment Aziz Yıldırım, président de Fenerbahçe, qui croupira même en prison quelque temps. Et entraînant le départ de nombreux joueurs de l’effectif professionnel. Tel que Diego Lugano qui signera de manière éphémère au PSG. Cette exode de joueurs rendu obligatoire par l’UEFA sera porté comme un fardeau par les jaunes et beiges.

Ce contexte haineux fut également marqué par un très un lourd contentieux entre les deux clubs rivaux datant de… 1996. Année où Fenerbahçe alla gagner le match et le titre de champion… au nez à la barbe de l’équipe de la mer Noire par deux buts à un. Ce qui aurait pu être le début de la fin pourtant l’occasion pour un homme de se révéler en leader. Luttant front contre front face à l’adversité, les quolibets et les insultes. Et guidant ses coéquipiers lors de la saison 2011/2012.

Emre, révélation d’un capitaine courage dans la tempête

Profitant de sa notoriété et des facilités de son agent, Ahmet Bulut, le Jorge Mendes turc, Emre aurait pu facilement partir du club et abandonner ses partenaires. Cependant, à l’instar d’un Gianluigi Buffon avec la Juventus, point de tout cela pour le Turc, supporter du Fener dans sa jeunesse. Il fallait compter sur son amour pour le club.

Entouré dans son capitanat de plusieurs personnalités à la foi inébranlable pour leur club. Allant du gardien-totem Volkan Demirel garant de la « Fener-attitude » à l’entraîneur de l’époque Aykut Kocaman qui marqua du reste le but de la victoire contre Trabzonspor en… 1996. Et dans les coulisses par le président-adjoint Ali Koç, désormais président du club. Ces hommes firent bloc avec Emre lors d’une saison très difficile hors terrain. Et, malgré tout, finirent deuxièmes derrière Galatasaray, champion cette saison-là.

Volkan Demirel, le gardien, et Emre Belozoglu, les deux capitaines de Fenerbahçe lors de la saison 2011/2012 et vainqueurs de la Coupe de Turquie (Crédit photo : A24)

Emre fit donc office de guerrier, rameutant ses partenaires. Et montra tout son attachement à un club pour lequel il se trouve viscéralement attaché. Preuve en est sa réaction lorsqu’il marque contre son ancien club. Même aujourd’hui.

Le titre est éloquent. Emre, le « vrai fils du Fener », jeu de mot avec son nom de famille car il ne célèbre pas son but contre les « Kanarya » (Crédit vidéo : Youtube – Can Batuhan)

Fatih Terim, le mentor

Toutefois, si la carrière d’Emre est si riche, remplie et compte de nombreuses péripéties, rien de tout cela n’aurait pu être possible sans un homme. Un homme qui aura marqué la carrière du Turc à tous les niveaux et à tous les postes. En tant qu’entraîneur à Galatasaray, en équipe nationale ou même indirectement dans sa vie privée.

Cet homme est Fatih Terim, avec lequel Emre aura une filiation quasi-paternelle. Si bien que que la rumeur prêta même une relation entre le milieu de terrain et une des filles du boss de Galatasaray. Relation toutefois vite démentie et sans fondement.

Fatih Terim et Emre Belözoğlu, une filiation presque familiale. (Crédit photo : gsgazete)

Bien évidemment, comme dans toute relation fusionnelle, tout ne fut pas rose. Et l’histoire retiendra une image qui résume à elle seule leur histoire. Lors de la demi-finale retour de Coupe de l’UEFA 2000 entre Leeds et Galatarasay. Nantis d’un résultat de 2 buts à 0 obtenu contre les Anglais à Istanbul, les Turcs se déplaçaient dans l’enfer de Leeds.

Lors de ce même match aller, la tension avait été à son comble avec la mort de deux supporters anglais dans la ville. Nantis des deux buts marqués par les turcs à l’aller et avec un score de 2 buts à 1 en leur faveur, Emre n’avait rien trouvé de mieux que de se faire expulser avant la mi-temps. Ce qui avait provoqué l’ire de Terim contre son joueur. Avec le regard noir de celui qui va châtier sa progéniture !

Fatih Terim poussant Emre vers les vestiaires après son carton rouge. Une image marquante. D’un père envers son fils ? (Crédit photo : Eurosport Türkiye)

Emre, un joueur conflictuel et clivant… à ses propres dépens

Si la carrière d’Emre est teintée de joie, de victoires et de trophées, le joueur a également son côté obscur. Qui fait de lui un homme controversé. Ces nombreuses récriminations envers lui. Citons pêle-mêle entre autres : brutalités, menaces, contestations envers les arbitres. Emre a même eu l’insigne honneur d’être convoqué plusieurs fois devant la justice.

Notamment pour deux affaires de racisme qui lui collent à la peau comme le sparadrap sur la jambe du capitaine Haddock. L’une du temps de son passage à Newcastle. Et l’autre contre Didier Zokora, le milieu de terrain ivoirien de Trabzonspor.

Les images de leurs duels étant d’ailleurs saisissantes lorsque l’on voit la haine de l’Ivoirien contre Emre. Preuve en est les mots employés par le turc et qui ne souffrirent aucune contestation. À ses propres risques et périls. Et en contrepoids totale, hors football. Dans sa vie familiale de bon père de famille avec deux enfants.

Entre Emre et Zokora, c’est la haine. À l’état pur ! (Crédit vidéo : Youtube Leblebiici)

Un titre de champion et puis au revoir ?

La carrière d’Emre est jalonnée de succès et de championnats obtenus. C’est un fait. Mais elle est loin d’être finie. En effet, d’une part, avec Başakşehir Istanbul, Belözoğlu et les siens sont en lice pour rafler devant des cadors de l’élite, le championnat national, cette saison. Avec six points d’avance sur Galatasaray. Le Galatasaray où Emre est désormais persona non grata.

Celui-ci est donc la tête de pont sur lequel compte son entraîneur, l’excellent Abdullah Avcı. Même sur une jambe. Ce qui prouve que malgré ses 38 ans, avec le poids des ans, le joueur reste indispensable. Même en sélection turque puisque il fut re-convoqué après un an et demi d’absence. Pour faire le lien entre l’ancienne génération. Celle des glorieux aînés que chaque Turc connaît et respecte. Les Bülent Korkmaz, Rüştü Reçber, Ogün Temizkanoğlu, Sergen Yalçin ou Hasan Şaş.

« J’ai appris pas mal de choses tardivement. Avec le temps qui passe et les erreurs commises, on apprend de ses erreurs. Et c’est ce que je suis en train de vivre actuellement. Avec le temps et la valeur du travail, vous voyez les choses différemment. »

Emre Belözoğlu (Mackolik), le 24 mars 2019

Et la nouvelle, celle des héritiers Hakan Çalhanoğlu, Merih Demiral, Ozan Kabak ou Dorukhan Toköz. Bref, un lien d’histoire dont Emre est la continuité. Lui qui participa à la Coupe du monde 2002 et y marqua même un but. Ou l’Euro 2008 en Suisse et en Autriche. Deux tournois durant lesquels la Turquie finira demi-finaliste.

Un homme qui comptera pour la Turquie dans le futur

S’il est difficile de présager de l’avenir, force est de constater qu’en juin prochain, le milieu de terrain sera à un carrefour important de sa longue carrière. S’arrêter sur un nouveau titre de champion de Turquie. Au top, en quelque sorte ? Ou bien alors, continuer une ou deux saisons supplémentaires à la manière d’un Gianluigi Buffon au Paris Saint-Germain.

Seul lui connaît la réponse. Cependant, gageons que lorsqu’il se retournera et contemplera sa riche carrière, un grand moment d’émotion l’étreindra. Avec la volonté de laisser une trace dans l’Histoire avec un H du football turc. Emre Belözoğlu n’est pas prêt de lâcher la barre du capitaine. Avec ses qualités et ses défauts d’homme.