Depuis plusieurs décennies, l’Allemagne s’est imposé comme le meilleur formateur de gardiens de but au monde. Précocité, régularité, longévité, postérité. Autant de superlatifs pour qualifier le torwart allemand. Analyse d’un phénomène qui ne semble pas prêt de s’arrêter.

La défense est une tradition italienne, le numéro 10 une affaire française, le milieu parle espagnol, l’attaque a des accents brésiliens et le gardien de but est bel et bien allemand. Voilà à quoi pourrait bien ressembler l’équipe parfaite. Chaque poste porte la patte d’un pays. Plus qu’une simple coïncidence, cela s’explique par des raisons historiques. Sepp Maier, Harald Schumacher, Manuel Neuer : le dernier rempart allemand est inimitable. Très à l’aise sur sa ligne, il n’hésite pas à profiter de sa grande taille pour sortir et capter le ballon très haut sur le terrain. Mais avant de briller en Coupe du Monde, le torwart, gardien de but en allemand, est façonné dans son pays natal. Une machine bien rodée qui a fait ses preuves.

Un poste sacré

Après des échecs répétés au début des années 2000, l’Allemagne est en fin de cycle et ne fait plus rêver. Paradoxalement, le poste de gardien semble intouchable. En finale de la Coupe du Monde 2002, Oliver Kahn capte mal une balle lointaine de Rivaldo, laisse échapper le ballon et Ronaldo, qui a parfaitement suivi l’action, n’a plus qu’à tirer tranquillement. Une simple erreur qui lui coûtera le plus grand trophée de sa carrière. Pourtant, de retour du Japon, le capitaine allemand est accueilli comme un héros. Pour eux, ce n’était qu’une erreur dans une carrière légendaire. Les gardiens allemands sont humains et ne sont pas sans défaut. Mais ces manques, très rares, sont souvent masqués par un niveau de jeu très élevé.

Ronaldo, après avoir marqué le deuxième but brésilien en finale de Coupe du Monde en 2002. L’erreur d’Oliver Kahn coûtera le trophée à l’Allemagne (Crédit photo : Trivela)

On dit souvent que la réussite des gardiens passe par une confiance sans failles. Les portiers allemands ont cette capacité à oblitérer un mauvais match et à se relever rapidement. Que ce soit l’erreur de Kahn en 2002, l’humiliation de Sepp Maier par Panenka en 1976 ou la sortie hasardeuse de Schumacher en 1986, chaque géant allemand a connu son lot de difficulté. Qui ont souvent coûté un trophée international à leur pays. Mais tous se sont relevés de leurs erreurs et sont aujourd’hui des légendes de leur sélection. Très tôt, on porte une attention particulière au poste de gardien. Il n’est pas rare que les futurs grands portiers soient entraînés par d’anciennes gloires. Sepp Maier a entraîné Oliver Kahn, Schumacher a travaillé avec Jens Lehmann et Andreas Köpke est aujourd’hui l’entraîneur des gardiens de l’équipe nationale. Au pays de Goethe, tout se passe pendant la formation.

Jouer pour gagner

Outre-Rhin, les gardiens ont la chance de bénéficier d’un système qui leur est favorable. Le football allemand est par nature protectionniste, et a tendance faire confiance à des joueurs et entraîneurs du pays. Et même si la Bundesliga s’ouvre de plus en plus sur le monde, la majorité des formations juniors sont composés d’Allemands. Les jeunes footballeurs évoluent dans un environnement très dense. Dès qu’un espoir sort du lot, il est systématiquement envoyé dans l’équipe réserve de son club. Confronté très tôt en quatrième division, voire en troisième, la marche vers le niveau professionnel est tout de suite moins grande. Et ce système profite tout particulièrement au poste de gardien de but.

Neuer nous a fait vivre quelques moments incroyables durant sa carrière (Crédit vidéo : Youtube/ WantedStudio)

D’année en année, la formation des portiers s’intensifie. Influencé par Manuel Neuer, dont le rôle de gardien est similaire à celui d’un libero, les entraîneurs mettent davantage l’accent sur le jeu offensif du dernier rempart. Jeu au pied, sortie maîtrisée, un-contre-un, l’archétype du gardien moderne se veut sans faiblesse. Ces mouvements sont travaillés à partir d’exercices de répétitions, afin qu’ils deviennent des automatismes. Certains s’inspirent même des entraînements de handball, en demandant à leur gardien d’écarter les bras et les jambes au maximum, afin de couvrir le but le plus efficacement possible. Malgré son intensité, la méthode allemande est appréciée et respectée.

« Je vois des U14 ou U15 faire aujourd’hui à la perfection ce que des U16 faisaient approximativement il y a six ou sept ans. Tous les gardiens que j’entraîne en sections de jeunes sont techniquement meilleurs que moi à la fin de ma carrière. Il n’y en a plus qui ont un point fort et un point faible. »

Klaus Thomforde, ancien coach des équipes jeunes d’Allemagne (L’Equipe)

À 27 ans, le portier d’Arsenal Bernd Leno s’apprête aujourd’hui à disputer sa onzième saison en tant que titulaire dans un club professionnel. En 2011, il remplace au pied levé René Adler, alors titulaire au Bayer Leverkusen. À 19 ans, il conduit son équipe en huitième de finale de Ligue des Champions et à une prometteuse cinquième place de Bundesliga. Beaucoup ont encore en mémoire son match d’anthologie contre Chelsea (2-1) en phase de groupes. Avant cela, Leno a déjà disputé une cinquantaine de matchs professionnels et même remporté l’Euro U17 avec sa sélection. L’Allemagne a cette facilité à faire confiance très vite aux jeunes gardiens talentueux. Des paris risqués, qui s’avèrent payant la plupart du temps.

La T-frage ou le problème d’un vivier trop riche

Presque plus importante que la liste des joueurs sélectionnés en équipe nationale, la T-frage, ou “question du gardien titulaire“, est un élément qui anime les débats. Près de six ou sept gardiens se disputent systématiquement les trois seules places dans les cages. Et pour le sélectionneur, les choix sont durs, voire drastiques, tant les prétendants ont des arguments. D’abord, le made in Germany est un produit qui marche, et beaucoup de portiers allemands sont titulaires dans des grands clubs européens. Ter Stegen est sans égal à Barcelone, tout comme Bernd Leno à Arsenal et Neuer au Bayern. Trapp et Karius ont été titulaires avec le PSG et Liverpool, avant de filer respectivement à Francfort et au Beşiktaş tandis qu’Ulreich, Zieler et Nübel constituent des alternatives crédibles en cas de blessures.

Ulreich, Leno, Karius, Neuer, Trapp et ter Stegen, que de choix pour le poste de n°1 (Crédit photo : T-Online)

Déjà en 2006, le sélectionneur Jürgen Klinsmann était confronté à la T-frage. Qui titulariser entre Jens Lehmann et Oliver Kahn ? À trente-six et trente-sept ans, les deux gardiens d’Arsenal et du Bayern avaient encore des arguments solides pour faire douter leur coach. La question ne s’est plus posé pendant plusieurs années tant Manuel Neuer était rassurant à son poste. Si la concurrence peut amener du bon, poussant chaque joueur à toujours plus se dépasser, elle prive certains de belles expériences. Alexander Nübel, qui fêtera ses 23 ans le 30 septembre prochain, a récemment été nommé capitaine du Schalke 04. Malgré ses performances excellentes, il est encore cantonné à l’équipe Espoir, étant relégué en cinquième position dans la hiérarchie des gardiens en A.

Quel avenir pour les gardiens allemands ?

Alors que même la Bundesliga s’ouvre doucement au football globalisé, la tradition des gardiens de but allemands pourrait en pâtir. Les meilleurs jeunes allemands sont tentés de céder aux sirènes étrangères, comme Trapp à Paris, Zieler à Leicester ou Karius à Liverpool. La réciproque est également vraie, où plusieurs gardiens étrangers sont maintenant titulaires en Allemagne.

« Aujourd’hui, on voit beaucoup de gardiens étrangers titulaires en Bundesliga, note Hans Leitert. Ils ont un impact positif et les clubs commencent à se dire qu’à l’étranger aussi, il y a de bons gardiens. »

Toni Topalovic, l’entraîneur personnel croate de Manuel Neuer (Le Dauphine)

Mais la sélection semble tirer parti de ce phénomène de mondialisation. Récemment, Joachim Löw s’est rendu en Suisse afin d’observer les méthodes de travail des gardiens. Avec un vivier de portiers talentueux, Yann Sommer, Marwin Hitz et Roman Bürki pour ne citer qu’eux, la Suisse intrigue. Julian Nagelsmann, nouvel entraîneur du RB Leibzig, est aussi titillé par cette nouvelle attraction. L’après Neuer connaîtra-t-il une touche d’Helvétie ?