Le 5 novembre 2018, Der Spiegel puis Médiapart révélaient au grand jour le nouveau projet de l’UEFA qui viendrait – en plus de supprimer la Ligue des Champions – bouleverser le football mondial tel qu’on le connaît. Enjeux économiques, complots entre Buyer Clubs et avenir du football européen, explications de ce qui pourrait être le plus grand changement que le football ait connu dans son histoire moderne.

« Une Super Ligue Européenne est de l’ordre de la fiction, du rêve ». Tels étaient les mots d’Aleksander Čeferin (président de l’UEFA) en novembre dernier, quelques jours seulement après la révélation par les médias allemand Der Spiegel et français Médiapart du projet qui pourrait bouleverser l’organisation du football mondial. Une phrase qui semble plus vouloir retarder l’annonce de la bombe, tant la création de cette compétition serait bénéfique pour bon nombres de parties, d’où la menace qui plane sur le football tel qu’on l’aime actuellement…

Qu’est-ce que l’European Super League ?

L’European Super League est la compétition qui pourrait succéder à l’UEFA Champions League dès 2024. Ne ressemblant à aucune compétition existante ou ayant existé, elle fascine autant qu’elle effraie, tant les conséquences pourraient être terrible pour la quasi-totalité des équipes actuelles.

Car cette compétition ne serait finalement bénéfique uniquement pour l’UEFA ainsi que ses participants, au nombre de seize. Selon le Wall Street Journal, l’ESL serait composé d’onze membres fondateurs ainsi que cinq invités. Ces membres fondateurs, que sont le Real Madrid, Barcelone, Bayern Munich, Liverpool, Manchester City et United, Chelsea, Arsenal, le PSG, la Juventus et enfin l’AC Milan participeraient ainsi à la première édition. Pour la compléter, on évoque actuellement cinq invités initiaux : l’Inter Milan, AS Roma, Atlético Madrid, Dortmund et l’OM.

« Le potentiel de cette Super League est énorme, ils vont générer beaucoup d’argent, notamment grâce aux droits TV. Le problème est maintenant de convaincre les clubs… »

Guillem Balague, journaliste BBC radio

Divisée en deux groupes de huit équipes, les quatre premiers de chacun de ces groupes seraient promus en quart de finale tandis que les deux derniers seraient relégués. Chaque club disputerait donc un minimum de quatorze matchs, alors même que la Ligue des Champions actuelle – des phases de groupes à la finale – constitue treize matchs. Le premier problème auquel serait confronté l’UEFA est la date des rencontres. L’instance européenne veut les organiser le week-end, obligeant ainsi les clubs à jouer en semaine. Principal argument pour convaincre les clubs, l’European Super League engrangerait approximativement 900 millions d’euros de droits TV au total.

Les clubs qui participeraient à la première édition de l’European Super League (Crédit Photo : Khel Now)

L’UEFA voudrait même aller jusqu’à forcer les ligues à réduire leur championnat à seize ou dix-huit équipes afin qu’il y ait moins de matchs de championnats domestiques et que les clubs se concentrent ainsi davantage sur les matchs d’European Super League. En résumé, la nouvelle ESL serait un véritable cartel des clubs les plus riches et les plus malhonnêtes de la planète.

Quel est l’intérêt de mettre en place une telle compétition ?

En réalité, l’idée d’une European Super League date des années 2000. C’est à cette époque que les grandes puissances du football se sont rendues compte qu’ils rapportaient énormément d’argent à l’UEFA. La Ligue des Champions génère près de deux milliards d’euros, principalement donc grâce à ces gros clubs. Ces derniers veulent donc contraindre l’UEFA – même s’ils affirment le contraire – à changer la configuration de la compétition. En cas de refus, ces clubs, pour ne pas les citer connus sous le nom de Buyer Clubs, menacent de créer une autre compétition, pour eux. L’UEFA sait pertinemment que ces clubs en ont la puissance. D’où cette proposition d’European Super League. Nous sommes en plein lobbying des grands clubs vis-à-vis de l’UEFA pour aller encore plus loin que les changements qui ont déjà été faits.

La question que tout le monde se pose actuellement est pourquoi ? Pourquoi mettre en place une telle compétition alors même que la Ligue des Champions se déroule parfaitement et passionne les fans ? Malheureusement, tout le monde connaît – au fond de soi – la réponse à cette question. Cette réponse est la même justification que pour le passage de la Coupe du Monde à 48 équipes (et par ailleurs la Coupe du Monde au Qatar) ou encore la création de la troisième Coupe d’Europe dès 2021 : L’argent.

L’UEFA ne fait pas l’unanimité chez les supporters (Crédit Photo : Planète-ASM)

« Il est connu depuis longtemps que plusieurs clubs européens avaient une demande pour une Super League »

Karl-Heinz Rummenigge, président du Bayern Munich

Comme dit précédemment, cette compétition génèrera 900 millions d’euros de droits TV, uniquement pour quatorze matchs (maximum dix-neuf) disputés. De quoi faire céder bon nombre d’équipes. Les principaux acteurs seraient gagnants : les clubs riches et puissants seront encore plus riches et encore plus puissants, et l’UEFA coulerait des jours tranquilles quitte à tuer un peu plus le football tel que les fans ont appris à l’apprécier, génération après génération, au profit de générer toujours plus d’argent.

Pourquoi la Super League serait une bonne chose ?

Ainsi, convient-il de peser le pour et le contre. Pourquoi l’European Super League ne serait pas une bonne chose pour l’avenir du football européen ? Au contraire, pourquoi l’European Super League pourrait finalement s’avérer bénéfique ? Il existe des arguments dans les deux sens pour qui veut bien l’entendre. Pour commencer, analysons pourquoi la mise en place d’une European Super League serait bénéfique pour le football européen.

« Les fans veulent voir les meilleurs clubs, équipes, joueurs »

Josep Maria Bartomeu, président du FC Barcelone

L’argument revenant le plus souvent est assez paradoxal puisqu’il s’agit des fans. L’UEFA et certains présidents de clubs justifient cette European Super League par le fait que les supporters veulent voir les meilleures équipes et les meilleurs joueurs s’affronter chaque week-end. Après tout, qui ne rêve pas de voir des « Classico » toutes les deux semaines, enlevant toute l’excitation et l’attente que l’on y plaçait jusqu’alors ?

La création d’une European Super League aura toutefois l’avantage de permettre aux clubs de sortir plus régulièrement de leur zone de confort et de domination dans leur championnat. À l’heure actuelle, des clubs comme le PSG ou même la Juventus n’ont aucune concurrence dans leur championnat, et la majorité des rencontres qu’ils disputent ne passionnent personne, ni même leurs propres supporters. Personne n’est heureux de regarder un PSG-Amiens, où un Juventus-Frosinone. Pourtant, dès lors que ces clubs sont éliminés en Ligue des Champions – soit dès février pour le PSG ces dernières années – la saison est finie et n’a plus grand intérêt. Avec régulièrement plus d’une quinzaine de points d’avance sur son dauphin, le championnat est déjà dans la poche. Ne reste alors que les fades Coupes domestiques, voire la Coupe Domestique pour l’Italie, l’Espagne ou encore l’Allemagne. Les Coupes Nationales.

https://twitter.com/weeplay_off/status/1086683422272176133
Le championnat ? Trop simple pour le PSG…

Avec l’European Super League, les clubs disputeraient presque toutes les semaines des matchs face au Top 10 européen permettant ainsi d’élever le niveau, les attentes ainsi que la pression si un système de relégation est mis en œuvre, comme en UEFA Nations League. De plus, avec la mise en place d’une telle compétition, regroupant les meilleurs clubs et ainsi les meilleurs joueurs au monde, la qualité du football international ne cesserait d’évoluer. En toute logique, les joueurs progressent plus (et plus vite) face à des grands joueurs qu’en jouant contre de faibles équipes promues en première division par miracle et qui sont voués à descendre. Les exemples sont nombreux, que ce soit Evian-Thonon-Gaillard en France, Paderborn en Allemagne ou encore Benevento en Italie.  

Le fait est que les gros clubs veulent voir du changement. Ils ne veulent plus affronter des petites équipes semblant être là par hasard. Pour les petits clubs, ce sont des matchs de gala, des opportunités uniques. Mais pour les gros clubs, ce sont de longs déplacements face à des équipes parfois pires que les plus mauvaises que celles de leur championnat domestique. On peut juger qu’il n’y a donc aucun intérêt pour eux, le calendrier est surchargé et le risque de blessure est alourdi pour pas grand chose.

Quelque chose qui pourrait être réellement intéressant pour l’essor et la popularisation de l’European Super League est la création d’une European Super League Two. Ainsi, par la suite, davantage de clubs pourront participer à la compétition avec la création d’une seconde division, qui permettrait aux clubs d’être promu et logiquement d’accueillir les clubs relégués d’European Super League. Cela serait bénéfique pour toutes les parties. Pour les supporters, une ESL2 amènerait plus d’action, plus d’engagement et plus de suspense. Pour les clubs, cela leur permettrait de disputer une compétition face aux meilleurs clubs du monde alors qu’ils ne sont à l’heure actuelle pas qualifiés en Ligue des Champions (Arsenal, Chelsea, Inter Milan, AC Milan, OM…). Est-ce assez pour convaincre tout le monde ?

L’AEK Athènes, six matchs, six défaites, deux buts marqués, treize encaissés. Un déplacement fastidieux et inutile pour le Bayern. (Crédit vidéo : YouTube FC Bayern München)

Pourquoi l’European Super League ne serait pas une bonne chose ?

Ainsi, nous y sommes. Après avoir analyser les différents scénarios, contexte, configuration et plus encore, nous avons finalement réussi à trouver des arguments favorables à la création d’une European Super League. Désormais, analysons pourquoi, la mise en place d’une telle compétition serait une catastrophe pour l’avenir du football européen, et nous pesons nos mots.

Premièrement, et comme d’habitude, les dernières personnes consultées pour la mise en place de cette compétition seront pourtant les principaux acteurs : les fans. Selon un sondage réalisé par BBC UK, 85% à 90% des supporters ne souhaiterait pas la mise en place d’une European Super League. Certes, nous ne connaissons pour l’instant que les larges contours de cette compétition, mais le football souffre déjà trop depuis le début des années 2000, passant de la passion au business. Arrêtons le massacre tant qu’il est encore temps, car le rétropédalage sera impossible.

Pour garantir le bon déroulement de la compétition, l’UEFA voudrait même aller jusqu’à forcer les ligues à réduire leur championnat à 16 ou 18 équipes. Comme dit précédemment. Cela permettrait ainsi aux gros clubs participants d’avoir plus de temps de récupération entre les rencontres de championnats et ceux de l’ESL. Mais que fait-on réellement de l’avis des dix-huit autres clubs du championnat actuel ? Sommes-nous prêts à bouleverser l’organisme de notre championnat pour satisfaire un (voire deux dans le meilleur des scénarios) club ? Dans ce cas de figure, ce serait une victoire du capitalisme face au football, et ce serait une catastrophe.

De plus, la mise en place d’une telle compétition atténuerait grandement (si ce n’est stopperait) l’excitation que l’on a d’attendre un choc européen. Les rivaux deviendront plus artificiels. Imaginez-vous pouvoir voir un FC Barcelone-Real Madrid ou Liverpool-Manchester United toutes les trois semaines environ. Seriez-vous toujours excités ? Regarderiez-vous chacune de ces rencontres avec les mêmes étoiles dans les yeux que nous regardons actuellement ce genre de match après parfois six mois d’attente ?

Avouez le, même vous serez lassés de voir les têtes contre têtes de Lionel Messi et Sergio Ramos tous les mois… (Crédit photo : Goal.com)

Ce qui attire en Ligue des Champions aujourd’hui est une certaine rareté. Ce sont des matchs que l’on n’a pas l’habitude de voir, que l’on attend toute la semaine, où l’on est prêt à faire des heures de queue au guichet pour obtenir le précieux sésame. Avec cette nouvelle compétition, ces gros matchs dignes d’une finale de Ligue des Champions se déroulerait chaque semaine, il n’y aurait plus aucune excitation. L’être humain se lasse de tout et finira par se lasser de ces affiches, et ainsi, du football en général. Chaque semaine, nous aurons jusqu’à huit matchs dignes de quart voire demi-finale de Ligue des Champions actuelle, il n’y aura plus aucun engouement. Il est important de préserver ce beau football, préserver cette certaine exclusivité, cette certaine chance de voir d’aussi beau match seulement quelque fois par an, car nous les apprécions d’autant plus.

Le football est un sport populaire, pas élitiste. Si l’UEFA met en place cette compétition, que vont devenir les championnats portugais, turcs, néerlandais ou encore russe, qui possèdent un bon niveau et sont plutôt régulier en Europe ? Sans l’Europe, ces championnats sont voués à mourir. La plupart des clubs de ces pays possèdent un niveau très faible et les droits TV s’effondreront. Certains clubs de ces pays sont mythiques, ayant remportés plusieurs Ligues des Champions. Il est impossible de les laisser couler au profit de seize clubs déjà tout puissant. Quel est l’avenir du football européen sans eux ?

Alors que le Borussia Dortmund ne compte par parmi les onze clubs qui feraient pour le moment parties de l’European Super League, les fans ont déjà choisis leur camp. (Crédit Photo : Irish Mirror)

Quel serait le futur du football européen ?

Comme abordé précédemment, la mise en place de l’European Super League telle que nous la connaissons aujourd’hui signerait probablement l’effondrement des droits TV pour la plupart si ce n’est la totalité des championnats européen. Et ainsi l’effondrement des championnats eux-mêmes. Les meilleurs joueurs du monde seraient encore plus regroupés dans ces seize clubs, laissant les autres dépourvus de tout ce qui faisait leur succès. Les stades se désempliraient peu à peu, ne voulant plus payer des sommes mirobolantes – force oblige suite à l’effondrement des droits TV – pour ne plus voir le spectacle auquel ils assistaient avant.

« Certains clubs pensent que l’on doit créer cette Super League. Mais on doit faire une évolution de la Ligue des Champions pour la rendre meilleure et plus attractive. De plus la Liga est très importante pour nous il ne faut pas oublier. On doit donc trouver un moyen de savoir alterner entre les deux compétitions ».

Josep Maria Bartomeu, Président FC Barcelone

Certains clubs, aujourd’hui positionné dans le ventre mou pourraient jouer les premiers rôles, les grands clubs misant tout sur l’ESL étant donné ce qu’elle peut potentiellement rapporter (52 millions uniquement grâce aux droits TV). Enfin, les clubs pourraient ne ressembler qu’a de vaste centre de formation pour cette « élite », ressemblant plus ou moins au modèle américain. Les meilleurs regroupés ensemble pour enfin voir du vrai football, du spectacle.

Que deviendra l’AS Monaco et ses stars alors que le club ne figure ni dans la liste pour participer à l’ESL, ni dans celle pour la potentielle ESL2 ? (Crédit Photo : Foot Mercato)

Peut-on réellement éviter sa création ?

« Nous demandons plus de revenus. Nous demandons gouvernance, transparence, assurance. Nous aimerions avoir une Ligue des champions avec plus d’équipes. Cela signifie qu’un jour, nous pourrons jouer un match contre Barcelone ou Manchester United en Ligue des champions samedi ou dimanche. »

Sandro Rosell en 2011, alors président du FC Barcelone

Si Sandro Rosell va bel et bien avoir son Barcelone-Manchester United en Ligue des Champions, il ne se déroulera pas durant le week-end, tout du moins pas cette saison… La question est désormais de savoir jusqu’à quand ? La question n’est plus “est ce que ça va vraiment arriver” mais “quand cela va être mis en place” et « sous quelle forme » ?

« Si la Champions League ne s’améliore pas, dans les 5 prochaines années il doit y avoir un changement, c’est capital ! »

Josep Maria Bartomeu, président du FC Barcelone

Le Bayern Munich, Dortmund et le PSG auraient d’ores et déjà affirmés qu’ils n’étaient pas intéressés par le fait de rejoindre une Super League Européenne. Vérité ou simple coup de com’ pour rassurer les supporters et faire durer le suspense, personne ne le saura tant que l’UEFA n’officialise pas la mise en place de la compétition. Le Real Madrid et le FC Barcelone n’ont quant à eux pas voulu s’exprimer, mais seront très probablement en faveur. Sur les rapports divulgués par Der Spiegel, il est révélé que les deux mastodontes espagnols seront les deux seuls clubs à rester continuellement en première division s’il y a mise en place de relégation.

Ainsi, l’avenir du football européen semble en péril tant cette European Super League nous porte à croire qu’elle signerait la fin des championnats domestiques. Mais, après tout, n’a-t-on pas déjà une certaine European Super League avec les mêmes noms qui reviennent chaque saison en phase finale de Ligue des Champions, et ces mêmes clubs qui ne font que se transférer leurs joueurs entre eux ? Une mise à jour du format de la compétition serait bien venue alors même qu’Aleksander Čeferin, président slovène de l’UEFA, a affirmé qu’une décision serait prise courant 2019 après plusieurs nouvelles réunions. D’ici là, le football du vieux contient retient son souffle, et attend sans savoir. Comme toujours.