Un petit scandale a marqué le début de la Coupe du monde de football féminin en France (7 juin – 7 juillet) : le « dérapage » d’Alain Finkielkraut sur le plateau de CNews au sujet du football féminin le 5 juin dernier. Dérapage, tel est le mot employé pour qualifier des propos qui soulèvent des sujets de fond. Tout a commencé avec une question de la journaliste Sonia Mabrouk à propos de la passion d’Alain Finkielkraut pour le football. Lorsque celui-ci indique ne pas souhaiter parler football à la télévision, Sonia Mabrouk précise son point : il s’agit de football féminin. Le médiatique penseur, gêné, réticent, affirme qu’il « n’aime pas le football féminin », que ce sport ne le « passionne pas ». En face, la journaliste, prise de court, décrète que les joueuses de football féminin sont « formidables ». Il n’en faut pas plus à Alain Finkielkraut pour monter dans les tours. Il déclare pèle mêle que ce n’est pas ainsi qu’il souhaite voir les femmes, et s’inquiète de devoir admirer ensuite des filles jouant au rugby ou pratiquant la boxe. Sonia Mabrouk, sonnée, qualifie ces propos de « rétrogrades ». Fin de discussion.

Sur CNews, Alain Finkielkraut déclare qu’il n’a pas envie de voir les femmes jouer au football (crédit Twitter : @CNEWS)

Principe premier. Alain Finkielkraut a évidemment le droit de penser ce qu’il veut et de l’exprimer. De ne pas être intéressé par le football et le rugby féminin. Le droit d’aimer la danse classique féminine, la gymnastique au sol féminine et de ne pas être intéressé par le lancer de marteau féminin.

Principe second. On a le droit de s’interroger, de lui demander des clarifications sur une pensée exprimée de manière émotionnelle sur CNews. Parce qu’à ce petit jeu, on peut tout aussi se dire qu’on n’a pas envie de voir des curés jouer au football, parce que cela ne correspond pas à la conception que l’on a des curés. Et de proche en proche, on devine jusqu’où ce type de réflexion nous mène.

L’explication se passera sur France 5 le lendemain, dans l’émission C à vous. Là, on comprend mieux. Alain Finkielkraut dénonce la dictature de la pensée qui consiste à décréter que le football féminin est vertueux par essence car l’alpha et l’omega de l’égalité hommes/femmes. Ou femmes/hommes dans le langage d’aujourd’hui. Et Alain Finkielkraut voit cette égalité comme l’aboutissement de l’interchangeabilité entre les sexes, l’abolition de leurs de différences. Le moment où les femmes deviennent des hommes comme les autres. L’anéantissement de la féminité telle qu’il la conçoit.

Le lendemain de ses déclarations sur C News, Alain Finkielkraut s’explique sur France 5 (crédit vidéo : YouTube C à vous)

Or les femmes n’ont aucune envie de devenir des hommes comme les autres. Elles ont simplement envie de pratiquer le sport qui les passionne, sans se censurer au nom d’une illégitimité ressentie. Elles veulent pouvoir développer leur potentiel au maximum sans souffrir de médiocres conditions d’entraînement, de récupération, de moyens matériels inférieurs à ceux des hommes. Il n’y a rien de plus frustrant que se dire qu’on pourrait aller plus loin, s’élever plus haut, mais que cela est impossible parce que vous ne comptez pas, ou comptez moins. Cela, Jean-Michel Aulas, le président de l’Olympique Lyonnais l’a compris il y a longtemps. On connaît le résultat aujourd’hui : le palmarès des Lyonnaises est, de loin, le meilleur du football français, avec treize titres de championnes de France, huit Coupes de France et six Ligue des Championnes.

Les femmes n’aspirent pas à jouer un football d’hommes. Elles jouent le leur, celui qu’elles inventent, avec leur morphologie, leurs guiboles, leur poitrine, leurs jours de règles, leur intelligence, leur sensibilité, leur élégance à elles. Elles jouent un jeu de passion, le jeu pour le jeu, ne contestent pas l’arbitre, ne restent à terre que si elles ne peuvent pas se relever. Elles ont une manière d’être envers les autres, d’être ensemble, et de vous inclure, vous qui les regardez, qui n’appartiennent qu’à elles. Ce football-là est un autre continent.

Avez-vous vu jouer Louisa Necib ? Avez-vous vu jouer Marta ? Tobin Heath ? Amandine Henry ? Elles ont développé leur art après s’être nourries des performances de grands joueurs. Dans leur enfance, leur adolescence, les références en matière de joueuses étaient rares. Zidane, Ronaldo, Beckham les ont fait rêver. Existe-t-il plus bel hommage ? Ces immenses joueurs les ont inspirées. Inspiration oui. Imitation non. Jamais. Ce serait se considérer comme des hommes incomplets. À qui il manquerait toujours quelque chose.

Les propos d’Alain Finkielkraut révèlent l’impossibilité de certains hommes à penser le « et » dans le domaine qui nous occupe. Au « et », ils substituent systématiquement le « ou ». Alain Finkielkraut considère que l’on est femme ou footballeuse. Femme ou boxeuse. Pourtant, si l’on prend un seul exemple, celui d’Hillary Swank, sublime dans le film Million dollar baby de Clint Eastwood, on constate cette évidence : on peut, par la boxe, s’accomplir en tant que femme.

En 2004, Clint Eastwood est le coach de box d’Hillary Swank dans Million Dollar Baby (crédit vidéo : Comme au cinema.com Youtube)

On peut être footballeuse et femme, quelle que soit la manière dont cela s’exprime. Pourquoi penser l’autre d’un bloc ? Pourquoi l’enfermer dans une seule catégorie ? Cette façon d’être femme et footballeuse oriente le regard différemment, offre d’autres prismes, nourrit la réflexion. Oui, on peut être penseur et passionné de foot, comme le sont Alain Finkielkraut et tant d’autres. Comme le disait Michel Serres, nous sommes des hommes Arlequin.