La Süper Lig turque a repris ses droits le week-end dernier avec des résultats étonnants. Toutefois, un autre phénomène étonne depuis quelques années : celui des transferts entre les deux plus grands rivaux de Turquie, Galatasaray et Fenerbahçe.

Fenerbahçe/Galatasaray ou Galatasaray/Fenerbahçe? Considérés avec Beşiktaş comme les plus grands clubs de la mégalopole d’Istanbul, la rivalité entre eux n’a pas d’équivalent. Nombreux sont ceux qui voient ces rencontres plus comme une lutte pour la suprématie que comme un simple match de football. Pourtant depuis quelques saisons un phénomène nouveau est apparu pour fluidifier les relations entre les deux Mastodontes. Les transferts entre les deux clubs qui suit de nombreux critères tout aussi surprenants.

Emre Belözoğlu avec Gheorghe Hagi en 2000 au sein de Galatasaray (à gauche) et sous le maillot de Fenerbahçe. Cette saison, le capitaine est de retour chez les Canaris. À droite donc… (Crédit photo : Uludag Sözluk)

Fener/Galata, je t’aime moi non plus

Les relations entre le Fener de la Rive asiatique et le Galata de la Rive européenne ont toujours été ambivalentes. Fruits d’une rivalité de classe, de suprématie et de pouvoir, Galatasaray et Fenerbahçe ont également une histoire commune riche. Dès le premier match qui se déroula au « Papazın Çayırı » (« la prairie du pasteur », où se trouve désormais le stade de Fenerbahçe sur la rive asiatique, NDLR) en 1909 jusqu’à aujourd’hui. 110 ans de luttes, de combats et de marquage de territoires qui démontrent que le football turc a ses locomotives.

Tanju Çolak le buteur de GalataFener ou SarayBahçe (Crédit photo : Onedio)

Entre les trophées et autres récompenses, chacun souhaite protéger son pré-carré en empêchant son adversaire de pavoiser. De ce fait à l’instar de nombreux clubs rivaux (RiverBoca, GlasgowCeltic, RealBarca, NDLR), il est très difficile pour un joueur de franchir le pas. Pourtant, dès les années 1970, plusieurs joueurs ont réussi la prouesse ou eu le courage de franchir le Bosphore. Dans un sens ou un autre même si la frontière maritime peut sembler lointaine…

İlyas Tüfekçi sous le même maillot (Crédit photo : Hürriyet)

L’âge d’or du Bosphore

Ces frontières, certains ont réussi à les franchir allègrement à travers le temps. Engin Verel (milieu offensif passé par le LOSC, NDLR), İlyas Tüfekçi – meneur de jeu, aujourd’hui gravement malade – dans les années 1970-1980. Semih Yuvakuran et sa tignasse blonde à la Schumacher. Tanju Çolak, buteur frénétique de Galatasaray et « Soulier d’or » 1989 récompensant le meilleur buteur européen ou encore le regretté attaquant Selçuk Yula.

Qui est le meilleur de la liste… (ou pas) ? (Crédit Twitter : Maçkolik)

Ces joueurs ont représenté le football turc et sont passés à la postérité pour avoir été les précurseurs des transferts entre les deux clubs. Leurs carrières leur ont permis pour la plupart de passer à travers les mailles des filets des récriminations. Ce qui pouvait tenir lieu de haute trahison ne tient pas compte de leurs victoires et professionnalismes. Ce qui permettra à d’autres joueurs de poursuivre sur le même chemin pour le meilleur ou le pire.

Des précurseurs dans une autre époque

Effectivement, passé de l’un à l’autre n’est chose aisée dans le cœur des supporters. Toutefois, ces premiers transferts entre les deux rivaux doivent être analysés sous le prisme sociétal de l’époque. Dans les années 1970-1980, le football turc n’était aussi développé qu’aujourd’hui et l’accès à l’information était moindre. Dans cette optique, les joueurs restaient souvent davantage dans leurs clubs et le ressenti de l’esprit d’équipe n’était pas le même.

L’ancien arrière gauche Semih Yuvakuran dont le propre fils Utku est gardien de but remplaçant à… Beşiktaş (Crédit photo : Habericiniz)

Là où Verel s’est formé dans les deux entités avant de tenter sa chance en Europe, pour Tüfekçi ce fut l’inverse. Formé en Allemagne, celui-ci est revenu au pays et a grandement participé à populariser davantage le foot au pays d’Atatürk. Les cas de Tanju et Semih étant différents puisque ceux-ci ont voulu tenter un dernier coup avant de raccrocher les crampons. En ce sens, ces joueurs ne furent pas perçu comme des renégats mais plutôt dans le cadre logique de transferts.

Voulant soit tenter un dernier coup soit échangé ou transféré dans le cadre d’un réaménagement d’effectif. De plus, le caractère des présidents de l’époque n’étaient pas aussi véhéments et une sorte de « Gentlemen’s agreement » prévalait. Contrairement en 2002 où après une défaite 6-0 face à Fenerbahçe, le regretté président de Galatasaray Özhan Canaydın eut le tort d’applaudir son adversaire. Ce geste le poursuivant de nombreuses années jusqu’à sa mort en 2010 qui réhabilitera l’homme et le geste

Özhan Canaydın, ancien président de Galatasaray et connu pour son sens du fair-play dans un monde de brutes. Le président Canaydın sera reconnu comme un dirigeant de la lignée des anciens (Crédit photo : Haber 7)

Un coup à gauche ou à droite ?

Dès lors, à partir de fin des années 1990 et le développement continuel du football local, certains joueurs ont franchi le Rubicon. Pêle-mêle, Emre Belözoğlu (milieu), Burak Yılmaz (attaquant), Sergen Yalçın (milieu), l’Israelien Haim Revivo (milieu), Mehmet Topal (milieu) pour les plus représentatifs. Mais d’autres suivirent et non des moindres avec beaucoup d’internationaux Turcs.

Colin Kazim Richards (attaquant), les Bosniaques Elvir (Baliç, ancien du Real Madrid et Boliç, NDLR), Servet Çetin (défenseur), Emre Aşık (défenseur), le Croate Stjepan Tomas (défenseur), Çaner Erkin (arrière gauche) ou Fatih Akyel (arrière droit), le regretté Sedat Balkanlı (défenseur), Hasan Vezir (attaquant), Abdullah Ercan (milieu). Tous ces noms sont passés soit de l’un à l’autre, soit dans le cadre d’un transfert ou indirectement à travers un autre club.

Servet Çetin aux deux visages (Crédit photo : Aspor)

Certains sont plus représentatifs tel qu’Elvir Boliç passé de Galatasaray à Gaziantepspor puis à Fenerbahçe. Boliç marquera d’ailleurs le seul but d’une rencontre de Ligue des Champions en 1996 faisant tomber le record d’invincibilité de 40 ans détenu sur son terrain par Manchester United. D’autres non et s’attireront les foudres des tribunes tel Emre Belözoğlu. Adulé au sein des « Canaris » mais haï par ceux des « Lions » qui le voit comme un traître. Lui, l’ancien petit prince des « Cimbom », formé à Galatasaray et par Fatih Terim.

Elvir Boliç a joué dans les deux clubs mais est resté une légende à Fenerbahçe (Crédit vidéo : Youtube – Oğuzhan İlhan)

Burak, Sergen et Mustafa, d’autres exceptions

La palme de ces mouvements revenant à Burak Yılmaz et Sergen Yalçın qui évolueront dans les quatre grands clubs turcs (FB, GS donc et Beşiktaş et Trabzonspor, NDLR). Cependant, les joueurs ne sont pas les seuls puisqu’un autre personnage représente ce transfert. Un ancien attaquant, joueur à Galatasaray puis entraîneur-adjoint avec le même club avant de diriger plus tard Fenerbahçe. Hommes de titres avec les « Trois Grands », Mustafa Denizli a également fait parti de ces allées-venues.

La légende indique que c’est clair : Mustafa Denizli a entraîné les trois clubs d’Istanbul ! (Crédit photo : Lig TV)

Le bonhomme ayant réussi la prouesse d’avoir été accepté dans tous les clubs rivaux à l’instar de Burak et Sergen. Grâce à son talent pour Sergen, numéro 10 et un pied gauche chirurgical, de Burak et ses buts et Denizli pour son management, plus aisée a été l’adaptation. Cependant, si Sergen est principalement reconnu comme symbole de Beşiktaş où il débuta, Burak et Denizli sont moins liés à un club donc plus libres de faire ce qu’ils veulent.

Sergen Yalçın sous le maillot de Beşiktaş (à gauche) et de Galatasaray (à droite), un pied gauche de rêve a joué dans les trois clubs d’Istanbul et à Trabzonspor. Oui, nous avons choisi de le représenter avec le maillot des Aigles, pas de jaloux ! (Crédit photo : beIN SPORTS)

Les temps changent (et le business aussi)

Dès lors, aujourd’hui, la perception de ces transferts semblent avoir changer. En effet, avec la crise économique qui a frappée le pays, tenir un effectif pléthorique est devenu somme toute difficile. Dans ces conditions, si le cousin Galatasaray peut « débarrasser » le frère Fenerbahçe de joueurs, c’est désormais possible. En témoigne, le transfert du défenseur central international Serdar Aziz la saison dernière.

Burak Yılmaz dans une pub pour shampooing (Crédit photo : Milli Gazete)

Coupable d’avoir posté (ou sa compagne, NDLR) sur un réseau social une photo de lui en train de se prélasser au soleil, Serdar Aziz provoquera l’ire de Fatih Terim. Fenerbahçe ayant eu des problèmes en défense a sauté sur l’occasion pour récupérer le joueur. Accord entre les deux « Grands » d’une manière sereine et qui permet désormais cette saison de voir, du côté de Kadıköy, quatre joueurs passés au sein Galatasaray (Garry Rodrigues, Tolga Ciğerci et Serdar Aziz donc) sans compter le capitaine Emre.

Apparemment, la pub n’a pas été de bon aloi… (Crédit photo : Gazete Akşam)

Du côté des jaunes, pas de jaloux puisque l’arrière droit Sener Özbayraklı a été transféré à Galatasaray. Quoi qu’il en soit, lorsqu’il s’agit de mettre, de libérer un salaire ou tout simplement signifier un départ de joueur, point de conflit. La plupart du temps, les directions négociant directement avec le joueur pour se mettre d’accord sans se répandre excessivement dans la presse.

Serdar Aziz avait dit que son estomac le travaillait l’an passé… Manifestement, lorsqu’on a une gastro, mieux vaut aller aux Maldives se ressourcer au soleil. Validé par la médecine moderne… (Crédit photo : En Son Haber)

« Ezeli rekabet, edebi dostluk », l’amitié avant tout

Aujourd’hui, les relations entre les deux baronnies semblent être moins rudes qu’auparavant. Mais un autre homme risque de faire parler de lui et perpétuer le saut du Bosphore. Libéré de Fenerbahçe car son salaire grevait la masse salariale, le milieu international Mehmet Topal est pressenti pour rejoindre le club d’Ali Sami Yen et son ancien sélectionneur Terim.

Les négociations entre les deux clubs ont commencé… (Crédit photo : THM Haber)

Une manière de perpétuer un arrangement entre le passé, le présent et le futur. Il y a 110 ans lorsqu’une poignée de jeunes gens ont commencé le match entre les deux clubs, le respect mutuel prévalait. Galatasaray a autant besoin de Fenerbahçe que Fenerbahçe est essentiel à Galatasaray. Chacun tirant l’autre telle une locomotive aussi bien sur le terrain qu’en dehors. L’histoire d’amour du football leur étant, avec Beşiktaş, en grande partie dû.

Lefter Küçükandonyadis (à gauche), légende de Fenerbahçe, serre la main de Metin Oktay, légende de Galatasaray (Crédit photo : Dünya)

Les relations entre les deux clubs sont souvent décrites à travers un dicton. « Ezeli rekabet, ebedi dostluk », ce qui signifie, que l’enjeu est sur le terrain mais que l’amitié demeure en dehors. Si ce dicton peut être perçu comme légèrement utopique au vu des dernières batailles rangées, elle prend son sens ailleurs. Quelles que soient les crises ou les rivalités, ces deux clubs font parties du patrimoine de la Turquie. Et c’est pour cela qu’on les aime.