Entre transferts ratés ou joueurs hors de forme, la saison de Fenerbahçe est catastrophique ou indigne selon le point de vue. Une hérésie pour le plus vieux club des « Trois Grands » d’Istanbul. Pourtant, si celui-ci s’est fait une spécialité sur un poste, c’est bien celui de gardien de but. Une tradition encore vivante malgré les vents contraires.

Fenerbahçe est l’un des clubs les plus fervents de Turquie et une véritable institution nationale. La défaite y étant quasi-interdite et dénigrée régulièrement. Lorsque l’on analyse cette saison, peu de motifs de satisfaction sont à entrevoir. Néanmoins, le Fener est une entité où le poste de gardien de but perpétue la grande tradition de formation de portiers nationaux.

La légende de Fenerbahçe Volkan Demirel (à gauche) derrière le non moins légendaire Rüştü Reçber (Crédit photo : Fanatik)

Gardien à Fener, un poste reconnu

Lorsque l’on essaye de se plonger dans l’histoire récente d’un club, plusieurs constats peuvent voir le jour. Entre les joueurs adulés et qui ont été les moteurs des équipes à différentes périodes, les oubliés ou les damnés de l’histoire qui ont jeté l’opprobre, à tort ou à raison sur leurs performances. Jusqu’à la grande majorité qui représente un pan de l’équipe saison après saison dans un va-et-vient régulier.

Cet état de fait est naturellement valable pour Fenerbahçe. Toutefois, quiconque tente de se plonger dans l’histoire récente des 30 dernières années de ce club pourra le constater : du très beau monde est passé par les cages du club. Entrecoupés par quelques joueurs étrangers mais surtout beaucoup de Turcs qui furent le carburant national du poste.

Ilie Datcu, le précurseur

Dans les années 70, à une époque où le football turc était quasi-amateur et les joueurs étrangers rares, un homme émergea. Un gardien roumain venu du Dinamo Bucarest et qui allait devenir une légende sur et en dehors du terrain au sein des « Sarı Kanarya ».

Cet homme, Ilie Datcu, fut un des premiers gardiens à fouler le sol turc et jeta son dévolu du côté de Kadıköy, sur la rive asiatique de la ville, grâce auquel Fenerbahçe allait remporter trois championnats nationaux. Un penseur surtout qui aura eu une importance capitale sur des générations de gardiens turcs.

Ilie Datcu, gardien du Fener dans les années 70 (Crédit photo : Alchetron)

Le portier roumain ayant été en quelque sorte le précurseur du poste et permis d’avoir une visibilité par ses performances. En témoigne encore aujourd’hui la cote de sympathie pour le vieux monsieur de la part des fans du Fener malgré les années.

Toni Schumacher, la résurrection après Séville

Harald « Toni » Schumacher. Ce nom évoque en France davantage le golgoth allemand responsable d’une agression caractérisée sur le pauvre Patrick Battiston en demi-finale de Coupe du monde 1982 à Séville. En Turquie, tout l’inverse puisque le bonhomme y fut gardien au sein de Fenerbahçe durant trois saisons.

Toni Schumacher en grande conversation avec Rıdvan Dilmen (à gauche), une légende de Fenerbahçe (Crédit photo : fourfourtwo Türkiye)

A contrario de sa sulfureuse réputation en Europe et comme un pied de nez à l’immigration allemande en Turquie, Schumacher aura marqué de son empreinte le club canari. Sur le terrain puisque les « Jaune et Bleu marines » auront marqué la bagatelle de 103 buts en une saison ce qui constitue encore un record aujourd’hui.

Schumacher en grande conversation (?) avec Engin İpekoğlu en mode « tu le vois mon poing ? » (Crédit photo : Toni Kaptan – Twitter)

Le gardien aura même été le capitaine du club lors du titre de 1988/1989, une saison en mémoire pour de nombreux fans du club là encore. Un grand charisme et un travailleur qui apporta rigueur et discipline. Piètre consolation cependant pour Battiston, l’Allemand n’aura pas laissé le souvenir d’un joueur violent du côté d’Istanbul…

Les années 90, « Turkish Délice »

Effectivement, les années 70 furent roumaines (avec Datcu) ou yougoslaves avec pléthores de gardiens issus des Balkans. Certes, la fin des années 90 coïncidèrent avec l’inénarrable Schumacher. Cependant, la décennie d’avant le nouveau millénaire sera définitivement turque. En effet, de 1991 à aujourd’hui, les principaux gardiens du clubs seront issus du sérail.

Volkan vs Mert : cette image est symbolique… ou fausse, au choix. (Crédit photo : Fanatik)

Ils sont soit formés directement sur place, soit en provenance d’autres clubs turcs, mais toujours avec la volonté tranchée du club de privilégier le « Made in Turkey ». Dès lors, entre Engin İpekoğlu, Rüştü Reçber ou Volkan Demirel, près de 30 ans de traditions seront respectés.

Dans une Süper Lig turque faisant la part belle aux joueurs étrangers depuis de nombreuses saisons, la performance est remarquable. Ce qui est également à souligner est la liste des gardiens passés par le Fener et officiant (toujours) en première ou seconde division.

Une formation de gardiens pour tous

La liste est longue et donne le tournis pour qui connaît un tant soit peu le football turc. Qu’ils soient connus ou non par le grand public, les gardiens nationaux sont légion. Citons pêle-mêle les Oğuz Dağlaroğlu, Recep Biler, Serdar Kulbilge ou Murat Şahin, tous d’honnêtes gardiens qui auront marqués de leur empreinte leurs équipes.

Mais surtout les deux gardiens internationaux de Başakşehir qui lutte pour le titre cette saison, Volkan Babacan et Mert Günok. Remplaçants derrière Volkan Demirel du temps où ils officiaient au Fener. Ou encore le titulaire à Konyaspor, Serkan Kırıntılı, considéré comme un des meilleurs à son poste actuellement par de nombreux spécialistes.

Ces noms constituant finalement une des raisons pour lesquelles Fenerbahçe a toujours réussi à se renouveler saison après saison. Un savoir-faire reconnu, des joueurs pouvant se fondre dans le moule sans faire de vagues et un usine à talents. Le club stambouliote étant, avec Trabzonspor, les deux clubs ayant eu le plus de gardiens locaux contrairement aux rivaux Beşiktaş ou Galatasaray. Ces deux derniers étant plus portés sur des portiers étrangers.

Au Fener, ce fut pour eux une galère

Robert Enke sous les couleurs de Fenerbahçe (Crédit photo : leballonrond)

Les gardiens étrangers justement, parlons-en. Ils participèrent à leur niveau à marquer l’histoire du club. Souvent pour le pire, entre l’expérience raté du regretté gardien allemand Robert Enke qui joua… un match en 2003 face à Istanbulspor. Pour une cuisante défaite 3-0 qui sonna le glas du joueur en Turquie. Malheureusement dépressif, mais on le saura plus tard, celui-ci se suicidera quelques années plus tard en Allemagne.

Entre Carlos Kameni et Fenerbahçe, la greffe n’a jamais pris (Crédit vidéo : cameroon-info)

Citons également les deux derniers, le Beésilien Fabiano Ribeiro (aujourd’hui au FC Porto) et qui ne laissa pas un souvenir impérissable. Quant au troisième larron, sa position est à elle seule un résumé des transferts en Turquie. En effet, le Camerounais Carlos Kameni a vu son contrat résilié puisqu’il ne faisait déjà plus parti de l’effectif professionnel. Une gageure et surtout un symptôme grévant les finances du club comme avec Yassine Benzia ou Islam Slimani cette saison.

Une formation initiée par… Datcu

Si Ilie Datcu a joué à Fenerbahçe et y fut performant, son fait de gloire ne fut pas uniquement sur le terrain. En effet, Datcu (ou de son nom turc İlyas Datça) a également participé à la mise en place de la politique de formation au sein du club turc.

Kemalettin Şentürk (à gauche), milieu de terrain, Ilie-Ilyas Datcu au centre et
Rüştü Reçber (à droite). Une pointe de jalousie dans le regard de Kemalettin ? (Crédit photo : adevarul)

Découvreur de talents, l’homme a été une passerelle entre les générations et un grand entraîneur des gardiens. L’ancien international et toujours recordman turc du nombre de sélections, Rüştü Reçber, étant passé par ses soins. Avec le succès que l’on sait et la carrière qu’il a menée depuis lors.

Et demain ?

La saison du Fener est atrocement difficile à supporter pour les supporters, c’est un fait. À tous les niveaux, l’équipe est bancale et comporte de nombreuses sources d’interrogations. Le gardien actuel n’est pas non plus épargné, loin de là. En effet, Harun Tekin (ancien de Bursaspor) a même commis une grosse bévue lors de lors de la 31ème journée de championnat.

Vidéogag et même pas de caméscope en cadeau (Crédit Vidéo : Youtube –
Özgür Işıklı 2

Face à Kasımpaşa, Tekin ayant tout simplement laissé glisser le ballon sous sa jambe. Heureusement sans conséquences puisque son équipe s’était imposée 3-1. Pourtant, si l’erreur est humaine, les statistiques ne trompent pas dans la mesure où le Turc cumule les bévues cette saison. Ce qui a le don de susciter l’ire des suiveurs du Fener.

« Harun Tekin a une nouvelle fois encaissé un but suite à une erreur. Le quatrième cette saison, ce qui en fait le premier dans le classement des boulettes… »

Quand ça va pas, ça va pas se dirait Harun Tekin (Hürriyet)

Dans une saison décidemment galère, les motifs de satisfactions sont, il est vrai, très rares… à tous les niveaux.

Berke Özer, le futur pilier du temple ?

Son nom n’est pas encore connu mais il attire d’ores et déjà les scouts de toute l’Europe. À bientôt 19 ans, Berke Özer (prononcez Berké Euzer) est la nouvelle pépite du Fener. Un géant de 1m90 formé dans une autre pépinière à talents, Altinordu Izmir, et qui représente le futur de la Turquie. Du moins, c’est ce que tout le monde du football turc espère.

Berke Özer, le futur de Fenerbahçe et de la Turquie ? (Crédit photo : futboo)

Suivi d’après les médias locaux par les plus grands clubs, Özer semble continuer à perpétuer la tradition de Fenerbahçe. À l’ombre de Volkan Demirel et Harun Tekin, le jeune homme est en apprentissage du haut niveau et possède toutes les dispositions pour symboliser le renouveau turc à ce poste. Ce qui serait même salutaire dans un pays où les jeunes ont du mal à percer.

Florilège d’arrêts de Berke Özer (Crédit vidéo : Youtube – 50 kuruş)

Un joueur en préparation donc et qui attend patiemment son heure avec la volonté de tous de ne pas le griller, en lui offrant du temps de jeu par étapes comme à l’époque des Rüştü ou Volkan. Ceci avant la prise en main finale qui permettra au club de se reposer sur un nouveau gardien du temple.

Alors certes, Fenerbahçe est un grand club qui vit une saison douloureuse. Certes, les standards sont loin de satisfaire les dirigeants, joueurs ou supporteurs. Toutefois, cette saison peut être considérée comme celle de la transition. En attendant peut-être l’émergence d’une jeunesse dorée pouvant reprendre le flambeau, être gardien au Fener est plus qu’un simple poste. C’est une mission, un sacerdoce.