Grenade a bien démarré l’année 2020 après sa courte victoire dimanche face à Majorque (1-0). Un succès qui pourrait relancer l’équipe andalouse qui a vécu une fin d’année compliquée. Toutefois, 2019 a été l’année de tous les bonheurs. Une montée en juin et leader de la Liga lors de la 10e journée, le Grenade CF a fait sensation pour son retour dans l’élite. Personne, la direction y comprise, n’aurait jamais parié sur un début de saison sensationnel. Malgré tout, le promu est toujours dans la reconstitution d’une identité perdue quelques années auparavant

Le football reste un sport imprévisible. Toutefois, il existe des habitudes qui ne sont pas faciles à endiguer. Très souvent, l’anormalité suscite la curiosité. Grenade s’est infiltré dans la lutte entre le FC Barcelone, le Real Madrid et l’Atlético de Madrid pour s’asseoir sur le trône de la Liga. Une position privilégiée qu’il a occupée lors de la 10e journée, mais pas que. En même temps, le club andalou, s’est offert le luxe de défaire le Barça et d’accrocher l’Atlético au Los Carmenes. Avec le troisième budget le plus bas, Grenade ne dispose pas de moyens gigantesques pour façonner une équipe capable de soulever le titre au soir de la 38e journée. Néanmoins, pendant les saisons passées en deuxième division, il a changé son modèle économique et sportif pour retrouver l’élite et… y rester.

La descente aux enfers

Grenade a retrouvé la première division après deux saisons de reconstruction en Segunda. Deux années de dur labeur pour retrouver une identité perdue en Italie. En effet entre 2009 et 2016, le club nazari est passé d’un club à forte identité andalouse à une équipe de transit. Une accumulation de joueurs venus de tous bords qui lui a valu une descente préméditée. L’arrivée du magnat chinois, Jiang Lizhang (John Jiang en Espagne, NDLR), en 2016, a radicalement changé la politique instituée par l’ancienne direction.

« Nous voulons doter le club de meilleures ressources et renforcer les différents services. Bâtir un projet sportif solide pour la formation et dynamiser l’image et la marque du club en Espagne, en Chine et surtout à Grenade et en Andalousie. »

Le message est clair, Jiang Lizhang veut reconquérir le coeur des supporters dès son arrivée. (Palco23)
Le nouveau propriétaire de Grenade Jiang Lizhang avec Gino Pozzo
Jiang Lizhang et Gino Pozzo concluent le rachat du Granada CF pour trente sept millions d’euros. (crédit photo : palco23)

Mais avant tout cela un bref rappel est nécessaire pour comprendre comment le club s’est retrouvé sans âme. Avant que Jiang Lizhang ne se tourne vers la ville de la Sierra Nevada, le club était propriété de l’empire Pozzo. Une riche famille italienne originaire d’Udine dirigée par le patriarche Giampaolo Pozzo. Le père Pozzo est rentré dans le monde du football en rachetant Udinese, le club de sa ville, dans les années 1980. Après deux décennies de haut et de bas, mais aussi de succès, son fils Gino Pozzo a élargi l’entreprise familiale. En 2009, alors que Grenade végétait en Segunda B (troisième division espagnole, NDLR), la famille transalpine rachète le club pour un objectif précis : revenir dans l’élite.

Objectif atteint en 2012, mais de quelle manière ? En effet, la préoccupation principale des Pozzo reste toujours Udinese. Avec leurs nombreux scouts éparpillés dans les quatre coins du monde, la Primi Bianconeri recrutait à tout va plusieurs jeunes, dont le plus célèbre est sans doute Alexis Sánchez. Des joueurs qui n’avaient pas forcément leur place dans la maison mère et qui devaient s’aguerrir ailleurs. Ainsi, Grenade, tout comme Watford, en Angleterre sont rentrés sous le giron des Pozzo pour servir officieusement de clubs satellites.

Le milieu brésiien de Napoli Allan est passé par Grenade
Le milieu de terrain de Napoli, Allan, a fait partie des joueurs qui ont transité entre Grenade et Udinese. (crédit photo : Eurosport)

De ce fait, pendant cinq saisons, Grenade était considéré comme une école préparatoire où des centaines de joueurs ont transité. Selon, le site spécialisé dans le marché des transferts, Transfermarkt, cent quatre-vingt-cinq joueurs ont quitté le club durant cette période contre cent quatre-vingt-quinze recrues. Ces chiffres incluent aussi les prêts et les joueurs partis à la fin de leur contrat. Dans cette ribambelle de transferts, cent opérations ont été effectuées avec les clubs appartenant aux Pozzo. Des transactions tout à fait normales puisque la famille italienne était détenteurs des droits des joueurs. Une chute sportive qui s’est creusé jusqu’en 2016-2017, la première saison d’activité de l’investisseur chinois.

Les débuts difficiles de Jiang

Ce modèle des Pozzo était une épine sur le plan sportif, mais il cachait d’autres effets indésirables. L’image du club était ternie. La ville de Grenade, l’Andalousie, les supporters ne reconnaissaient plus leur institution. Un club de transit, où chaque année l’effectif est complètement changé. Aucune identité locale, aucune âme. Ainsi Grenade a perdu la majeure partie de ses fans , qui lui ont simplement tourné le dos.

«  Lorsque je suis arrivé dans le club à l’été 2017, il y avait une majorité de joueurs dont les droits sportifs ne nous appartenaient pas. Ils n’étaient donc pas des actifs du club. C’était un fardeau encore plus quand on était en deuxième division. Nous avons dû changer le modèle sportif. »

Interview d’Antonio Monterrubio, directeur général de Grenade en novembre 2019 (El Mundo).

Le mal est fait. La nouvelle équipe dirigeante doit rebâtir sans délai dans un terrain miné. De ce fait, pour redonner au club le parfum andalou, rien de mieux que de puiser dans la source locale. Pourtant, la première année de Jiang a été un vrai calvaire. Le club termine dernier du championnat avec quatre entraîneurs différents lors de cette saison 2016/2017. De Paco Jémez au Britannique Tony Adams, sans oublier Lluis Planagumà et Lucas Alcaraz. Aucun de ses braves techniciens n’a réussi à sauver l’équipe d’une relégation déjà écrite.

La présentation de Víctor Diaz en 2017 au Granada CF
La présentation de Víctor Diaz en 2017. Avec lui le vice-président,Kangning Wang et le directeur sportif Manolo Salvador. (crédit photo : GranadaDigital)

Lors de la première saison dans l’antichambre de l’élite, l’objectif n’était pas de monter. Le travail était plus concentré sur la restructuration de l’équipe. Redonner à Grenade, son identité perdue. Ainsi, plus d’une trentaine de joueurs ont quitté le club et le recrutement s’est orienté vers les joueurs locaux. Notons que vingt deux nouveaux joueurs sont arrivés au Los Carmenés dont seize Espagnols. Entre autres, on peut noter l’actuel capitaine Víctor Diaz et son compagnon, Germán Sánchez. Deux joueurs de la région qui sont nés respectivement à Séville et à Cadix.

Jiang l’avait promis. Il voulait redorer l’image du club en Espagne et en Andalousie. Le centre de formation a bénéficié d’un investissement de quatre millions d’euros. Mais surtout, le club a continué de consommer local. Le marché estival 2018/2019 a été moins animé, mais a fini par construire l’équipe idéale sous la direction de Diego Martínez.

Le retour de Grenade en Liga

En juillet 2018, le club fait appel à l’entraîneur galicien pour assurer la stabilité sur le banc. Un fan de football qui n’a pas fait carrière mais qui n’a jamais divorcé du ballon. Une passion entrevue par le célèbre Monchi qui l’a recruté en 2009 en tant qu’adjoint et entraîneur du Sevilla Atlético (l’équipe réserve du FC Séville, NDLR). Par la suite, il a dirigé Osasuna pendant une saison sans parvenir à ramener le club de Pampelune au sommet.

« Il y a des clés footballistiques qui expliquent la montée de Grenade. Un entraîneur méthodique, avec un modèle défini qui a créé une équipe organisée, équilibrée et très compétitive. »

Aucune rancune chez José Luis Oltra qui salue le travail de son successeur sur le banc de Grenade (El Pais)
Diego Martinez, Entraineur de Grenade
L’architecte du retour au sommet, le Mister Diego Martinez (crédit photo : Granada Hoy)

Très vite, Martínez a constitué une équipe-type qu’il a peu remaniée après la montée. Avec Victor Diaz, German Sanchez, Antonio Puertas, ou encore Alvaro Vadillo, Grenade a mangé la saison 2018/2019 à la sauce andalouse. Une équipe très hispanique assaisonnée avec seulement six étrangers dont le gardien de but portugais, Rui Silva. Grenade n’a pas fini champion de la Segunda, mais a montré une régularité satisfaisante pour décrocher son ascension. Martínez a bâti une équipe qui répondait aux trois principes de l’administration Jiang : «créer une identité de club, faire un avec la province et changer le modèle sportif.»

Voici comment Grenade a obtenu sa montée en Liga après une saison 2018/2019 incroyable ! (crédit vidéo : Youtube @Álvaro López).

Des principes qui ont réconcilié le club avec ses supporters. Le passage des Pozzo avait mis l’entité dans une situation financière délicate. Il faut souligner que les comptes ont connu une trajectoire décroissante entre les saisons 2011/2012 et 2015/2016. Les ventes d’abonnement sont passées de sept millions sept cent mille d’euros à trois millions trois cent cinquante mille euros durant cette période. Le retour dans l’élite et les résultats exceptionnels du début de saison ont relancé l’activité économique ainsi que la ferveur des fans. En outre, le club a rafraîchi ses relations avec la municipalité pour l’exploitation du stade.

« Maintenant le club est rentable que ce soit en Primera ou en Segunda […] Nous avons dû établir un pont avec l’administration locale et avec les fans. Nous y sommes parvenus avec beaucoup de dialogue. Nous ne pouvons pas nous battre contre tout le monde. »

Le directeur général, Antonio Monterrubio se réjouit des efforts fournis pour assurer la stabilité de son club. (El Mundo).

En ce moment, Grenade a déjà récolté vingt-sept points en Liga. À supposer que quarante points suffisent pour se maintenir, il semble évident que l’objectif sera atteint. À moins d’une catastrophe industrielle, le travail de Jiang Lizhang continuera l’année prochaine au sommet du football espagnol.