Dans un championnat turc où la lutte pour le titre est indécise, un joueur tire son épingle du jeu. Au milieu des stars de Başakşehir, infatigable leader du championnat, Irfan Can Kahveci représente l’espoir de tout un pays. Avec en fond, un éducation footballistique qui fleure bon les années 90.

Cette saison est certes bien étrange en Turquie mais tout aussi passionnante. Dans un championnat où les « Üç Büyükler » (les 3 « Grands ») ont plus de mal qu’à l’accoutumée, le club de Başakşehir est un solide leader. Avec en figure de proue, l’une des plus belles promesses du pays, Irfan Can Kahveci, un milieu au parcours atypique.

Irfan Can Kahveci est heureux mais son coéquipier derrière, encore plus… (Crédit photo : Ajansspor)

L’arbre qui cache la forêt

L’histoire d’Irfan Can Kahveci se conjugue à elle seule avec le football turc de ces 20 dernières années. Dans un pays passionné par le ballon rond mais dans lequel les jeunes ont du mal à percer. Dans un championnat qui charrie chaque saison son lot de pépites en devenir qui se brisent immuablement sur les vagues du Bosphore.

Et avec une Süper Lig faisant la part belle aux joueurs étrangers plutôt qu’aux locaux, difficile de se faire une place. Si l’on ajoute en outre l’âge moyen de toutes les équipes allant sensiblement davantage vers la trentaine que la vingtaine. Saison après saison, l’une des questions récurrentes que se pose les commentateurs locaux est de savoir si un jeune va percer dans ces conditions.

Irfan Can Kahveci dans ses œuvres (Crédit vidéo : Youtube – SV Football)

Et pourtant, malgré toutes ces péripéties, un joueur représente l’avenir du pays. Milieu de terrain à la technique soyeuse et chatoyante capable d’accélérer en cassant les lignes adverses, passeur et buteur aussi, Irfan Can Kahveci est le joueur sur lequel le pays tout entier espère reposer son destin et qui représente un lien historique avec son club de cœur.

Ankara plutôt qu’Istanbul

L’histoire est souvent belle pour un joueur de football qui atteint une petite renommée locale. Quelques buts et passes décisives suffisent parfois pour projeter sur le devant de la scène une carrière avec la possibilité d’atteindre l’une des grandes équipes de la capitale économique turque, la belle et majestueuse Istanbul.

Irfan Can avec le beau maillot de Gençlerbirliği (Crédit photo : Milliyet)

La suite est à l’avenant, au début, avec un départ pour Galatasaray, Beşiktaş ou Fenerbahçe. S’entraîner dans l’un de ses clubs, avec les meilleurs entraîneurs et les joueurs les plus renommés du pays est aussi un rêve. Pourtant, si l’on ne fait pas attention, Istanbul peut rendre un footballeur fou et lui faire abandonner son rêve professionnel.

Pour les meilleurs, la possibilité d’avoir une carrière à la Emre Belözoğlu, faite de gloires et de titres. Et pour les autres, hélas, un retour brutal à la réalité voire à l’anonymat. Irfan Can Kahveci, milieu de 23 ans, aurait pu être l’une de ces jeunes pépites perdues pour le football s’il s’était précipité.

Gençlerbirliği, place à la jeunesse

Gençlerbirliği, ce nom ne dit pas forcément grand chose pour le plus grand public hors des frontières turques. Pourtant, sa renommée au pays est grande et allie l’histoire et le football. Avec, tout d’abord, l’année de sa création : 1923, à Ankara. Une année ô combien symbolique avec l’avènement de la République de Turquie par Atatürk, à Ankara, toujours.

La signification de Gençlerbirliği étant toute trouvée et signifiant simplement : « l’Union des Jeunes ». En effet, les fondateurs du club étudièrent une section football au Lycée d’Ankara. Mais c’est véritablement dans les années 70 et l’arrivée d’un homme qui va changer la donne et permettre au club de franchir un palier. Son nom ? Ilhan Cavcav (prononcé « jav-jav »), président durant 40 ans et un des pontes du football turc.

Le regretté Ilhan Cavcav, décédé en 2017, président du club de Gençlerbirliği (Crédit photo : site de Genclerbirligi)

Pour résumer Cavcav, celui-ci fut une sorte de Louis Nicollin pour son langage quelque fois fleuri ou sa gouaille et de Guy Roux pour sa roublardise. Ses transferts furent des références puisque le bonhomme s’était fait un devoir de trouver des joueurs méconnus avec sa cellule de recrutement. Pour ensuite les développer et les revendre aux clubs d’Istanbul à prix d’or, ce qui est une certaine idée du business.

Irfan, homme de traditions

Pour Irfan Can, Gençlerbirliği fut donc une bénédiction et une école de la vie. Entouré, formé et protégé par rapport à la dureté du football, le jeune homme aura eu un cadre de vie solide. Idéal pour se développer et être hors des radars des gros clubs en évitant de se perdre. Et aussi pour pouvoir ensuite y aller avec un bagage technique hors du commun et une expérience.

Là où d’autres joueurs oublient d’où ils viennent, le Turc a d’ailleurs toujours eu une pensée pour son club formateur. Et ne se prive pas de dire tout le bien que ce club a pu avoir dans son histoire footballistique. En même temps, Irfan signifiant « tradition » en turc… ceci explique cela.

Irfan Can a une pensée la date de création de son club formateur (Crédit photo : Twitter – Irfan Can Kahveci)

2017, départ à Istanbul…

Après une bonne dizaine d’années à jouer à Ankara, le talent du joueur était devenu trop étriqué pour la capitale. Et un départ à Istanbul devenu inéluctable désormais pour se frotter aux meilleurs. C’est donc tout naturellement à Istanbul mais chez les « Hiboux » de Başakşehir et sa pléiade de stars étrangères qu’Irfan Can a posé ses guêtres.

Dans une équipe, où l’entraîneur Abdullah Avcı lui donna sa chance rapidement autour du totem national, Emre Belözoğlu, qui a eu sur le joueur une grande importance et un rôle de mentor. Dans une position de meneur axial chargé d’alimenter les Edin Višća, Robinho et autres Emmanuel Adebayor, sa vision du jeu est essentielle.

Irfan Can, cheveux au vent (Crédit photo : Aksam)

Cette saison, Basaksehir jouant clairement le titre et avec une moyenne d’âge élevée, Kahveci fait office de petit jeune. Mais un jeune devenu décisif puisqu’avec 4 buts en championnat et 5 passes décisives délivrées, le numéro 17 réalise une performance de choix. Un digne successeur d’un autre ancien numéro 17 du club, un certain Cengiz Ünder

Blessures et titre de champion en fin de saison ?

Au sein de Basaksehir, le rôle de Kahveci est déterminant et permet de varier le jeu. Rampe de lancement des attaques, son pied gauche permet de renverser le jeu et de créer des décalages pour ses coéquipiers. Même si son équipe reste dernièrement sur un match nul à domicile 1-1 contre Rizespor avec un pénalty obtenu à la dernière seconde.

Basaksehir a vu son avance fondre avec trois petits points seulement d’avance sur son poursuivant direct, le Galatasaray de Mbaye Diagne. Cette méforme globale étant probablement à chercher dans un Irfan Kahveci pas au mieux de sa forme actuellement. Une des faiblesses récurrentes du joueur, sujet à des petites blessures qui peuvent le freiner. Notamment en sélections où ses absences sont légion.

Irfan Can, en sélection espoirs… et sans barbe (Crédit photo : transfermerkez)

Un autre Kahveci en Europe ?

Quoi qu’il en soit, la fin de saison s’annonce passionnante et indécise dans un championnat totalement relancé. Entre un Galatasaray qui revient vite et fort et un Basaksehir quelque peu rouillé ces dernières semaines, la lutte promet. Avec en point d’orgue, la 33ème journée qui verra les deux clubs s’opposer.

Quant à Irfan Can Kahveci, s’il arrive à se dépêtrer de ses problèmes de blessures, il sera la soupape de sécurité de son club. Ce qui serait bien utile pour son club pour l’obtention du titre, et pour le joueur qui, avec ce premier titre personnel, pourrait avoir une chance de s’installer davantage en sélection turque (6 sélections).

« Chaque semaine, je m’entraîne à tirer et à marquer (…). Cette saison, je veux conquérir le titre avant de tenter ma chance en Europe ».


Irfan Can Kahveci, sur la trace de Nihat… Kahveci ? (Fanatik)

Avec un objectif indirect mais qui serait tout aussi noble. Rejoindre dans le cœur de ses compatriotes, un autre Kahveci, Nihat (aucun lien de parenté), ancien de Beşiktaş et qui fit les beaux jours de la Real Sociedad. Et tenter de devenir, pourquoi pas, l’idole de tout un peuple avec des performances européennes. Pour entretenir la tradition des Kahveci, une tradition turque.