Plus qu’une semaine avant la reprise de la Süper Lig turque. Un championnat qui s’annonce plus serré que prévu avec de nouvelles têtes d’affiche. Dont le Kosovar de Fenerbahçe Vedat Muriqi qui risque d’être l’attraction principale.

Lorsque l’on parle des Balkans, il existe toujours des idées pré-conçues ou des clichés tenaces. Certes, entre l’histoire tourmentée et mouvante de la région, les différences culturelles et les guerres, rien n’a jamais été simple. Toutefois, les Balkans ne sont pas seulement un lieu de désolation ou de rancoeur. Le sport a toujours eu sa place dans le coeur de tous les peuples composant cet agrégat. Football bien évidemment ou basket-ball avec les Obradović, Danilović, Kukoč hier ou Luka Dončić aujourd’hui. Pour la Turquie, les Balkans ont constitués un lien historique perpétuel et fort. Cette saison sera donc l’occasion de voir au plus haut niveau l’un de ces joueurs. Vedat Muriqi, descendant d’une grande tradition balkano-turque méconnue.

Vedat Muriqi sous les couleurs de son ancienne équipe Çaykur Rizespor (Crédit photo : Turkish Football News)

1912, exode et prémices de la guerre mondiale

1912, d’un point de vue européen, cette année renvoie davantage au paquebot Titanic qui coulera lors de son premier voyage. Un drame s’il en est et qui est à mettre en perspective avec un autre, encore plus funeste. 1912 donc correspond au début de ce que les historiens appelleront la “Guerre des Balkans”. En effet, les populations locales se soulèveront contre la domination ottomane dans la région.

La carte de la Guerre des Balkans et les belligérants (Crédit photo : Aujourdhui over-blog)

Cet événement aura comme conséquence d’entraîner un exode massif de Turcs vivant sur le sol balkanique vers la Turquie. Un épisode qui illustrera le déclin progressif et final de l’Empire ottoman et les prémices de la Première Guerre Mondiale de 1914. Cette fuite s’inscrit dans un contexte lourd de sens et de récriminations entre les peuples. Ce qui apportera dès lors en Turquie au fil des années les ancêtres de nombreux Turcs restés célèbres.

Ali Şen, en pantalon blanc (troisième à partir de la droite) avec la Consule Selen Evcit (troisième en partant de la gauche) de Turquie à Prizren, au Kosovo. L’ancien président du Fener est né au Kosovo. (Crédit photo : Ahsen Okyar)

Dès lors au fil des ans, il existera continuellement, au-delà des divergences un lien entre la Turquie et le Kosovo. Malgré la Yougoslavie hier ou la Serbie aujourd’hui qui ne reconnaît pas le pays, ces liens culturels perdurent. Notamment au niveau sportif avec l’ancien président de Fenerbahçe Ali Şen, né à Pristina, ou le milieu de Beşiktaş, Necip Uysal également d’origine kosovare.

Un marché tourné vers l’Est par défaut

Les années 1980/1990 furent une époque où le football turc vivotait bon an mal an. À cette époque, les transferts n’étaient pas aussi accessibles ni clinquants et le marché local se tournait vers l’Est. Roumains, Bulgares ou Yougoslaves constituaient le vivier des clubs. Dans cette optique, les deux grands d’Istanbul furent les premiers à se tourner vers la Yougoslavie de l’époque.

Cevat Prekazi, l’homme à la frappe de mule (Crédit photo : Posta)

Le plus marquant fut à Galatasaray qui ramena dès 1985 un milieu de terrain gaucher, à la technique de passe lumineuse et exceptionnelle. Né à Mitrovica, prénommé Prekazi (Cevat, en turc, Dževad en yougoslave ou Xhevat en kosovar, NDLR), celui-ci fera parti d’une des premières et plus belles épopées du football turc. Un homme qui aura porté les couleurs du club de Fatih Terim durant six saisons.

Une légende vivante au sein de Galatasaray malgré les saisons et les titres futurs. Un pied gauche inoubliable et qui a offert nombre de caviars à ses coéquipiers. Encore aujourd’hui, son nom est synonyme du but contre Monaco, ce qui en dit long sur le bonhomme.

Prekazi… ve gol (et but !)

L’une des plus belles heures de gloire de la Turquie sur la scène internationale eu lieu lors de la saison 1988/1989. Le 15 mars 1989 en match retour du quart de finale de Champions League, Galatasaray “accueillait” à Cologne l’AS Monaco d’Arsène Wenger et George Weah. Un match délocalisé en raison de la suspension du stade Ali Sami Yen pour des débordements lors du match précédent contre les Suisses de Neuchâtel Xamax.

En effet, lors du match aller, Galatasaray avait marqué à Louis II et s’avançait confiant face aux Monégasques. À la 50ème minute d’un match fermé par l’enjeu, les hommes de Wenger commettent une erreur dans leurs 30 mètres sur l’attaquant turc Tanju Çolak, futur Soulier d’Or cette saison-là. Résultat des courses ? Coup franc somme toute banal pour les Turcs.

Coup-franc de Prekazi et… but ! (Crédit vidéo : YouTube truvamu)

Quand soudain le numéro 8 de Galatasaray s’élança avec une frappe de mule à ras de terre qui trompa tout le monde. Aussi bien les Monégasques et le gardien Jean-Luc Ettori que les Turcs en passant par le… commentateur turc İlker Yasin. Un but finalement bien utile puisque le match se soldera par un match nul 1-1 avec une égalisation française de Weah. Galatasaray se qualifiant par la même occasion pour une première demi-finale de Coupe d’Europe dans son histoire.

Fadil Vokrri, la légende du Kosovo

Cependant si Galatasaray et Prekazi ont régné sur le championnat turc, le rival historique n’a pas été en reste. Début des années 90 en effet, Fenerbahçe engage l’attaquant Fadil Vokrri. Si ce dernier n’a pas été aussi prolifique que son compatriote des “Lions”, il restera dans l’histoire de son pays comme ayant été le premier président de la Fédération de Football du Kosovo.

Fadil Vokrri sous les couleurs de Fenerbahçe (Crédit photo : 55 News)

Pour un pays qui a obtenu son indépendance envers et contre tout en 2008, la symbolique a été poussé à son extrême. En effet, Vokrri décèdera dix ans plus tard mais son œuvre est toujours vivace. Que ce soit auprès des Fédérations et des instances du football qu’au niveau des joueurs. De ce fait, rien d’étonnant à ce que le stade de la capitale Pristina porte désormais son nom. Un hommage à tout le travail accompli par l’ancien attaquant.

Le Stade Fadil Vokrri vu du ciel (Crédit image : Psam.uk)

Vedat Muriqi ou Muric, clin d’œil du destin

En ce sens rien d’étonnant non plus à ce que le nouveau joueur du pays soit un mix entre le talent de Cevat Prekazi et la symbolique de Fadil Vokrri. Un attaquant promis au plus bel avenir dans son désormais club de cœur. Son prénom est turc et son nom varie en fonction du pays. Vedat Muriqi (au Kosovo, NDLR) ou Muric (en version turque, NDLR) sera la tête d’affiche de Fenerbahçe cette saison.

Vedat Muriqi avec sa maman… et supporter de Fenerbahçe depuis longtemps (Crédit photo : Hürriyet)

Le numéro 94 âgé de 25 ans est doté d’un solide jeu de tête, physique mais néanmoins technique, buteur et servant de point d’appui. En Turquie depuis 2014, le Kosovar sera un des joueurs les plus attendus par l’exigeant public du Fener. Chargé de faire oublier les attaquants peu productifs des saisons précédentes, il pourra compter sur la légende turque, un certain Emre Belözoğlu, revenu au club cette saison.

« Lorsque j’ai commencé à m’intéresser au football, on me demandait quelle équipe je supportais. Ma famille me disait puisque nous étions originaires de Yougoslavie qu’ils soutenaient le Partizan. Mais un élément fut inoubliable pour moi. Quand j’ai posé la question à mon grand-père, il m’a répondu qu’il soutenait Fenerbahçe. La raison était toute simple et étonnante. En fait, il avait un jogging jaune et bleu avec l’emblème du club et il m’a expliqué tout simplement que l’ancien président Ali Şen, étant né au Kosovo, il aimait le Fener. »

Vedat et Fenerbahçe, une histoire de famille donc (Hürriyet)

Vedat Muriqi pourra également compter sur l’Allemand Max Kruse ou le Nigérian Victor Moses, ancien de Chelsea. Mais surtout, Muriqi sera finalement un des liens inébranlables et inoxydables qui relie la Turquie aux Balkans. Indépendamment du contexte politique, social ou culturel, le football est la matrice capable de rassembler les peuples autour d’une idée commune : le jeu.

Donis Avdijaj, le dernier de la lignée

Toutefois, au-delà des deux mastodontes, un autre club mise sur une pépite kosovare. En effet le club de la Mer Noire, Trabzonspor, n’est pas en reste et a transféré un des innombrables joueurs nés à l’étranger. Donis Avdijaj, né en Allemagne et attaquant de 22 ans, représente une belle promesse.

Donis Avdijaj sous le maillot de Willem II aux Pays-Bas (Crédit photo : Kicker)

Au sein de l’ancien club du néo-lillois Yusuf Yazıcı et du Messi turc Abdülkadir Ömür, celui-ci aura l’occasion de se montrer. En ligne de mire, une concurrence indirecte avec Muriqi puisque les deux joueurs le seront en équipe nationale et à travers leurs clubs. Bref, un petit bout des Balkans en Süper Lig et une parfaite occasion de découvrir des joueurs qui pourront s’étalonner dans un championnat pas si facile que cela.

Une reconnaissance du ballon ?

Quoi qu’il en soit et quelles que soient les turpitudes de la vie allant bien souvent au-delà de toute contingence morale, le Kosovo produit dans la plus pure tradition yougoslave de jeunes talents. Vedat Muriqi aura donc l’occasion d’en être la tête d’affiche qui pourra ramener son pays sur le devant de la scène. Accessoirement, les supporters de Fenerbahçe lui seraient gré de marquer des buts et de ramener également le club vers les cimes du succès.

Mission impossible ? Pas forcément si l’on en juge la force de caractère du joueur et son amour du club. Dans tous les cas, pour cette jeune nation qu’est le Kosovo, la reconnaissance passera sans doute par le ballon rond. En comptant sur son ambassadeur en Turquie, un certain Vedat Muriqi.