Classée cinquième au coefficient UEFA, la Ligue 1 est reconnue comme appartenant aux « big leagues » en Europe, mais semble pourtant bien loin d’un quatuor de tête en place depuis des décennies.

Alors que l’Olympique de Marseille reste la seule équipe de Ligue 1 à avoir remporté la Ligue des Champions, ce maigre palmarès national participe à une dévalorisation du championnat français dans l’imaginaire collectif. Est-ce que la Ligue 1 est en progression, et quelle place occupe-t-elle réellement en Europe ?

Un palmarès européen quasi-vide

Une représentation peu glorieuse du palmarès français en C1. (crédit photo : GOAL)

Évidemment, le premier facteur qui entre en compte pour déterminer la place d’un championnat est de s’intéresser aux performances de ses clubs dans les coupes continentales. Sur cet aspect, il y a eu une progression sur les dernières années, la France ayant dépassé le Portugal au classement UEFA après la saison 2015/2016. Il y a eu des bonnes performances de l’AS Monaco, notamment en 2017, ou de l’Olympique de Marseille mais c’est surtout les performances du Paris-Saint-Germain qui ont eu le plus d’influence sur cette progression. Certes, leurs résultats étaient décevants au vu des moyens déployés et des ambitions du club, mais, depuis la saison 2012/2013, le PSG a toujours réussi à se hisser en dehors des poules, en multipliant quelques grandes performances dans cette phase comme contre le Bayern (3-0) il y a deux ans, Liverpool (2-1) l’an dernier ou le Real Madrid cette saison (3-0). En plus de cela, leurs éliminations ont très souvent eu un grand écho à l’échelle internationale et médiatique, par des scénarios dantesques, comme contre Barcelone en 2013 et en 2017 avec la remontada, ou les deux come-backs face à Chelsea en 2014 et Manchester United en 2019.

Quelques performances de haut niveau en Ligue des Champions, à l’image de la victoire de l’OL à l’Etihad Stadium contre Manchester City la saison passée (1-2). (crédit photo : RMC Sport)

« Je connais évidemment le PSG, l’un des plus grands clubs d’Europe. Je connais aussi Lyon, qui avait bien tenu Manchester City deux fois l’an dernier (NDLR : ils avaient fait 2-2 au match retour), avec Memphis Depay… »

Extrait d’une entrevue avec Jonathan, supporter anglais de Stoke City.

Cet entretien avec un supporter anglais nourrit l’idée que la Ligue 1 est davantage reconnue par ses coups d’éclat en Europe, comme ici la double confrontation de l’OL avec Manchester City, que par une régularité dans cette compétition.

Malgré cette légère progression, le bilan global des clubs français est très décevant : deux trophées continentaux, avec la Coupe des Coupes (C2) remportée par le PSG en 1996, tandis que la dernière finale de C1 remonte à l’AS Monaco en 2004. La Ligue 1 a gagné moins de LDC que le Portugal (4), les Pays-Bas (6) et même que la deuxième division anglaise (2). Pour que le championnat soit reconnu, il est nécessaire d’être compétitif dans ces coupes où l’exposition internationale des matchs est totale. La décennie 2000 a été totalement dominée par l’OL (7 titres), qui n’a pas réussi à dépasser les demi-finales (2009/2010), et la décennie 2010 l’a été par le PSG, qui lui n’a pas dépassé les quarts. En Ligue Europa, la donne est assez similaire, hormis la finale de l’OM au terme d’un parcours animé en 2018, c’est encore une fois quelques fulgurances qui mettent en lumière la Ligue 1. Par exemple, la double confrontation du Stade Rennais face au Real Betis la saison passée.

Mais aussi et surtout des désillusions, à l’image de la Remontada du FC Barcelone face au PSG en 2017. (crédit photo : francefootball)

Les victoires régulières du Paris-Saint-Germain et les exploits épisodiques des clubs de Ligue 1 font que le championnat progresse, du moins au classement UEFA. En revanche, il reste très loin de talonner les quatre big leagues, et ne s’en rapproche pas pour le moment.

L’Olympique de Marseille reste la seule équipe française à avoir soulever la Coupe aux grandes oreilles en 1993. (Crédit photo : 20minutes.fr)

Une identité de jeu peu séduisante

Si le championnat est effectivement très inégalitaire en terme de visibilité internationale, il l’est également sportivement. Pour être un grand championnat, cela ne dépend pas que des aspects extérieurs, il faut également que la qualité intrinsèque de la Ligue 1 soit attractive. En effet, le développement de la L1 est très sûrement freiné par son identité parfois repoussante. Pour qualifier le championnat, c’est souvent l’aspect dur, athlétique et très physique qui est mis en avant.

« La Premier League et la Liga, c’est une autre planète comparé à la Ligue 1. […] C’est une compétition très physique, avec beaucoup de contres et peu de contrôle sur le match. »

Extrait d’un entretien de Cesc Fabregas (AS)

Du côté des techniciens français, une idée commune est bien plus valorisée que d’autres, avec très régulièrement le fait d’avoir un bloc bas, avec une intensité au pressing plutôt faible. Mais cette intensité est au contraire très forte dans les duels. À défaut de faire la différence dans l’axe par des combinaisons rapides dans le dernier tiers du terrain, les équipes ont plus tendance à chercher à faire la différence sur les côtés, avec des profils dynamiques et dribbleurs qui ont pour rôle de dynamiter les équipes.

Peu tendre avec la Ligue 1, Cesc Fabregas a critiqué l’absence tactique des équipes et une compétition très physique. (crédit photo : dhnet.be)

Lors de la sixième journée de championnat, six équipes se sont présentées dans des compositions à cinq joueurs à vocation défensive. Même si ce choix ne rime pas forcément avec frilosité dans le jeu, cela a été le cas la plupart du temps, à l’image de la performance assez timide de l’OL face au PSG. La saison dernière, la moyenne de buts par match n’était que de 2,56 alors qu’en Italie de 2,68. En revanche, la Ligue 1 est première au nombre de tacles sur la période 2015 à 2018. La rigueur tactique et physique qui rend le championnat très difficile ternit le spectacle.

Le nombre buts par matchs entre juillet 2016 et mars 2017 dans les différents championnats européens, la Ligue 1 n’est pas dans les premiers de la classe. (crédit photo : ledauphine.com)

En plus, les arbitres ont tendance à siffler davantage, interrompant plus régulièrement les situations, ce qui rend moins agréable le visionnage. Dans l’identité de la ligue française, l’efficacité est plus importante que la manière, les entraîneurs étant davantage jugés pour leur résultat que la qualité de jeu proposée sur un terrain. En revanche, une identité plus alléchante remplit les stades et amène de l’attractivité, la Bundesliga en étant le meilleur exemple, celui avec le plus de tirs et le plus d’occasions nettes, qui présente également la meilleur affluence dans le monde et le taux de remplissage le plus élevé, en plus des ambiances folles qu’on connaît là-bas.

La Ligue 1, spécialiste du tacle. (crédit photo : AFP – Patrick Herzog)

Le profil tactique de la Ligue 1 a pourtant permis l’émergence d’un certain type de joueur : les dribbleurs. Avec moins de pressing et plus de liberté laissée aux joueurs de côté, les dribbleurs sont dans de meilleures dispositions pour percuter, pour aller chercher les différences. Dans le classement des joueurs qui ont réalisé le plus de dribbles en 2018/2019, on retrouve derrière Lionel Messi quatre joueurs qui ont explosé en France : Eden Hazard, Allan Saint-Maximin, Nicolas Pépé ou encore Sadio Mané.

Parmi les cinq meilleurs dribbleurs de la saison passée (avec Allan Saint-Maximin), quatre joueurs sont “made in Ligue 1”. (crédit photo : OFC )

La Ligue des Talents

Eduardo Camavinga, le jeune crack de 16 ans, sera sûrement au cœur d’un très gros transfert dans les prochains mercatos. (crédit photo : Philippe Le Brech)

Avec la signature « La Ligue des Talents » arborée depuis juillet 2018, la Ligue 1 ne s’y trompe pas. Elle est en effet devenu l’un des marchés européens les plus importants. Dans le classement des clubs formateurs du CIES publié en 2019, Lyon est deuxième, Rennes et Monaco sont dans le Top 10, et seize clubs français sont présents dans le Top 50. La Ligue 1 est devenue un lieu très formateur, où les joueurs sont mis à rude épreuve physique et doivent donc déjà montrer des qualités athlétiques où les centres de formations produisent des joueurs à tous les postes, où on fait souvent confiance aux jeunes talents, leur permettant de se révéler. Alors que le Portugal a toujours été un puits de talents pour les grands championnats, surtout pour l’Espagne, c’est bien la France qui expatrie le plus de joueurs dans les autres pays européens. Pour l’édition 2018/2019 de la Ligue des Champions, soixante-douze joueurs français participaient, soit un de moins que le Brésil, la nation la plus représentée. Même si un joueur français n’est pas automatiquement formé en France, c’est le cas pour la plupart d’entre eux.

« Le Championnat de France est le meilleur marché européen. C’est celui qui a la meilleure vitrine, qui exporte le mieux ses joueurs et qui possède le meilleur rapport qualité-prix. »

Antonio Salamanca, recruteur (article France Football)

Cependant, même si la communication de la LFP a été portée sur cet élan formateur, les ambitions des clubs dépassent ce seul aspect, à l’image de l’OL qui modifie légèrement le cap en se tournant plus vers les ambitions européennes. La formation n’est pas suffisante pour s’imposer à l’échelle continentale comme un grand championnat.

« Moi, en dehors de la Premier League, je regarde les grosses affiches des autres championnats […], mais très rarement la Ligue 1, pratiquement jamais même. […] Les recruteurs anglais, eux, regardent forcément la Ligue 1. On recrute énormément chez vous, j’ai l’impression que dès qu’un talent explose en France, il vient en Premier League l’année suivante. »

Extrait de l’entretien avec Jonathan, fan anglais de Stoke City
La nouvelle signature de la Ligue porte bien son nom. (crédit photo : LFP)

La décennie 2020 sera-t-elle celle de la L1 ?

Si, aussi bien par leur performances internationales que nationales, la progression ne semble pas suffisante pour affirmer que la Ligue 1 réduit la distance avec le Top 4, on peut quand même penser qu’elle s’est confortée dans sa position de cinquième. Alors que les projets ambitieux du PSG, de l’AS Monaco, puis plus tard de l’Olympique de Marseille ont pu pousser à espérer que la décennie 2010 serait celle où un club français parviendrait à s’imposer en Europe, cela n’a pas été le cas. Pourtant, la saison 2020/2021 pourrait être un bouleversement pour les clubs de l’élite tricolore. En effet, avec le rachat des droits TV par Mediapro qui a fait exploser les montants, les clubs bénéficieront de droits TV bien plus conséquents, comme c’est le cas en Premier League.

Plus que deux saisons avant l’explosion des redevances TV perçues par les clubs… de quoi chambouler un championnat. (crédit photo : Eurosport.fr)

En outre, de plus en plus d’investisseurs choisissent des clubs de Ligue 1, qui peut se prendre à rêver d’un avenir grâce à l’argent. En effet, le football moderne a prouvé l’importance d’être riche, que ce soit pour recruter, améliorer la formation ou tout simplement garder ses joueurs. Les clubs anglais, depuis l’augmentation de leurs redevances TV, et particulièrement les clubs moins grands, dépensent bien plus lors des mercatos et renforcent fortement leurs effectifs. Fulham, lors du mercato de l’été 2018, avait déboursé plus de 100 millions d’euros, et même s’ils étaient redescendus au terme de la saison, ils avaient su attirer des joueurs de renommée.

Jim Ratcliffe et le groupe INEOS sont les nouveaux richissimes investisseurs de l’OGC Nice. (crédit photo : l’Equipe)

Pourtant, pour que la Ligue 1 entre enfin dans une nouvelle dimension, il faudra également une évolution dans l’identité et une rupture avec certains principes fondamentaux de la formation française des entraîneurs. L’argent ne fait pas le bonheur, il ne crée pas non plus le beau jeu, et il faudra espérer des évolutions systémiques pour encadrer ce grand pas financier.

Enfin, même si cela ne se mesure pas encore par des statistiques tangibles, il ne faut pas négliger l’impact de la victoire de la France à la Coupe du Monde 2018. Un tel événement sportif a toujours des répercussions immenses sur la formation, l’engagement et l’émergence des générations à venir.