Le 4 octobre dernier, Roberto Mancini, sélectionneur de l’équipe nationale d’Italie, dévoile le groupe qui affrontera la Grèce et le Liechtenstein lors des qualifications pour l’Euro 2020. Un seul joueur évoluant en Angleterre apparaît alors dans le lot, il s’agit du meneur de jeu de Chelsea : Jorginho. Est-ce surprenant ? Pas vraiment quand on voit que les joueurs italiens en Premier League se comptent sur les doigts de la main cette saison 2019/2020.

En fait, le problème ne date pas d’hier : peu d’anciens joueurs de la Nazionale peuvent se venter d’être des légendes pour la Premier League. Ainsi, la raison est peut-être à chercher dans une certaine rivalité ou dans une vision du jeu totalement différente entre les deux pays. Le problème n’est pourtant pas particulier à la Premier League. En effet, dans la liste de Mancini, la Bundesliga et la Ligue 1 sont également représentées par un seul joueur. Pire pour LaLiga, elle ne l’est pas du tout… Mais aujourd’hui, avec les problèmes récurrents de racisme en Italie, ne pourrait-on pas voir le cas de Moise Kean comme le préquel d’une fuite des jeunes joueurs italiens en direction de l’Angleterre ?

Sur les doigts de la main

La Premier League est en 2019 le championnat contenant la plus grande proportion de joueurs étrangers. On en compte 330 au total, ce qui correspond à 65,2 % des joueurs du championnat. Il y a ainsi vingt-huit Français, dix-neuf Brésiliens ou encore dix Argentins en cette saison 2019/2020. Mais l’Italie, de son côté, est seulement le dixième pays le plus représenté avec cinq ambassadeurs.

Et encore ! Deux joueurs sont naturalisés. En effet, à Chelsea, Jorginho mais aussi Emerson sont nés et ont passé leur enfance au Brésil. On les appelle les « Oriundi ». Jorginho a rejoint l’Italie à l’âge de quinze ans. Emerson, pour sa part, a joué quinze matchs avec l’équipe U17 du Brésil avant de prendre la nationalité sportive italienne.

Emerson et Jorginho, brésiliens de naissance mais de nationalité sportive italienne (crédit photo : Daily Mail)

Mais ne soyons pas mauvaise langue. L’Italie est peu représentée, certes, mais dispose de très bons ambassadeurs ! Les cinq joueurs transalpins évoluant en Premier League sont d’excellents éléments. Et tous sont en réalité des candidats crédibles pour intégrer les vingt-trois de Mancini lors de l’Euro 2020.

Chez les Blues, Jorginho est donc devenu incontournable en tant que meneur de jeu. Si Emerson Palmieri est moins en vue (en concurrence avec Marcos Alonso), ce dernier reste précieux. À West Ham United, Angelo Ogbonna, ancien joueur de la Juventus, est titulaire indiscutable en défense. En remontant dans le passé, on déniche peu de joueurs ayant marqué les esprits, mais ils existent tout de même, fleurissant à l’aube des années 2000…

En 1996, Roberto Di Matteo et Gianfranco Zola, grands espoirs italiens, débarquent à Chelsea. Ils marqueront grandement le championnat jusqu’en 2002. Si Di Matteo voit ses saisons gâchées par de multiples blessures, il jouera tout de même 119 matchs pour quinze réalisations. Zola, de son côté, aura tellement conquis le cœur des Blues par son coup de patte (quatorze coup-francs inscrits) que plus personne ne portera le numéro 25 dans le club à la suite de son départ.

Très technique et chirurgical dans ses tirs, Gianfranco Zola est devenu l’une des plus grandes légendes des Blues de Chelsea (crédit vidéo : YouTube, Barbosa Futbal Videos)

Au même moment, Paolo Di Canio se fera remarquer grâce à sa personnalité unique et ses multiples frasques. Attaquant au sang chaud, il n’hésitera pas à faire tomber l’arbitre Paul Alcock pendant un match en 1998. Il participera à 190 rencontres de Premier League de 1997 à 2004, passant par Sheffield Wednesday, West Ham United et enfin Charlton Athletic. Pour faire plaisir aux supporters d’Everton, on pourrait enfin citer le défenseur Alessandro Pistone. Ce dernier aura joué 103 matchs pour les Toffees mais aussi 46 rencontres avec les Magpies de Newcastle United.

Une adaptation cependant difficile

Voilà, si l’on veut évoquer tous les joueurs italiens qui ont marqué le championnat anglais, on fait vite le tour. Et on remarque par la même occasion une réelle difficulté d’adaptation en Angleterre.

Cet été, le mercato se révélait prometteur. Deux attaquants bourrés de talents venaient représenter le futur de l’équipe d’Italie. Wolverhampton s’emparait de l’espoir milanais Patrick Cutrone (né en 1998) et Everton semblait avoir fait une bonne affaire avec l’achat pour 28 millions d’euros de Moise Kean (né en 2000). Mais on arrive déjà au milieu de la saison et la frustration est difficilement dissimulable. Les deux joueurs cirent le banc en Premier League : cumulant à eux deux seulement… cinq titularisations. Pourtant attaquants, Cutrone n’a marqué que deux buts et Kean n’a toujours pas ouvert son compteur.

Moise Kean est en effet en plein doute avec les Toffees et ses entraîneurs ne lui ont pas fait de cadeau. Marco Silva n’était déjà pas tendre avec lui… Lors d’un match de Carabao Cup contre Watford, il le fait sortir à la mi-temps. En novembre, il le prive même de voyage pour le match contre Southampton après des retards récurrents. Mais le manque de temps de jeu a tourné à l’humiliation avec le coach intérimaire Duncan Ferguson. Le 15 décembre, contre Manchester United, l’Italien entre à la soixante-dixième minute, pour ressortir juste avant le temps additionnel ! Abasourdi, il quitte le terrain sans un regard pour son coach, direction les vestiaires.

Un joueur en manque de repère et tout simplement perdu (crédit Twitter : @FutbolBible)

Pour autant, les deux joueurs ne sont absolument pas les seuls à avoir pêché en Premier League. Beaucoup d’Italiens n’ont pas réussi à s’adapter en Angleterre et sont partis au bout d’une petite saison.

Par exemple, Giuseppe Rossi (trente sélections avec la Nazionale, NDLR), n’a joué que vingt-sept matchs en Premier League de 2004 à 2007. Pierluigi Casiraghi, héros de la Coupe du Monde 1996, met prématurément un terme à sa carrière à Chelsea à la suite de blessures récurrentes, ne jouant que dix matchs de 1998 à 2002, lui qui est arrivé à vingt-huit ans au club. Enfin, lors de la saison 1998/1999, alors que Zinédine Zidane est fraîchement champion du monde, Marco Materazzi connaît un passage difficile à Everton. En une seule saison, il se fait expulsé à trois reprises. Mal à l’aise en Angleterre, il retourne rapidement en Italie.

La confrontation entre deux visions du jeu différentes

Et si le problème venait de la confrontation entre deux pays très différents, une confrontation qui rendrait davantage difficile l’adaptation ?

« Les Anglais ont un côté très nationaliste, j’ai été exclu à plusieurs reprises uniquement parce que je suis Italien, j’en suis persuadé. Je me souviens, face à Coventry, j’ai été expulsé pour rien, je n’ai pas commis de faute sur Huckerby. »

Marco Materazzi en 2001 (Sky Sports)

Si l’on doit prendre avec des pincettes la déclaration de Materazzi, on ne peut nier que le football anglais est marqué par un certain nationalisme. Mais le problème se situe surtout dans une vision du jeu tout à fait opposée.

D’un côté, le football italien se caractérise par un football très tactique et technique. L’accent est mis sur la défense, le terrain est bien plus quadrillé qu’en Angleterre. À l’inverse, le football britannique est très offensif. Si l’accent est moins mis sur la tactique, le jeu est davantage physique. Si les joueurs transalpins ont la réputation de beaucoup parler avec l’arbitre, le rapport en Angleterre est tout à fait différent. Le laisser-jouer est l’une des marques de fabrique de l’arbitrage anglais.

Le football anglais est connu pour être très physique (crédit vidéo : YouTube, Premier League)

Ainsi, on se retrouve avec deux footballs opposées. Débarquer en Premier League signifie pour un joueur venu du pays à la botte un véritable bouleversement au niveau de ses habitudes de jeu. Cela peut en partie expliquer combien il est difficile de s’intégrer pour ces derniers… Le facteur historique peut également être déterminant. Le drame du Heysel, provoqué par des supporters de Liverpool en 1985 et découlant sur la mort d’une trentaine d’italiens, est encore un traumatisme.

Sauf que l’absence d’Italiens ne se fait pas sentir seulement en Angleterre. Elle est générale dans toute l’Europe. Ainsi, en Liga et en Bundesliga, on ne retrouve que deux joueurs italiens, cinq en Ligue 1. Et seul le Paris Saint-Germain peut se vanter d’avoir eu une diaspora italienne dans ses rangs. En effet, l’ère qatarie nous aura fait voir jouer Thiago Motta, Salvatore Sirigu, Ezequiel Lavezzi, Marco Verratti ainsi que brièvement Gianluigi Buffon.

Thiago Motta et Marco Verratti, la touche italienne du PSG dans les années 2010 (crédits photo : ParisFans

Autrement, on retrouve le même constat qu’en Angleterre : on fait vite le tour des joueurs italiens qui ont marqué les championnats européens. En Espagne, on retiendra le passage du Ballon d’Or 2006 Fabio Cannavaro au Real Madrid. En Bundesliga, Andrea Barzagli a joué trois ans pour Wolfsbourg. Daniel Caligiuri a pour sa part fait l’ensemble de sa carrière en Allemagne, jouant pour Fribourg, Wolfsbourg et enfin Schalke 04.

Le problème est donc avant tout inhérent du football italien et ne se cantonne pas essentiellement en Angleterre… Pour autant, avec le racisme qui secoue la Serie A, la Premier League risque de devenir plus attrayante…

Une nouvelle dimension ?

Début avril 2019, un scandale éclate dans la presse italienne. Lors d’un match de championnat de la Juventus Turin contre Cagliari, des cris racistes sont proférés à l’encontre de Blaise Matuidi et Moise Kean. Quand ce dernier marque un but, il nargue les supporters et se voit directement recadré par Leonardo Bonucci, le capitaine de la Juve.

Cet incident, devenu récurrent en Serie A, découle sur le départ précipité du jeune international pour Everton. Il n’est pas le premier joueur italien victime de racisme à partir pour l’Angleterre : c’était déjà le cas d’Ogbonna en 2015.

On se souvient de ces images réconfortantes et agréables en août lorsque Marcel Brands, directeur sportif d’Everton, offrait un maillot spécial à la mère de Moise Kean avec ce message : « Nous allons prendre soin de votre fils ».

L’accueil parfait de la part du club d’Everton pour Moise Kean (crédit Twitter : @InstantFoot)

Si l’accueil des Toffees a été exemplaire, avec des banderoles de soutien affichées, l’adaptation du joueur se révèle difficile. Nombre de personnes, dont son père, l’ont prié de revenir en Italie. Mais il n’en est pas question pour l’international azzurro aujourd’hui.

D’autant plus que Kean va disposer d’un appui certain avec l’arrivée d’un autre compatriote à Everton… Le 21 décembre, Carlo Ancelotti est annoncé comme entraîneur chez les Toffees. Sans aucun doute, cette nouvelle risque de faire entrer Kean dans une nouvelle dimension et peut-être devenir un exemple pour tous les joueurs italiens victimes de racisme. Le technicien aurait déjà comme plans d’amener des joueurs de Naples pour le mercato hivernal comme l’avait fait Maurizio Sarri (encore un Italien oui !) avec Jorginho l’an dernier à Chelsea.

On comprend finalement que le problème du manque de joueurs transalpins en Premier League est dû à un véritable écart entre les mentalités italiennes et anglaises mais également à une tendance culturelle pour les joueurs de la Nazionale à rester au pays. Alors que le racisme fait rage et pousse certains joueurs à bout (Balotelli, Lukaku) en Italie, l’exemple de Moise Kean pourrait donner de bonnes idées à d’autres jeunes si ce dernier se révèle enfin sous la houlette de Carlo Ancelotti.