À l’heure où le football business prend contrôle des clubs les plus puissants du continent, d’autres, moins riches mais pas moins astucieux trouvent d’autres moyens pour être performants. Ce moyen, c’est les statistiques, le Big Data, comme on aime le surnommer. Focus sur ce système qui pourrait bien révolutionner le football à l’avenir.

Le football évolue, la manière dont on l’aborde et l’étudie également. Le temps où seul l’entraîneur était en charge de prendre les décisions, guidé par ses méthodes, ses principes, est révolu. Les clubs sont désormais gérés comme des entreprises. Elles recherchent toujours l’excellence, quitte à investir des sommes inimaginables. Ainsi, certains clubs, moins fortunés, moins puissants, ne peuvent tout simplement pas suivre la cadence. Ces derniers ont donc besoin de se réinventer, de se démarquer pour soit générer de l’argent, soit obtenir des bons résultats, soit les deux. C’est ainsi que la Data s’est implantée dans le monde du football.

Qu’est-ce que la data ?

Avant toute chose, il est capital de définir réellement la data, en français, les données. Une data est tout simplement un chiffre sous sa forme la plus brute qu’il soit. Cette data va être analysée, comparée puis interprétée pour en obtenir une information. Ce sont des statistiques. En réalité, il existe quatre types de datas, qui servent à interpréter différentes choses.

Premièrement, il existe les datas primaires. Ce sont des chiffres que tout le monde peut calculer, les datas les plus basiques. Cela représente par exemple le score d’une rencontre, le nombre de victoire d’une équipe sur la saison etc… On peut ensuite retrouver les datas secondaires, qui sont des données plus approfondies, mais qui ne nécessitent toujours aucun logiciel. Il s’agit par exemple du nombre de tirs, de fautes, de corners au cours d’un match.

Vient ensuite les datas tertiaires, qui nécessitent quant à elles l’usage d’un logiciel. Il s’agit par exemple de la possession, du pourcentage de passes réussies ou encore du nombre de passes. Enfin, la dernière catégorie est les datas quaternaires. Ces données sont exclusivement pour les efforts physiques. Cela comporte par exemple la vitesse moyenne d’un joueur, le nombre de kilomètres parcourus…

Ainsi, la data est essentielle dans le football. Elle permet de comprendre les besoins d’une équipe, faire progresser des joueurs et peut même aider à élaborer une tactique. Le cas de Manchester City est d’ailleurs unique en Europe. Chaque joueur dispose d’une tablette personnelle et visionne lors de la mi-temps ses performances en première période, où sont regroupées toutes ses statistiques, bonne ou mauvaise. De son nombre de tirs au pourcentage de duel perdus, de la carte de chaleur à sa vitesse moyenne, rien n’est occulté.

Les clubs suédois sont désormais équipées du système Spiideo, des caméras implantés sur les centres d’entraînements pour analyser le jeu de l’équipe (crédit image : Spiideo)

Matthew Benham, Monsieur Big Data

Le nom de Mathew Benham ne vous dit probablement rien. Pourtant, il est à la tête des deux clubs (hormis Hoffenheim) qui utilise le plus la data en Europe, et donc probablement dans le monde. Ces deux clubs, c’est le Brentford FC en Championship, et le Midtjylland FC en Superligaen, au Danemark.

Auparavant, Matthew Benham était trader à la City de Londres. S’intéressant de près au domaine des paris sportifs, il fonde au milieu des années 2000 les sociétés SmartOdds et MatchBook.com. Cela fait un carton outre-Manche et les deux sociétés pèsent aujourd’hui plusieurs dizaines de millions de livres.

Matthew Benham, le précurseur (Crédit Photo : DailyMail)

Benham vole comme un papillon, Brentford pique comme une abeille

Supporter de Brentford depuis son enfance, c’est en 2006 que Benham commence à investir dans les Bees (les Abeilles). Il en devient d’ailleurs l’actionnaire majoritaire six ans plus tard. Situé dans la banlieue ouest de Londres, Brentford FC n’est pas vraiment un club historique à Londres, encore moins en Angleterre. Fondé en 1889, leur meilleure performance est une cinquième place dans l’élite anglaise, acquise en 1936. Quelques trophées mineurs ici et là, et surtout la réputation d’être un club faisant régulièrement l’ascenseur entre la deuxième et la troisième division. Benham a par ailleurs épongé près d’un demi-million de dettes du club lorsqu’il est entré dans le capital de Brentford.

L’objectif de l’ex-trader anglais est – à long terme – de faire intégrer de manière durable son club en Premier League. Treize ans après son arrivée, l’objectif n’est pas encore atteint mais le club s’est considérablement développé. À l’image de Manchester City avec le City Football Group, Brentford compte notamment développer une philosophie commune à toutes ses équipes, des U10 à l’équipe professionnelle, afin que les Londoniens puissent encore plus se démarquer et avoir l’opportunité de recruter moins de joueurs pour puiser davantage chez eux. D’ailleurs, les Bees, comme on les surnomme, possédaient le plus jeune effectif de Championship lors de la saison 2017/2018 et le possède à nouveau cette année.

Wyscout, leader mondial du scouting (Crédit vidéo : Youtube Wyscout)

Benham, nouveau roi du Nord

En 2014, Matthew Benham décide de racheter le club de Midtjylland, au Danemark. Fondé en 1999, ce jeune club n’avait alors pour seule ligne à son palmarès qu’un titre de champion de deuxième division, acquis dès sa première année d’existence. Il se rapproche dès lors d’un certain Rasmus Ankersen, ancien footballeur passionné comme lui de datas. Le courant passe à merveille entre les deux hommes qui partagent des passions communes, Benham le propulse à la présidence du club, alors qu’il n’est âgé que de 31 ans. Dès lors, la philosophie Midtjylland est mise en place. Des joueurs à la réputation totalement obscure jouant n’importe où sont recrutés car un logiciel affirmait que le joueur possédait le potentiel pour jouer au club. Un Football Manager en vrai.

On pourrait croire cette technique de recrutement absurde, et pourtant… Dès la première saison après le rachat du club par l’ancien trader anglais, les Loups remportent leur premier championnat du Danemark de leur histoire. Cette saison-là, chaque donnée était exploitée de fond en comble. Avec 0.8 buts marqués sur coup de pieds arrêtés par match, Midtjylland était la seconde équipe d’Europe à marquer le plus de cette manière derrière l’Atletico Madrid.

« Je n’avais jamais vu quelqu’un penser de manière aussi différente dans le monde du football. C’est le mec le plus rationnel que j’ai rencontré. »


Rasmus Ankersen a propos de Matthew Benham.

Midtjylland, berceau du Big Data en Europe

La différence de Midtjylland avec les cadors européens et que, d’une part, il y a davantage d’analystes et, d’autre part, que ces derniers ont un grand pouvoir de décision. Ils sont tout le temps consultés et le staff s’appuie sur leurs recommandations. Par exemple, pour le recrutement, les Danois disposent d’un outil technologique unique : un logiciel qui regroupe la majorité des clubs professionnels européens.

Ce dernier génère un classement de toutes ces équipes en fonction de différents facteurs tel que l’Expected Goals. Lorsqu’un joueur est repéré, ils ne se contentent pas de l’avis du logiciel, bien entendu. Les scouts visionnent des vidéos, se rendent parfois sur le terrain, cela pour observer son comportement et ses aptitudes psychologiques.

« Si on juge l’efficacité du modèle uniquement en termes de résultats ou de victoires, on fait fausse route. »


Matthew Benham à propos de ses deux projets, à Brentford et Midtjylland

Cette utilisation de la Data a mené Midtjylland au succès et à la plus belle épopée européenne de son histoire. Après leur titre de champion du Danemark, les Loups furent qualifiés pour les tours préliminaires de la Ligue des Champions. S’ils ne se qualifièrent pas la plus belle des compétitions, les hommes d’Ankersen furent tout de même qualifiés en Europa League. Deuxième de son groupe Midtjylland affronte Manchester United en huitième et s’offre une victoire de prestige lors du match aller. Cette victoire est notamment due à l’utilisation de data des performances de chaque joueurs lors de la mi-temps (2-1). Après avoir décroché leur second titre de champion la saison passée, Midtjylland apparaît désormais comme un des meilleurs clubs du pays, reléguant ainsi le mythique Brondby aux quelques miettes de l’Europa League.

Quelles sont les limites de la Data ?

S’il est incontestable que la Data a révolutionné la manière d’observer, de comprendre, d’analyser ou même d’interpréter les matchs et le football en général, elle dispose tout de même de quelques limites.

« Les statistiques tuent le jeu parce que les joueurs pensent plus aux statistiques qu’à la performance collective. »


Eric Di Meco, consultant sur SFR Sport (aujourd’hui RMC Sport)

Si l’avis d’Eric Di Meco divise, une chose est certaine avec les datas : elle ne livre pas de données sur un joueur lorsqu’il n’a pas le ballon. Or, comme le disait Carlo Ancelotti (entraîneur de Naples) : « Dans le football, on peut analyser ce que fait un joueur quant il a le ballon, ce qui représente 1% du temps. Mais la grande question est ce qu’il fait les 99% restants. C’est presque plus important ». Et, comme souvent, le technicien italien a raison.

Que ce soit des bonnes performances tels que le marquage, la communication avec les coéquipiers, avoir un comportement de leader à la Jorginho, ou un mauvais comportement comme des provocations envers l’adversaire ou un mauvais body language, les datas ne peuvent pas le savoir, ne peuvent pas le calculer. Et cela est pourtant très important. S’il on se fie simplement aux données fournies par les logiciels, le résultat ne sera jamais fiable.

De plus, les datas (et d’une manière plus générale le Big Data) reste des termes barbares. Ces derniers peuvent laisser perplexe certains admirateurs de ballon rond. La plupart ne comprennent pas forcément tous les aspects et souhaitent simplement profiter d’un match sans avoir à chercher à comprendre les Expected Goals par exemple.

Que ce soit à Midtjylland, Brentford, Hoffenheim ou Manchester City, nous vivons dans une période 2.0. Chaque faits et gestes sur un terrain est scruté pour être analysé. La data est de plus en plus au service des clubs, mais rassemble certaines limites. Certains journalistes ont ainsi tendance à l’utiliser hors de contexte, provoquant ainsi des non-sens.