Au début des années 2000, Arsenal, Chelsea, Liverpool et Manchester United se partageaient les commandes de la Premier League, formant un clan fermé qui s’accaparait les places qualificatives pour la Ligue des Champions. Ce groupe n’avait d’autre nom que le « Big Four ». Mais avec l’émergence de Manchester City et de Tottenham à l’aube des années 2010, l’expression s’est étirée.

Aujourd’hui, le « Big Six » se voit dangereusement chahuté. Certes, les six principales écuries du championnat se sont partagées les premières places du classement lors de la saison 2018/2019 mais l’expression semble aujourd’hui perdre de sa pertinence. En 2016 déjà, Leicester avait fait figure d’exception mais également de premier symptôme. Trois ans plus tard, la saison 2019/2020 semble bien être celle qui enterrera pour de bon l’expression de « Big Six ». Signe-t-elle pour autant le retour du « Big Four », voire du « Big Two », ou au contraire s’étire-t-elle pour devenir un explosif « Big Eight » ? Focus sur ce qui gangrène aujourd’hui la hiérarchie actuelle !

Du Quatuor au Sextuor

Depuis la création de la Premier League en 1992, six équipes seulement ont eu le privilège de soulever le trophée en… vingt-sept éditions. Si l’on met sur le côté les surprises Blackburn Rovers (1993/1994) et Leicester City (2015/2016), on se retrouve avec vingt-cinq éditions partagées entre quatre formations.

C’est à partir de la saison 1997/1998, année du premier sacre des Gunners d’Arsène Wenger, que l’expression de « Big Four » gagne vraiment en crédibilité. Pendant quatre années d’affilée, Arsenal et Manchester United vont s’échanger à tour de rôle le trophée. Un cran derrière, Chelsea et Liverpool chahutent quelque peu les deux monstres.

David Beckham face à Emmanuel Petit, symbole de la rivalité entre Arsenal et Manchester United à la fin des années 1990 (crédit photo : Ben Radford /Allsport)

De 2004 à 2010, on ne verra que des équipes du Big Four sur le podium. Chelsea remporte ses premiers championnats, le monde découvre un jeune joueur du nom de Cristiano Ronaldo. Au classement des buteurs, l’hégémonie du Big Four se fait toujours ressentir : Thierry Henry (Arsenal), Didier Drogba et Nicolas Anelka (Chelsea) se partagent la première place.

Mais au début de la décennie 2010, deux nouveaux clubs entrent dans l’arène. Manchester City et Sergio Aguero arrachent miraculeusement la victoire au championnat lors de la saison 2011/2012. Les Cityzens deviennent alors la première équipe non-issue du Big Four à remporter la Premier League depuis Blackburn. Au milieu de la décennie, c’est au tour de Tottenham Hotspurs de s’affirmer. Troisième lors de la saison 2015/2016 derrière Leicester City, le club va goûter au podium les deux saisons suivantes avant de finir quatrième lors de l’année 2018/2019.

Depuis la saison 2016/2017, les six équipes exercent une totale suprématie sur le championnat. Un fossé conséquent se forme entre la sixième et la septième place (neuf points d’écart lors des saisons 2017/2018 et 2018/2019). De même, la différence de niveau est claire entre les équipes du Big Six en compétition européenne et le septième qualifié. Peuvent en témoigner les campagnes catastrophiques d’Everton et de Burnley en Europa League ces deux dernières années.

Mais à la fin de la saison 2018/2019, plusieurs questions se posent. Manchester United ne parvient pas à trouver la solution miracle. Le club se fait terrasser par Everton 4-0 à Goodison Park. Les Toffees, en outre, alignent d’excellentes prestations face aux équipes du « Six ». Ils obtiennent en effet onze points sur dix-huit possibles en deuxième partie de saison. Mais ils ne sont pas les seuls à faire trembler la Premier League à l’aube de la saison 2019/2020. La jeune équipe de Wolverhampton inquiète les grandes écuries. Elle arrache la septième place dès son retour dans l’élite lors de cette saison 2018/2019.

Une rencontre qui restera dans les mémoires des supporters d’Everton (crédit vidéo : YouTube, Everton FC)

Une suprématie financière remise en question

Le Big Six doit également beaucoup de sa crédibilité pour le fossé financier créé des puissances économiques comme Manchester United ou Chelsea qui collectionnent les sponsors et s’accaparent les droits TV. Si les chiffres sont chaque année plus mirobolants, on assiste à l’émergence d’autres puissances économiques.

Certes, le Big Six, c’est 1/3 des paiements dus aux revenus commerciaux et droits TV. Mais avec l’enrichissement d’autres clubs du championnat, le marché des transferts s’homogénéise de plus en plus. Ces dernières années, les arrivées de Vichai Srivaddhanapraba à Leicester, Bill Kenwright à Everton, Mike Ashley à Newcastle ont à juste titre fait peur aux grands clubs. Ces riches propriétaires ont eu et continuent d’avoir des résultats probants, de la finale en FA Cup d’Everton en 2009 au sacre de Leicester en 2016.

Vichai Srivadhanaprabha, l’artisan n°1 de la victoire de Leicester lors de la saison 2015/2016 (crédit photo : The Times)

Cette année, les sommes d’argents dépensées pour le marché des transferts par Aston Villa ou West Ham United notamment vont dans ce sens. Si un club qui a un bagage financier déjà très solide parvient à arracher même une huitième ou neuvième synonyme d’entrées d’argents plus importantes dues aux droits TV (dans les alentours de 120 millions de livres comme Burnley, septième lors de la saison 2017/2018), il peut devenir dans deux ou trois ans un favori pour le Top 6.

Everton ou Leicester City sont déjà arrivés à ce niveau-là. Everton a impressionné beaucoup de monde cet été avec un mercato très riche. Moise Kean, Alex Iwobi, Jean-Philippe Gbamin et Fabian Delph ont intégré l’effectif. Sur le papier, les Foxes et les Toffees sont en mesure d’élargir le Big Six en « Big Eight ». Mais pour l’instant, un seul des deux clubs a réussi son envol.

Peur sur la ville

Aujourd’hui, après huit journées de championnat, le Big Six n’a jamais été aussi désolidarisé. Liverpool assomme actuellement la concurrence avec vingt-quatre points sur vingt-quatre possibles. Deuxième, Manchester City compte déjà huit unités de retard. Les rivaux des Red Devils sont pour leur part hors-course, déjà douzièmes avec neuf petits points. Tottenham ne fait pas beaucoup mieux avec onze points seulement. Certes, il est peu intéressant de tirer des conclusions alors qu’il reste les 3/4 des matchs à jouer. Pour autant, on remarque des réels problèmes qui ne se résoudront pas de si tôt.

À Manchester United il y a bientôt un an, Ole Gunnar Solskjaer était vu comme le messie. En décembre dernier, on se posait quand même quelques interrogations. Le technicien norvégien semblait mettre tout le monde d’accord sans avoir encore de match référence. Si les premiers mois ont permis au club de recoller au wagon de Chelsea et Arsenal, la victoire contre le Paris SG au Parc des Princes sonnait prématurément comme un chant du cygne. Le club conclue sa saison 2018/2019 sur une maigre sixième place, avec un goal-average positif de seulement onze buts.

Lors de la première journée, la victoire 4-0 contre Chelsea avait quelque peu surpris les observateurs. Et pour cause, la saison 2019/2020 s’est en réalité entamée sur une note catastrophique. Résumons : des défaites contre Crystal Palace, West Ham et Newcastle, une victoire en League Cup arrachée aux tirs au but contre Rochdale (D3 anglaise). Paul Pogba et Eric Bailly sont blessés et les choix stratégiques de Solskjaer sont souvent obscurs.

Contre Rochdale, Manchester United a plus que souffert à domicile… (crédit photo : Daily Times)

Le problème principal réside en réalité sur un banc très limité et une utilisation abusive des jeunes. Si Daniel James (22 ans), Angel Gomes (18 ans) et Mason Greenwood (tout juste 18 ans) font forte impression, Axel Tuanzebe (21 ans) et Tahith Chong (19 ans) peinent à s’imposer. Certes, à n’en pas douter, ces jeunes seront à l’avenir d’excellents joueurs. Mais un manque cruel d’expérience se fait ressentir, lors des changements notamment. Le banc est pour ainsi dire plutôt limité avec Fred, Marcos Rojo ou Jesse Lingard pour le compléter. Avec un effectif de même carrure qu’un Leicester City ou Wolverhampton actuellement, Manchester United ne peut plus être considéré comme un membre à part entière du Big Six. Le club reste l’un des plus riches du championnat. Cependant, le manque d’envie de jouer de certains joueurs achetés très cher a souvent été pointé du doigt l’an dernier.

Du côté de Londres, la gueule de bois est forte à Tottenham. Le triplé de Lucas à Amsterdam semble être à des années lumières… Finalistes de la Ligue des Champions il y a quatre mois, les Spurs sont aujourd’hui démunis et frappés par les mésaventures. Les deux premiers mois, ils se voient défaits par Newcastle et Leicester, éliminés de League Cup par Colchester (D4 anglaise) et tenus en échec par l’Olympiakos. Mais les hommes de Pochettino ne sont alors pas au bout de leurs déconvenues. Le mois d’octobre s’ouvre de la plus belle des manières avec cette cuisante défaite 2-7 par le Bayern Munich et un 3-0 infligé par Brighton.

L’une des pires semaines de l’histoire de Tottenham, assurément (crédit photo : Walfoot)

Les Spurs n’y arrivent plus. Les choix hasardeux de l’entraîneur argentin (Moussa Sissoko placé en latéral droit) ne portent absolument pas leurs fruits. Ajoutez à cela Dele Alli et Heung-Min Son dans une mauvaise passe, Tanguy N’Dombélé encore un peu hésitant, Giovani Lo Celso blessé et enfin Hugo Lloris indisponible jusqu’en 2020 après son effroyable blessure au coude. Tottenham est dans une période très difficile et Pochettino se voit en toute logique sur la sellette.

À chaque jour suffit sa peine

Qu’on se le dise, la Premier League n’a jamais été aussi alléchante que cette année. Certes, Liverpool risque de gâcher les festivités en écrasant la concurrence. Mais il risque également de ne pas y avoir beaucoup de points séparant la course à l’Europa League et le maintien…

Les promus s’épanouissent déjà dans le championnat et montrent des ambitions très élevées. Elles vont jusqu’à prendre un sacré plaisir à mettre des bâtons dans les roues des membres historiques du Big Six. Manchester City a chuté à Norwich (3-1). Sheffield United a tenu en échec Chelsea (1-1) au Bridge et est passé à peu de choses près d’arracher le nul face à Liverpool.

Pukki impressionait déjà auparavant, mais le match de Norwich City contre Manchester City a été tout simplement bluffant (crédit vidéo : YouTube, Manchester City)

Même les équipes qui jouaient le maintien la saison précédente se montrent très dangereuses. Tottenham et Manchester United se sont cassé les pattes à Newcastle, Brighton a humilié les Spurs. Crystal Palace compte déjà quatorze points en huit matchs, Burnley douze.

Everton et Watford sont de ces formations qui prennent ces éclats en pleine face. Les Toffees faisaient peur à tout le monde en début de saison. L’attaque était notamment composée de Richarlison, Alex Iwobi, Moise Kean pour ne citer qu’eux. Mais le résultat est amer pour l’instant. Les hommes de Marco Silva sont dix-huitièmes avec des défaites contre Burnley ainsi que face aux promus Aston Villa et Sheffield United. Mais voilà, Everton a un collectif qui fera intrinsèquement très, très mal quand les automatismes reviendront. Watford, de son côté, coule totalement avec trois matchs nuls pour autant de points.

Mais le plus grand danger pour le Big Six se nomme probablement Leicester City. Avec quatorze points, les Foxes n’ont perdu que contre Manchester United et Liverpool, s’offrant par ailleurs le scalp de Tottenham. Cette saison 2019/2020 sera l’une des années les plus excitantes pour le football anglais. Avec Tottenham et Manchester United en pleine crise, le Big Six ne s’est jamais retrouvé aussi fragilisé. Leicester semble pour l’instant avoir les épaules pour prétendre entrer dans la danse. Une chose est dorénavant sure, l’exercice 2019/2020 ne se refermera pas avec un grand fossé entre le sixième et le septième. La saison 2019/2020 sera celle où l’expression de Big Six perdra sa crédibilité.