Le foot féminin en France est né pendant la Grande Guerre en 1917. Une première vague de pionnières a développé la pratique du foot au début du siècle. C’est l’occasion de revenir sur cette page méconnue de l’histoire du foot féminin.

« S’il y a des femmes qui veulent jouer au football ou boxer, libre à elles, pourvu que cela se passe sans spectateurs, car les spectateurs qui se regroupent autour de telles compétitions n’y viennent point pour voir du sport. «  (Le sport suisse, 21 novembre 1928). Celui qui s’exprimait ainsi s’appelait le baron Pierre de Coubertin, infatigable promoteur du sport, l’homme qui a remis les Jeux Olympiques au gout du jour (1896).

Il y a un siècle cessait la Grande Guerre. Une affaire d’hommes. Quatre années passées à s’écharper sur des fronts immobiles ou presque. A l’arrière il y avait les femmes, laissées seules pour s’occuper d’à peu près tout le reste.

Il y a un siècle, ou presque, le 30 septembre 1917 avait lieu en France le premier match de foot féminin de l’histoire du pays. C’était un dimanche, c’était à Paris. Il opposait deux équipes du Fémina Sport, club fondé en 1912 par deux athlètes : Thérèse Brulé et Suzanne Liébrard. La première sautait en hauteur, la seconde en longueur. Elles étaient féministes, il y avait à l’époque un mouvement réel en faveur de l’émancipation des femmes, en Europe, comme aux Etats-Unis.

Le Fémina Sport en 1920 (crédit : museedusport)

Ce jour-là, le match s’achève sur un score de 2-0. Et le journal L’Auto, ancêtre de l’Equipe, écrit dans son édition du 2 octobre 1917 « Pour la première fois des jeunes filles ont joué au football ».

Le Royaume-Uni, berceau du foot féminin

Tout commence le 9 mai 1881 à Edimbourg. Ce jour-là s’affrontent deux équipes, une écossaise, l’autre anglaise. Rien de particulier, si ce n’est qu’il s’agit de femmes. L’événement est d’ailleurs relaté par le Glasgow Herald :

« Les jeunes femmes, qui devaient avoir entre 18 et 24 ans, étaient très bien habillées. Les Écossaises portaient des maillots bleus, des culottes blanches, des collants rouges, une ceinture rouge, des bottes à talon et un capuchon bleu et blanc. Leurs sœurs anglaises avaient des maillots blancs et bleus, des collants et une ceinture bleue, des bottes à talon, et un capuchon blanc et rouge. Le Royaume-Uni signait l’acte de naissance du football féminin. »

En 1895, une aristocrate et féministe anglaise, Florence Dixie créé le British Ladies Football Club, dont le premier match, le 23 mars 1895, face à une autre équipe londonienne réunit 11 000 personnes au stade Crouch End.

Une aristocrate anglaise a fondé le British Ladies Football Club

Le foot féminin au lendemain de la Première Guerre Mondiale

Le foot féminin en France a donc éclos durant l’horreur de la Grande Guerre. Son terrain de jeu est Paris, avant de s’étendre progressivement aux environs. Sous l’impulsion de pionnières comme Thérèse Brulé, Suzanne Liébrard, ou Alice Millait, il se structure. La Fédération des Sociétés Féminines Sportives de France (FSFSF) est créé, le premier championnat peut avoir lieu.

Le succès est au rendez-vous : sur la saison 1922-1923, dix-huit équipes participent ainsi au Championnat de Paris. Le club dominant est de loin le Fémina Sport qui raflera entre 1918 et 1932, onze titres. Le pendant du Fémina Sport se trouve Outre-Manche, du côté de Preston, dans l’Ouest de l’Angleterre. L’équipe s’appelle les Dick Kerr Ladies. Elle a été fondée en 1917 par un industriel anglais, propriétaire de l’usine Dick, Kerr & Co. En pleine Grande Guerre.

Les Bleues affrontent l’Angleterre (crédit : FFF)

L’armistice ne donne pas un coup d’arrêt au foot féminin, elle semble même l’encourager. Dans ces années de lendemain de guerre, le 29 avril 1920, dans une Europe qui ne ressemblera plus jamais à ce qu’elle fut, le premier match Angleterre-France a lieu à Manchester. Devant 25 000 personnes, s’affrontent une sélection des meilleures joueuses françaises et les fameuses Dick Kerr Ladies. Le match retour est joué quelques mois plus tard, à Paris, au stade Pershing, score final 1-1. 12 000 personnes étaient présentes ce jour-là. Soit autant que pour le match France – Brésil samedi soir à l’Allianz‘ Riviera.

Le foot féminin questionne une société bouleversée par la guerre

Les années d’après-guerre sont également celles du retour des hommes du front, dans une société dans laquelle il leur faut retrouver une place.

Certains voient d’un mauvais œil ces femmes qui se piquent de pratiquer un sport qui n’est pas pour elles. Le journal L’Auto s’est exprimé : « Les sportifs sont souvent agacés de voir appeler football ce qui ne rappelle que d’assez loin le vrai football qui est un jeu viril, décidé, rapide, où il faut montrer de vraies qualités masculines ». De fait, des règles spécifiques sont appliquées aux femmes en 1923 (terrains plus petits, possibilité de se protéger la poitrine, matchs plus courts). On propose même d’appeler le foot féminin le « ballon » pour ne pas lui appliquer le même nom qu’au foot masculin.

Des règles spécifiques sont appliquées au football féminin : match plus court, terrain plus petit (crédit : SoFoot)

Dès 1918, le foot féminin suscite des interrogations. Par exemple, on peut lire dans « La vie féminine » du 1er novembre 1918 dans un article intitulé « le sport convient-il à la femme ? » : « Ce n’est pas convenable parce que ça ne se fait pas. On ne voit pas une jeune fille comme il faut en train de faire du football en costume de garçon, avec de gros souliers boueux, et de courir comme une folle, la figure rouge et suante, et de se bousculer avec d’autres jeunes filles plus ou moins comme il faut. »

Les années 20, ou la fin du foot féminin

Les années 20 seront fatales. Le foot féminin dérange, bouscule les codes. Il est décrié. On l’accuse de détourner les jeunes filles de leur devoir. Le décès d’une joueuse en plein match en 1926 lui colle l’image de sport risqué. Le foot féminin français fait l’objet de critiques de plus en plus virulentes auquel il ne résistera pas. Henri Desgrange dans L’Auto :

« Que les jeunes filles fassent du sport entre elles, dans un terrain rigoureusement clos, inaccessible au public : oui d’accord. Mais qu’elles se donnent en spectacle, à certains jours de fêtes, où sera convié le public, qu’elles osent même courir après un ballon dans une prairie qui n’est pas entourée de murs épais, voilà qui est intolérable! »

Au Royaume-Uni, le football féminin est interdit le 5 décembre 1921. En 1932, la Fédération des Sociétés Féminines Sportives de France supprime le foot féminin de ses activités encadrées. La pratique tente de subsister à Paris, et, faute de moyens, finit par disparaître vers 1937. Le régime de Vichy va même jusqu’à « interdire vigoureusement » le foot féminin en 1941, le jugeant « nocif pour les femmes ». C’est la fin de l’âge d’or.

La première vague de pionnières s’éteint. Elle aura duré 20 ans. Elle renaîtra au cœur des années 60, à Reims, et depuis ne cesse de croître. Un siècle après la Grande Guerre, voici notre situation : près de 170 000 licenciées, en augmentation constante chaque année, le meilleur club européen est français (l’Olympique Lyonnais), et pour la première fois, le 3 décembre, un ballon d’or sera attribué à une femme. Elle s’appellera peut-être Amel Majri, peut-être Amandine Henry, peut-être Wendie Renard. Elle sera peut-être française.

L’Olympique Lyonnais remporte une cinquième Coupe d’Europe (crédit : Ouest France)

En ces temps de commémoration, il est plus qu’utile de se rappeler d’où nous venons, ce que nous devons. Nous ne mettons pas en regard le destin de nos Poilus à celui de ces pionnières, mais nous saluons les mémoires de celles et ceux qui nous ont tant donné. Notre foot féminin est l’héritier du courage de ces pionnières, en avance d’un siècle.