Le racisme, dont a encore été victime Romelu Lukaku récemment lors de Cagliari/Inter (1-2), nuit à la Serie A depuis des décennies. Un problème qui persiste et ne semble pas alerter les instances.

Dès sa deuxième avec l’Inter Milan, Romelu Lukaku a été la cible de cris racistes lors du match de son équipe à Cagliari. Alors qu’il s’apprêtait à tirer un pénalty qui redonnera l’avantage aux siens (2-1), des cris de singes ont retenti dans la Sardegna Arena. Parfaitement audible sur les chaînes de télévision, ces cris n’ont inquiété ni l’arbitre ni le déroulement de la rencontre. Le meilleur buteur belge, choqué, a regardé en direction des tribunes coupables avant de rejoindre ses coéquipiers. Un problème banalisé, qui n’en est a pas à son coup d’essai dans l’enceinte des Casteddu. En avril dernier, Moïse Kean et Blaise Matuidi avaient été les cibles des mêmes cris racistes. Des scènes récurrentes, qui après l’indignation ne semblent pas inquiéter réellement la Fédération ou la Ligue.

Un phénomène ancien

Malheureusement, le problème du racisme en Italie est un phénomène latent. Un vieux serpent de mer qui refait surface régulièrement depuis quarante ans. L’un des premiers cas de xénophobie remonte au 21 novembre 1982. Cagliari se déplace à Vérone dans le cadre d’un match du Calcio. Le milieu offensif péruvien Júlio César Uribe, recruté quelques semaines plus tôt, est accueilli par des ultras véronais avec un étendard provocateur. Le natif de Lima recevra même des peaux de banane lors de la rencontre. Relégué en dernière page des journaux, cet incident n’inquiète pas. Pire, il est même banalisé.

« Culs-terreux ? Non merci ! » était l’un des slogans des ultras de l’Hellas Vérone dans les années 1980. Cette phrase stigmatisait les personnes du Sud de l’Italie (Crédit photo : Côté Tribunes)

Il faut attendre la moitié des années 1980 pour que la presse s’intéresse aux actes xénophobes, même si ceux-ci sont inter-italiens. À cette période, le nord du pays s’industrialise et progresse économiquement, tandis que le sud stagne. A contrario, Naples monte peu à peu en puissance et devient l’étendard de la partie méridionale du pays. Une forte rivalité s’installe avec les clubs du nord, qui n’ont jamais remporté de Scudetto, à l’exception de Cagliari en 1970. Pendant ces années-là, la péninsule connaît une mutation importante. L’Italie mise sur l’immigration pour faire tourner son économie, où se presse une main-d’œuvre bon marché. Née alors la Ligue du Nord, dans un terreau d’une société homogène, très catholique, où la différence dérange.

À partir des années 1990, le football se politise davantage et certains ultras affichent volontiers leurs positions néofascistes. Alors que le monde du ballon rond s’ouvre à la diversité avec l’arrêt Bosman, nombreux sont les joueurs africains qui viennent tenter leur chance en Europe. Et il n’est pas rare qu’ils entendent des cris de singe, hurlés à chaque fois qu’ils touchent le ballon. Des ultras de l’Hellas Vérone, installés dans la Curva Sud du stade Marcantonio-Bentegodi, protestent contre le transfert d’un joueur surinamien dans leur club lors d’un match le 28 avril 1996. Ils arborent des capuches du Ku Klux Klan avant de pendre un mannequin noir à la barrière de la tribune, où est accrochée une banderole indiquant « Le nègre nous vous l’offrons pour nettoyer le stade » (sic). Ils ne seront jamais inquiétés par les institutions.

Une fédé « indignée » mais sans solutions

Depuis plusieurs années, nombreux sont les joueurs qui ont tiré la sonnette d’alarme et alerter les instances du foot italien. Mais ni eux, ni les clubs, ne semblent saisir l’ampleur du phénomène. Le football a une dimension très populaire en Italie et énormément de groupes d’ultras ont encore la main sur la gestion de la billetterie des clubs. Banderoles, projectiles tendancieux voire dangereux, introduire un objet susceptible de perturber la rencontre est chose aisée. Si le plan Leproux, qui a signé l’absence des ultras dans les virages du Parc des Princes entre 2010 et 2016, a donné des idées de l’autre côté des Alpes, aucun club n’a jamais osé un pareil dispositif.

Le joueur de Naples Kalidou Koulibaly a été victime de cris racistes en décembre 2018. Après avoir protesté, il a écopé d’un carton rouge qui a déchaîné les passions sur les réseaux sociaux… (Crédit photo : Ouest France)

Chaque dérapage raciste qui survient suit un schéma similaire. Après qu’un joueur ait été pris à partie par des supporters, la FIGC (Fédération italienne de football) ou la Lega Serie A (équivalent de la LFP en Serie A) vont déplorer le manque de civisme de quelques-uns et promettre des actions concrètes. Les sanctions infligées ne sont guère dissuasives, se cantonnant à des amendes de plusieurs dizaines de milliers d’euros ou à des fermetures partielles ou provisoires du stade.

En octobre 2017, des supporters de la Lazio, dont les ultras ont des attaches avec les milieux nationalistes, ont collé dans le Stade olympique de Rome des images d’Anne Frank portant le maillot de leurs rivaux, l’AS Rome. Ne s’arrêtant pas là, des supporters romains, en déplacement à Bologne, ont chanté des refrains fascistes et effectué des saluts bras tendus, plus au moins couvert par les tifosi turinois qui ont entamé des applaudissements pour couvrir les voix. Si les deux instances du football italien distinguent aujourd’hui deux phénomènes, le volet xénophobe et le volet antisémite, la manière de les appréhender reste inefficace. Le fait d’arrêter un match, de façon temporaire ou définitive, ne dissuade pas les acteurs d’un racisme assumé. Il peut parfois même avoir l’effet inverse.

Un mal plus profond ?

Le football porte souvent les maux d’une société. Et souvent, ce qui s’y passe est révélateur d’un climat sociétal particulier. L’Italie est, depuis quelques années, traversée par un rejet massif et assumé de l’immigration, cautionnée même dans les plus hautes sphères de l’État. Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur issu de la Ligue du Nord (parti d’extrême droite arrivé au pouvoir grâce à son alliance avec le mouvement populiste 5 étoiles, NDLR), déclarait il y a quelques mois que « pour les clandestins, la fête est finie ». Loin des gradins ou non, les agressions contre les migrants, ou toutes personnes étrangères, se multiplient et les exemples sont nombreux.

Le Premier ministre italien Matteo Salvini est contre l’arrêt des matchs de football en cas d’injures racistes, qu’il voit comme un acte de faiblesse (Crédit photo : France 24)

« Je dois être honnête, je pense que dans beaucoup d’autres situations en Italie nous devrions être beaucoup plus respectueux à l’égard de ceux qui travaillent dans ce secteur. Il y a quelques semaines Carlo Ancelotti s’est plaint d’avoir été insulté. À l’étranger, les supporters se rendent au stade pour encourager leur équipe. Ils ont des exigences mais cela s’arrête là, ils n’insultent pas ceux qui y travaillent. Nous devons nous améliorer à cet égard. »

Antonio Conte pointe du doigt la recrudescence du racisme à Cagliari après que son attaquant Romelu Lukaku ait été victime de cris racistes (Internazionale)

En définitive, le football transalpin se retrouve démuni face au problème du racisme, oubliés par les institutions sportives et politiques. Si les soutiens aux joueurs victimes de ces tourments sont nombreux, le comportement dans les stades se dégrade. Les dérives de quelques fans mettent aussi à mal la réputation de tout un groupe de tifosi. Certains supporters de Cagliari se sont récemment plaint d’être mis dans le même panier que les extrémistes de la ville. Difficile à combattre, le racisme s’étend au-delà des frontières italiennes. En Allemagne ou en Angleterre, le début de la saison a déjà été perturbé par des incidents similaires. Se rendre compte de cela est déjà un petit pas supplémentaire dans la lutte contre ce phénomène. Mais il en faudra d’autres, en sanctionnant avec fermeté les nombreux groupes de supporters gangrenés.