Paris recrute des Sud-américains, Arsenal adore les Frenchies mais c’est dans les Balkans que l’Eintracht Francfort trouve son bonheur. Malgré le départ de Luka Jović, le club compte toujours un important vivier est-européen.

Quand football gagnant rime avec Balkans. C’est assez rare pour être soulignée, une équipe qui s’appuie sur des joueurs d’Europe de l’Est pour conquérir l’Europe. La saison dernière, quatre joueurs balkans aidaient l’Eintracht Francfort à atteindre le dernier carré de l’Europa League avant d’échouer contre Chelsea aux tirs au but. Depuis, Luka Jović a troqué les nuages latents d’Allemagne pour le soleil madrilène, où il a du mal à retrouver son niveau réel. Pas de panique, Marijan Ćavar, de retour de prêt, et Dejan Joveljić, transfuge de l’Etoile Rouge de Belgrade, viennent grossir les rangs francfortois et perpétuer la tradition. C’est au total cinq joueurs balkans qui portent encore les couleurs des Aigles cette saison.

Un climat politique favorable

Loin du football, cet attrait pour les joueurs balkans s’explique d’abord par des raisons politiques. En Serbie ou en Croatie, les changements de régime au milieu des années 1990 ont considérablement impacté la vie des habitants. En effet, cette montée croissante du nationalisme a poussé beaucoup d’habitants à quitter leur pays et à s’exiler dans l’Ouest de l’Europe. Très vite, l’Allemagne est apparu comme la première destination. À tel point qu’on compte aujourd’hui pas moins de 350 000 Croates outre-Rhin. Autre fait notable, depuis le 1er juillet 2015, tous les ressortissants croates et serbes peuvent travailler librement sur le sol allemand. Véritable porte de sortie pour les jeunes balkans quand on sait que le chômage dépasse la barre des 50% en Croatie.

Alors que Mijat Gaćinović est encore en Serbie, sa réputation gagne peu à peu du terrain en Europe occidentale (Crédit photo : Novosti)

Naturellement, le football subit les effets de cette politique. Si l’idée de créer une Ligue des Balkans refait régulièrement surface, qui réunirait les meilleurs clubs de Bosnie, Croatie, Hongrie, Serbie et de Slovénie notamment, c’est bien en Allemagne que les jeunes joueurs viennent tenter leur chance. Et l’Eintracht Francfort est devenu l’eldorado de cette nouvelle diaspora balkane. Dès la saison 2015-2016, les premiers effets de la loi pour les serbo-croates se font ressentir et les Aigles débutent la saison avec pas moins de sept joueurs issus des Balkans. À l’époque déjà, Mijat Gaćinović portait le maillot des Aigles. Chassé de son pays lors de la Guerre de Yougoslavie, il gagne la Serbie où il jouera pour Vojvodina Novi Sad durant deux ans avant de rejoindre Francfort en 2015. La tradition est lancée, depuis il y a toujours eu au moins quatre joueurs issus de cette partie de l’Europe dans la formation francfortoise.

Le triumvirat balkan, point d’orgue de cette diaspora

Luka Jović et Filip Kostić, hommes de base de l’Eintracht Francfort la saison dernière (Crédit photo : Mondo)

Demi-finaliste de C3 l’an passé, Francfort a signé là sa meilleure performance dans la compétition depuis 1980, année du seul sacre européen de l’histoire du club. Après avoir dominé l’Inter Milan d’une courte tête en huitièmes de finale (1-0 sur l’ensemble des deux matchs) puis le Benfica Lisbonne grâce aux buts à l’extérieur (4-4), les hommes d’Adi Hütter échouent contre Chelsea malgré une prestation XXL de la part de Jović. Mais le pari est réussi, et l’Europe a vu de quoi étaient capables ces joueurs. Luka Jović termine à la deuxième place du classement des meilleurs buteurs de C3, à une unité d’Olivier Giroud et de ses onze buts quand Mijat Gaćinović devient le deuxième meilleur passeur avec six réalisations. Filip Kostić est nommé dans le onze type de la saison en Europa League. Difficile de faire mieux.

“Quand il est venu ici cet été, il était dans le tiroir du bas. Je n’ai pas compris cela à l’époque. Comment un aussi bon joueur peut-il se glisser dans un tel tiroir ? Maintenant, il est dans le tiroir du haut. Il est humain, il est un joueur d’équipe, il est modeste dans son apparence et sa façon de gérer le personnel du club, c’est sensationnel. Il se trouve dans une très, très bonne forme physique.”

Adi Hütter, coach de Francfort, pas avare en compliments à l’égard de Jović (Mondo)

En Bundesliga, le triumvirat performe tout autant. Plus de la moitié des 58 buts inscrits la saison dernière, ainsi que 21 passes décisives, ont été inscrits par Jović, Kostić ou Rebić. Fait amusant, en février 2019, le commentateur anglais Michael Born pour la chaîne Sky Sports voit sa langue fourchée et appelé le milieu de terrain Sebastian Rode “Rodić“, habitué à louer les exploits de ses trois coéquipiers. Le community manager du compte Twitter des Aigles reprendra cette “bourde” quelques jours plus tard lors de l’annonce d’un onze de départ en rajoutant le suffixe “ ” à chaque joueur titulaire. Révélateur de l’importance de ces joueurs.

https://twitter.com/Eintracht/status/1100341941059899392?s=20

Et cette saison alors ?

Luka Jović connaît des débuts difficiles avec le Real, où Zinedine Zidane lui préfère Karim Benzema en pointe de l’attaque (Tribuna)

Filip Kostić n’a pas perdu de sa superbe et a nettement participé à la qualification en Europa League. Auteur de trois buts et une passe décisive en cinq matchs préliminaires, il est toujours un homme de base dans le système d’Adi Hütter. Mijat Gaćinović et Dejan Joveljić poursuivent également leurs bonnes performances et ont tous les deux inscrit un but depuis le début de la saison. Marijan Ćavar, lui, n’a toujours pas disputé la moindre minute sous le maillot des Aigles. Il a en revanche trouvé une fois le chemin des filets en deux matchs avec l’équipe U21 de Bosnie-Herzégovine. Orphelin de Luka Jović, parti au Real Madrid contre soixante-dix millions d’euros, l’Eintracht Francfort réalise un début de saison compliquée et se place à la neuvième position au bout de sept journées.

“Jović doit faire preuve de patience et attendre sa chance. Il n’aura pas la vie facile, la concurrence est rude, mais il est jeune et je suppose qu’il a l’ambition de montrer et de prouver sa qualité. C’est un jeune joueur dans un grand club.”

Predrag Mijatovic, ancien directeur sportif du Real Madrid (Tribuna)

Ce dernier connaît une adaptation compliquée chez les Merengue, où il n’a toujours pas marqué le moindre but en dépit de sept rencontres disputées. L’attaquant l’a presque eu contre Osasuna. En seconde période, le Serbe a réussi à marquer après avoir manqué de belles occasions. Les Madrilènes ont commencé à se réjouir mais ont finalement été déçus dû à l’incapacité de Jović à éviter d’être pris hors-jeu. Le filon balkan de l’EIntracht Francfort, en dépit d’être un phénomène nouveau, semble avoir de beaux jours devant lui. Nous ne manquerons pas de suivre l’évolution de ces joueurs, qui pourraient porter leur club cette saison encore et continuer d’écrire quelques belles pages de l’histoire francfortaise.