Alors que les dérapages autour du racisme alimentent les unes de journaux italiens, l’Allemagne traverse aussi une zone de turbulences. Prises de position dérangeantes ou actes antisémites, le supportérisme dérange de plus en plus outre-Rhin.

L’Italie hurle, l’Allemagne gronde. Depuis le début de la saison, le pays de Nietzsche renoue avec les vieux démons du supportérisme ultrapolitisé et provocateur. Peu repris dans la presse étrangère, ce problème semble n’être évoqué qu’en Allemagne. Pourtant, il y a de quoi tirer la sonnette d’alarme. L’AfD, Alternative Für Deutschland, parti ouvertement eurosceptique et nationaliste assumé, a réalisé un score historique aux dernières élections régionales et s’est placé durablement sur l’échiquier politique allemand. Et les stades n’échappent malheureusement pas aux mutations sociologiques. Racisme, antisémitisme ou discrimination pure et simple, c’est un rejet global de l’autre qui émerge des tribunes.

Une saison marquée par l’intolérance ?

Orel Grinfeld, arbitre originaire d’Israël, poursuit aujourd’hui Ante Rebić après s’être vu affublé du surnom infâme de « Judensau » ou « cochon juif » (Crédit photo : SL Benfica)

Fin août 2019, Francfort reçoit Strasbourg lors du match de barrage de Ligue Europa. C’est Orel Grinfeld, arbitre israélien, qui dirige la rencontre, accompagné par ses deux assistants. Ce jour-là, un troisième adversaire se dresse sur les terrains, et il est de taille. Quelques ultras francfortois entonnent des chants et profèrent des insultes à caractère antisémite à l’encontre de Grinfeld. Le chargé de la lutte contre l’antisémitisme auprès du gouvernement, Felix Klein, est immédiatement saisi. La sanction ne se fait pas attendre, les ultras sont identifiés, interdits de stade et voient leur abonnement être retirés. Un bon point certes, mais qui révèle un mal bien plus profond.

« La vision du monde d’un chasseur de gros gibier qui affiche des bébés éléphants dans sa cour, qui utilise des agences d’intérim pour employer des travailleurs étrangers bon marché et qui fait le lit de Poutine. C’est la vision du monde d’un homme d’un temps passé. Et cela devient de plus en plus un fardeau pour le FC Schalke 04. »

Hans Sarpei, ancien international ghanéen, analyse les positions de Tönnies (So Foot)

Trois semaines plus tôt, c’était du côté des dirigeants qu’était venu la polémique. Le président de Schalke 04, Clemens Tönnies, tient un discours à la chambre de métiers de Paderborn, à l’occasion de la journée mondiale de l’artisanat. Ce jour-là, il parle en tant que PDG du groupe industriel Tönnies Holding Deutschland, deuxième plus gros producteur de viande de porc en Europe. Et il présente une solution peu convaincante pour lutter contre le réchauffement climatique. Tönnies suggère sérieusement d’aider au financement de la construction de vingt centrales électriques en Afrique afin « d’éviter aux Africains d’abattre des arbres et de faire des enfants dès qu’il fait sombre ». La bombe est lâchée, mais les dégâts sont moindres. Le président écope d’une suspension de trois mois en étant maintenu à son poste.

Comme en Italie, le racisme est un vieux serpent de mer

Ce phénomène choque mais n’est pas nouveau. Dans les années 1980, le football allemand est entaché par la violence, les dérives extrémistes et par toutes formes de discriminations. Quand le football a commencé à être diffusé à la télévision, les clubs ont voulu régler ces problèmes. D’abord pour un souci d’image puis dans une perspective de profits. Les droits télévisés constituent une manne non négligeable pour les clubs. À la fin des années 1990, et en perspective de la Coupe du Monde 2006, les institutions footballistiques et politiques se penchent sérieusement sur le phénomène. C’est dans ce climat de coopération inter-organisationnelle que se développe l’initiative du « Fan Projekte », en français « Projet de fan ». Dans une cinquantaine de villes allemandes, des médiateurs assistent les ultras et tentent de trouver un terrain d’entente en cas de querelle avec un club.

Un Francfort/Mayence silencieux, en protestation contre la politique anti-ultra (Crédit vidéo : YouTube – HavellandUnioner)

Sans aller jusqu’à la gentrification anglaise, le public allemand devient hétérogène à mesure que le prix des places augmente. Les incidents liés au supportérisme baissent et aller au stade devient une véritable sortie familiale. Le Mondial permet à l’Allemagne de retrouver un sentiment de cohésion qui se fait naturellement ressentir dans les tribunes. L’Allemagne poursuit sa politique sécuritaire après 2006, ce qui n’est pas du goût de tous les ultras. En 2013 est lancé le mouvement « Ohne Stimme – Keine Stimmung », littéralement « Sans voix, pas d’ambiance ». Au début de chaque match, les ultras se taisent pendant douze minutes et douze secondes, en référence au 12 décembre 2012, date à laquelle une loi visant à exclure un peu plus les ultras allemands devait être étudiée.

« Personnellement, je considère que les supporters actifs et les ultras qui ont mené la campagne “Sans voix, pas d’ambiance” ont adopté une bonne position. D’une part, ils ont réussi à avoir la solidarité des autres supporters. D’autre part, de plus en plus de monde a considéré que ce débat prenait des proportions trop grandes et que la pression mise par les politiques était injustifiée »

Jonas Gabler, politologue allemand (So Foot)

Véritable barrière contre les dérives du supportérisme, ce texte visait à interdire la pyrotechnie, à baisser les droits télévisés d’un club en cas de dérapages discriminatoires ou encore des peines plus conséquentes pour ceux qui ne respectent pas les règles du stade. Malgré des protestations, les instances du football allemand ont tenu bon et n’ont fait qu’une seule concession : l’abandon du document que les groupes de supporters auraient dû signer. Maigre consolation qui a cependant eu le mérite d’ouvrir un peu plus le dialogue entre les clubs. Depuis, les contrôles aux portes du stade se font de façon plus modéré et les clubs ont accepté de ne pas mettre de grillage aux abords des tribunes, auparavant pensé pour éviter les invasions de terrain. Malheureusement, la métaphore du serpent de mer suggère que l’animal plonge mais remonte toujours à la surface.

Un problème essentiellement politique

Les dérives actuelles bénéficient naturellement d’un contexte favorable. Dans une période où la politique d’Angela Merkel est de plus en plus impopulaire, le parti de l’AfD a obtenu la seconde place dans le Brandebourg et en Saxe. Alors que les élections européennes avaient amorcé un retour de l’extrême droite dans le débat allemand, il est aujourd’hui un adversaire certain et affirmé de la politique présidentielle. Au premier semestre de 2019, et selon le quotidien Tagespiegel, 8 605 crimes et délits attribués à l’extrême droite ont été enregistrés. Pire encore, certains se revendiquent désormais ouvertement néonazi. Et le football ne fait pas exception.

En Allemagne, la politique migratoire dérange et les manifestations anti-migrants se multiplient (Crédit photo : RJF)

Dans les années 1990, le problème était différent. Dans une période post-réunification, à l’Est la police souffre d’un manque de moyens et d’une absence totale de légitimité. Les violences inter-ultras sont quasi inexistante, la cible réelle reste les forces de l’ordre. Les violences recensées sont le résultat d’actions irréfléchies perpétrées à la fin d’un match. L’alcool aidant, c’est la violence pure et simple qui prime, sans réelles convictions politiques. Ceux qui tirent aujourd’hui la sonnette d’alarme attirent l’attention sur les fondements de la violence actuelle, motivée par des convictions politiques ou religieuses.

Pensionnaire de troisième division allemande, le Chemnitzer FC a licencié son attaquant et capitaine Daniel Frahn, après que ce dernier ait assisté à un match en compagnie de figure du mouvement néonazi. Déjà averti en mars dernier après avoir exhibé un t-shirt où était inscrit la devise du groupe d’extrême droite HoonNaRa (Hooligans, Nazis, Racistes), Frahn n’a jamais caché sa proximité avec ces milieux. La politique répressive voulue par les instances semble aujourd’hui très loin. Les dérives du supportérisme allemand ont aujourd’hui un fort accent sociologique. Le rejet massif de la politique migratoire merkelienne et la peur d’autrui y sont pour beaucoup. Plus que jamais le football est le reflet de la société, pour le meilleur et pour le pire.