Samedi prochain à 19 heures, à la Türk Telekom Arena, Galatasaray reçoit Fenerbahçe pour un derby stambouliote toujours aussi chaud. Cependant, ce match ne cachera pas pour autant les nombreuses récriminations qui entâchent le football turc et son développement.

Toute la Turquie vibrera ce samedi pour le match phare du championnat mettant en scène Galatasaray face à Fenerbahçe. Un match piège pour les hommes de Fatih Terim qu’il faudra bien négocier. Avant de recevoir le PSG mardi prochain en Ligue des Champions, la victoire est impérative. Surtout, un miroir aux alouettes tant la situation du football turc dans sa globalité semble être problématique. À de bien nombreux égards et sans distinction de clubs et de personnes tant les maux sont importants.

La sélection turque, dommage collatéral ? (Crédit photo : FotoMaç)

Réseaux sociaux, médias, supporters : un cocktail conflictuel…

Le football turc traverse donc actuellement une forte zone de turbulences et d’interrogations. Matérialisée dernièrement par la démission du président de Beşiktaş, Fikret Orman de son poste. Une sorte de zone grise par laquelle il est impossible de déterminer avec précision quelle est la stratégie des clubs. L’avenir étant même quelque peu morose au vu de la situation de toutes les entités composant le football du pays.

« La mer est vide (expression turque désignant la fin de quelque chose, “Deniz bitti artık”, NDLR). Beşiktaş n’est plus géré. Cette situation signifie que ceux qui étaient aux commandes ont échoué… »

Cem Dizdar sur TRT SPOR, la chaîne sport du groupe national TRT sur la situation financière de Beşiktaş (Orta Cizgi)

Pêle-mêle, après chaque fin de journée, chaque club fait dans la protestation et accuse à tout-va. Le tout oscille entre protestations contre les joueurs accusés de ne pas assez mouiller le maillot. Quant aux dirigeants, ils sont « incapables de ramener » des bons joueurs pour valoriser l’aura de leur équipe. Sans compter les arbitres accusés, malgré (et surtout) la VAR d’être pour un club et contre… Tant est si bien que bientôt plus aucun d’entre eux ne trouvera grâce auprès des dirigeants pour les arbitrer.

Démission de Fikret Orman, président de Beşiktaş (Crédit vidéo : Youtube – CNN TÜRK)

Ajouté à ce beau tableau, des problèmes financiers profonds. Ainsi que quantité de joueurs non-turcs dans le onze de départ. Quand ces derniers ne sont pas relégués sur le banc de manière récurrente ou utilisés avec parcimonie. Bref, tous ces éléments sont conjugués avec des finances moribondes et le cocktail peut s’avérer explosif à plus d’un titre.

… et des dirigeants sans visions à long terme

Il n’est pas étonnant de voir chaque semaine un conflit éclater entre les clubs. Alimentés par les médias locaux avides de sensationnalisme et de manière partisane outrancière, le clivage est grand. Cette stratégie du court terme et de vision « Twitter » font que les vrais problèmes ne sont jamais abordés concrètement. Les réseaux sociaux prenant le pas à travers l’émotion et donc la vision à l’instant T.

De gauche à droite, Ali Koç (président de Fenerbahçe), Fikret Orman (futur-ex Beşiktaş ?), l’ancien premier ministre turc, Binali Yıldırım, Mustafa Cengiz (Galatasaray) et Göksel Gümüşdağ (Başakşehir Istanbul). Des sourires mais derrière, une lutte féroce (Crédit photo : Spor Havadis)

La formation des jeunes se trouve au cœur du sujet désormais. Sauf quelques exceptions (Trabzonspor, Altınordu, Gençlerbirliği), aucune politique réelle n’est mise en place par la Fédération turque. Cette incapacité à s’entendre et à se mettre d’accord plombe littéralement le football turc englué dans ses contradictions. Les dirigeants étant plus soucieux de conserver leurs avantages et prébendes que de déterminer des stratégies à moyen ou long terme. Une absence totale de vision dans laquelle les parties prenantes passent le plus clair de leur temps à s’invectiver.

Cüneyt Çakır serait pour Fenerbahçe. D’après ce site, chaque arbitre soutient une équipe, ce qui démontrerait qu’ils ne sont pas objectifs lorsqu’ils arbitrent ? (Crédit photo : ASPOR)

Dès lors qu’un président de la Fédération est élu, celui-ci sera accusé d’être pour ou contre les autres clubs d’Istanbul. Il est donc bien impossible d’obtenir un consensus et une vision permettant d’avoir un désir d’avenir commun. Les sujets épineux mais pourtant nécessaires sont donc mis en retrait au profit de conflits larvés et d’accusations réciproques. Une stérilité qui touche le niveau du championnant ainsi que les tribunes beaucoup moins fréquentés désormais dans certains stades.

Nihat Özdemir, président de la Fédération turque de football (TFF) et ancien vice-président de Fenerbahçe, est songeur devant le tableau proposé… (Crédit photo : Takvim)

Un eldorado plus si doré que ça…

Le cliché le plus répandu sur le championnat turc depuis une vingtaine d’années en Europe était simpliste mais vrai. Celui de voir arriver pléthore de joueurs finir tranquillement leurs carrières à Istanbul en soignant au passage leurs portefeuilles via des contrats dorés. Cependant certains joueurs tels Didier Drogba, Wesley Sneijder, Mario Gómez ou Alex de Souza furent des réussites mais bon nombre d’autres arrivées se transformèrent en échecs cuisants.

Alex de Souza (en bas, à droite) est une légende à Fenerbahçe et possède sa statue devant le stade comme un certain Thierry Henry à Arsenal ! (Crédit photo : Pinterest – Makbule)

Ces échecs sont d’autant plus retentissants que les contrats signés furent payés intégralement à leurs propriétaires. Ce qui a contribué à creuser le déficit structurel des clubs turcs depuis de nombreuses années. À travers les mercatos et le fameux « panic buy » de la dernière minute aux mercatos, la plupart de ces transferts étant effectués en raison de la volonté d’un directeur sportif voire d’un président. Toutefois, avec la dévaluation de la monnaie turque l’an dernier, le temps des transferts clinquants semble être révolu.

Felipe Melo, Wesley Sneijder and Didier Drogba, des trentenaires heureux (Crédit photo : Catherine Ivill – Getty Images)

D’où le nombre de prêts validés mais qui cache une réalité plus sombre encore. En transférant des joueurs ayant dépassé la trentaine et en leur faisant le rôle du sauveur de l’équipe tout d’abord. Puis, en rendant complexe et explosive une situation déjà alambiquée au départ. Si le joueur payé rubis sur ongle ne rend pas une copie satisfaisante, la pression médiatique, des supporters et des dirigeants, se dirigera implacablement sur lui. Ces flops se traduisant régulièrement par des ruptures de contrat ou des départs avant la fin de celles-ci.

Milli Takım ou club ? Quand l’un va, l’autre ne suit pas

Le football turc a connu ses meilleures années au mitan des années 90. Grâce à une politique qui misait sur les jeunes pépites locales. Dès 1993, avec Fatih Terim à sa tête, l’équipe nationale des moins de 21 ans remporta les Jeux Méditerranéens. Poursuivant ses efforts et son développement, le football turc remportera de nombreux succès de prestige et visible. Tels que la Coupe de l’UEFA en 2000 et la Supercoupe pour Galatasaray. Des participations aux Euro 96, 2000, 2008 et à la Coupe du monde 2002.

Merih Demiral (à gauche) applaudit avec l’homme des records en Turquie et qui était déjà là lors des plus belles heures du football turc, l’insubmersible Emre Belözoğlu. Passation de témoin et de génération ? (Crédit photo : TRTSPOR)

Depuis cette époque bénie et heureuse, quand l’un va, l’autre ne va pas… Cette saison ne fait pas exception dans la mesure où le frétillement de l’Équipe nationale est palpable. En effet, les hommes de Şenol Güneş sont premiers de leur groupe de qualification pour l’Euro 2020, devant la France. Une manière de renouer enfin avec le succès si long à venir depuis maintenant plusieurs années. Un Milli Takım renaissant mais qui reste tributaire du championnat. D’où le nombre élévé de joueurs à l’étranger sélectionnés désormais.

Arda Turan (N°14), Hamit Altıntop (aujourd’hui à la TFF), l’homme caché, Emre Aşık, Tuncay Şanlı (N°17), Sabri Sarıoğlu (N°20), Gökdeniz Karadeniz (N°10) (de gauche à droite), à l’EURO 2008. La belle épopée ! (Crédit photo : Eurosport)

Néanmoins, les résultats de clubs turcs engagés en Coupe d’Europe ne sont pas proportionnels à la sélection. Citons dernièrement le 0-0 pour Galatasaray à Bruges en LDC et défaites de Trabzonspor à Getafe (1-0), cuisantes pour Başakşehir (4-0 face à la Roma) et Beşiktaş (4-2 face au Slovan Bratislava). Cette incapacité à rendre un contenu satisfaisant des clubs rejailli sur le moral et l’indice UEFA. Ces impréparations et ce manque d’impact physique au-delà d’Edirne (ville frontalière avec la Bulgarie, NDLR) mettent en avant la différence de niveau dès lors que l’enjeu dépasse la Süper Lig.

Zeki, Merih, Çağlar, Okay VS Ahmethan : l’égalité pour tous?

Pourtant, malgré tout, un autre paradoxe existe bel et bien. Durant des années, les joueurs locaux, à quelques exceptions près (Tugay Kerimoğlu, Emre Belözoğlu, NDLR) avaient du mal à quitter Istanbul pour aller se confronter à la réalité d’autres championnats. Or, cette saison, de nombreux Turcs évoluent et sont titulaires dans leurs clubs respectifs. Zeki Çelik et Yusuf Yazıcı à Lille, Çağlar Söyüncü à Leicester, Okay Yokuşlu au Celta Vigo ou encore Merih Demiral à la Juventus, les titulaires réguliers sont nombreux.

Okay Yokuşlu (à gauche) et Cengiz Ünder (à droite), deux des joueurs matérialisant le renouveau du football turc en Équipe nationale (Crédit photo : Gerçek İzmir)

Ce qui pose de nouveau la problématique au pays d’Atatürk de savoir pourquoi la plupart de ces joueurs n’ont jamais eu l’opportunité de jouer plus haut (Zeki Çelik jouait à Istanbulspor, en D2 turque et Merih Demiral en équipes de jeunes à Fenerbahçe, NDLR). Vampirisés par des joueurs plus « connus », les places sont chères mais le rendement assez souvent peu reluisant. Dès lors, la pression inhérente est telle que même lorsqu’un jeune joueur est titulaire, un mauvais match de sa part et celui-ci sera cloué au pilori.

Ahmethan Köse, un des symboles ces dernières saisons de la pression pesant sur un joueur en Turquie. Un match avec Fenerbahçe et puis s’en va… (Crédit photo : Onur Coban/Anadolu Agency/Getty Images)

Le pauvre Ahmethan Köse ne dirait pas autre chose non plus. Celui-ci fut lancé il y a deux ans dans le grand bain par Aykut Kocaman, son entraîneur à Fenerbahçe. Titularisé en lieu et place du Néerlandais Robin van Persie, blessé lors d’un tour préliminaire d’Europa Cup face au Sturm Graz. Âgé de 20 ans, Köse fut littéralement, pour son unique match avec le club, vilipendé d’une telle manière qu’il ne s’en remis jamais. Aujourd’hui, ce dernier joue avec Samsunspor en D2 turque après avoir subi toutes les critiques injustement formulées…

Et demain, quelle volonté réelle ?

Finalement, le derby de samedi soir sera une nouvelle fois au centre de l’actualité de la Turquie. Galatasaray recevra donc son meilleur ennemi Fenerbahçe et fera vendre du papier (ou pas) et les éditos s’en donneront à cœur joie. Cependant, il ne faut pas se voiler la face éternellement. Tant que le football turc n’aura pas régler ses problèmes de gouvernance et structurels, difficile de miser sur l’avenir.

Le problème du football turc en passe d’être résolu à l’amiable ? (Crédit photo : Habertürk)

Clairement, pour les clubs ou l’Équipe nationale, il sera nécessaire de se réunir et de se poser les bonnes questions. Quel avenir pour la formation ? Comment résorber les dettes abyssales contractées par les équipes ? Comment réussir la gageure de se mettre d’accord sur des points essentiels pour le football turc ? Dans cette optique, ces questions nécessiteront des réponses et il faudra régler la mire car à terme, la qualité du championnat s’en ressentira.

« La Fédération turque (TFF) et l’escarmouche du 19h05 (année de création de Galatasaray, NDLR) »

Embrouille à la turque, la Fédération ayant suspendu Fatih Terim avec une annonce faite à 19h05… date de création de Galatasaray, ce qui a provoqué la colère des supporters du club (Hürriyet)

Pour être en capacité de générer une économie productive et ne plus être dépendant de joueurs de passage. Il faut pouvoir être en mesure de former, faire grandir et exporter des jeunes joueurs sur le marché mondial. La réalité est donc difficile mais rien n’est impossible pour les Turcs à condition de tout remettre à plat. La volonté des instances suivra-t-elle, là est toute la question. Fondamentale et vitale si le football turc veut progresser. Vaste mais aussi passionnant programme…