Le stade de football est le symbole d’un club, là où les chants font vibrer une ville, les exploits la fierté d’un peuple. S’il est considéré comme un lieu de communion et d’exaltation, il peut aussi devenir un lieu de violence avec une sécurité dépassée par les ravages du hooliganisme, sans oublier sa vulnérabilité face à la pression de la foule.

Le stade peut jusqu’à devenir un cimetière. Nul ne le sait mieux que les fans de Liverpool, frappés deux fois par des tragédies sans précédents. Des hooligans meurtriers à Bruxelles aux martyrs de Sheffield, retour sur les deux grands drames qui ont traumatisé à jamais Liverpool mais aussi la planète foot, à l’occasion des 30 ans de la tragédie d’Hillsborough.

Le Drame du Heysel, le premier grand choc.

En 1985, la ville de Liverpool marque son hégémonie dans le football européen. Les deux enceintes d’Anfield et de Goodison Park, voisines d’un kilomètres, font trembler la ville chaque week-end. Les Toffees d’Everton de Graeme Sharp et Neville Southall se sont offert la Coupe des vainqueurs de coupes le 15 mai, quelques jours après avoir écrasé le championnat anglais en finissant premiers avec 90 points.

Son dauphin, qui a fini 13 points derrière au championnat, n’est nul autre que Liverpool FC. En guise de consolation (et quelle consolation !), les Reds sont qualifiés pour la finale de la Coupe des clubs champions (appelée Ligue des Champions maintenant). 2 semaines après Everton, les Reds ont à coeur de ramener un second trophée européen à la ville de Liverpool.

Ce 29 mai 1985, les coéquipiers de Ian Rush et Bruce Grobbelaar se rendent à Bruxelles pour affronter la Juventus de Turin emmenée par Michel Platini et Zbigniew Boniek.

Bruce Grobbelaar, le gardien vedette de Liverpool dans les années 1980 (Crédits Photo : Liverpool FC)

Le supporters des Reds sont épiés et inspectés de très près, un important dispositif de police est mis en place. Avec le hooliganisme qui sévit dans les tribunes britanniques depuis les années 1970, la sécurité voit les supporters des Reds venus en nombre comme un danger au bon déroulement de la rencontre. La méfiance est d’autant plus forte que les fans de Liverpool sont connus comme les plus violents du championnat anglais.

L’organisation fait en sorte d’éloigner le plus possible les fans de Liverpool de ceux de la Juventus en les regroupant dans des virages opposés. Mais à cause d’une erreur de filtrage, des tifosi vont se retrouver dans un bloc à la base neutre, le Bloc Z, juste à côté des anglais.

Des supporters italiens à côté des anglais, dans le fameux Bloc Z (Crédits Photo : Wikipedia)

S’en suivent inévitablement des tensions entre supporters, des tensions qui montent progressivement, sans que la police ne décide de vraiment intervenir. Une heure avant le début du match, une centaine de supporters des Reds chargent en direction du Bloc Z. Les italiens et belges présents à cet endroit là reculent sous la peur et se compriment contre les murs et les grilles. Les portes donnant accès au terrain étant fermées, les italiens n’ont aucun échappatoire, pris au piège. La panique engendre une grande bousculade qui coûtera la vie à 39 personnes, mortes piétinées ou asphyxiées, et en blesse 400 autres. On ne comptera aucune victime anglaise. L’organisation décide pour autant de faire jouer le match pour garder le contrôle sur les supporters des Reds.

La Juventus de Turin remporte le match dans une atmosphère lugubre et étrange. Pendant que le match est joué, on continue en dehors du stade à évacuer les blessés et défunts. La Juve remporte le match 1 – 0. La célébration malheureuse de Platini lui sera vivement reprochée, le joueur avait hurlé de joie et levé le poing devant la tribune de tifosi pas d’humeur à la fête. La coupe et les médailles sont données dans les vestiaires, il n’y a pas de cérémonie sur le terrain.

La malheureuse célébration de Michel Platini (Crédits Youtube : 1985 FIGHTERS)

Au final, 26 supporters anglais seront inculpés ainsi que 3 belges dont deux officiers de gendarmerie qui étaient responsables du maintien de l’ordre. Les clubs anglais ne pourront pas participer à la Coupe des Clubs Champions durant 3 ans, puis 5 ans après des incidents lors de l’Euro 1988 impliquant des supporters anglais.

La rivalité avec Everton va se transformer en une véritable haine. Alors à leur plus haut niveau, les Toffees, champions en 1985 puis en 1987, se voient privés d’une compétition où ils auraient assurément pu faire de belles choses. Double peine pour le nouveau club de Gary Lineker avec l’annulation de la Supercoupe 1985 où les Toffees devaient affronter la Juve. Les clubs anglais, en général, vont se voir désertés et isolés, les joueurs fuient le championnat pour avoir la chance de participer à la Ligue des Champions.

Si les clubs anglais vont nourrir après le drame une haine importante envers le club de Liverpool FC qui est encore présente aujourd’hui, ils afficheront un soutien sans précédent au club en 1989.

Hillsborough, un traumatisme sans pareil

Liverpool s’est remis rapidement et efficacement du drame du Heysel, en remportant le championnat en 1986 et en 1988. Lors de l’année 1989, l’équipe est à nouveau en lice pour décrocher la 1ère place du championnat. Restant sur une série de 17 matchs sans défaite toutes compétitions confondues, les Reds se rendent le 15 avril à Hillsborough, l’antre de Sheffield Wednesday, terrain neutre pour la rencontre, afin de jouer la demi-finale de la FA Cup contre Nottingham Forest. L’affiche est alléchante, avec une opposition entre le 1er et le 3ème du championnat.

Hillsborough dans les années 1980, un stade vétuste où se massent nombre de fans (Crédits Twitter : @WSCsupporters)

Le coup d’envoi est programmé à 15 heures, mais d’importants embouteillages font qu’une grande partie des supporters arrive moins d’une heure avant la rencontre.

Les supporters de Liverpool se rassemblent en nombre devant les tourniquets qui donnent accès au virage ouest, celui qui est censé les accueillir. Cela provoque une première bousculade, à laquelle la police perd progressivement le contrôle. Pour éviter un trop grand désordre, la sécurité ouvre une porte prévue initialement à la sortie, la porte C, en envoyant les fans dans des zones déjà remplies à leur capacité maximale. Une centaine de fans se précipitent alors en direction des tribunes. S’en suit une grande cohue où les supporters déjà présents sont comprimés à l’avant contre les grillages.

Le match débute à l’heure prévue, sans que personne en dehors du virage ouest ne soupçonne quoi que ce soit. Mais au bout de 6 minutes de jeu, l’arbitre arrête la rencontre après que des supporters soient parvenus à s’enfuir sur la pelouse. A cause des problèmes liés au hooliganisme, aux jets de projectiles sur les terrains, aux envahissements de terrain, beaucoup de gradins de Premier League étaient équipés de grands grillages. Les supporters étaient ainsi bloqués, sans échappatoire.

Asphyxiés, écrasés, piétinés, 94 fans des Reds perdent la vie dans le stade le jour même. A ce nombre s’ajouteront 2 autres décès, formant ce chiffre devenu symbolique : 96.

Les tribunes où vont s’entasser des centaines de supporters (Crédits Photo : Liverpool Echo)

Cette immense tragédie va provoquer un grand respect de la part de tous les clubs du championnat, et même du monde entier. Le match entre les Reds et Nottingham Forest sera rejoué le 7 mai 1989, se résultant sur une victoire de Liverpool 3 – 1. Le club remportera ensuite la finale contre le rival Everton au terme d’un match fou se concluant sur le score de 3 – 2 à l’issue des prolongations.

Polémiques et poursuites

Les décisions à la suite des deux drames sont exemplaires. L’idée était de ne plus jamais revivre en Europe de telles tragédies. Cela n’empêchera pas pour autant le drame de Furiani à Bastia en 1992, un effondrement de tribunes qui causera la mort de 18 supporters.

Les sanctions sont d’abord considérables. A la suite du drame du Heysel, 11 supporters de Liverpool écopent de 3 ans de prison, dont 18 mois de sursis. Les clubs anglais sont interdits de 3 ans de Ligue des Champions, 6 pour Liverpool. Le montant des indemnisations est évalué à l’équivalent de 6,2 millions d’euros. Le stade, lui, a été rénové et, comme pour effacer le traumatisme qu’évoque le nom, est renommé « Stade du Roi Baudouin ». Les mesures quant à la sécurité des stades seront surtout prises après le drame d’Hillsborough, avec la fin des stades aux places debout en Premier League.

Pour ce qui est d’Hillsborough, le cas a été beaucoup plus compliqué à traiter et l’affaire est toujours en cours 30 ans après. La polémique a été très présente, avec une police qui a manipulé les preuves. Elle a mis la faute sur les fans de Liverpool en les qualifiant d’« ivrognes » et en prétendant que certains avaient resquillé. Le tabloïd The Sun osera publier des articles prenant le parti de la police, ce qui déchaînera la haine et la colère des supporters des Reds qui le boycotteront.

The Sun titre quelques jours après le drame « The Truth », attisant la colère des supporters de Liverpool (Crédits Photo : The Conversation)

Il faudra attendre 2012 pour que la justice se rende vraiment compte de la culpabilité de la police. Le Premier Ministre à l’époque, David Cameron présente alors ses excuses auprès des familles. En 2016, la police est enfin reconnue responsable, Cameron affiche alors son respect pour celles et ceux qui ont permis de faire éclater la vérité. En janvier 2019, un policier, David Duckenfield, est accusé d’être coupable d’homicide involontaire par grave négligence. Le 3 avril dernier, le jury déclare ne pas pouvoir encore se prononcer.

Je tenais à rendre hommage au courage extraordinaire pour les militants d’Hillsborough pour le leur longue recherche de la vérité. (Crédits Twitter : @David_Cameron)

Les familles se battent toujours pour que justice soit faite. Les plaies sont encore saillantes, le club est très marqué par le traumatisme, mais a pu compter sur un soutien important et des hommages nombreux, comme pour la Juventus en 1985.

Le mot d’ordre : l’unité

A l’issue du drame du Heysel, la Juventus de Turin va recevoir un grand élan de soutiens, passant même par le rival de la Torino. Un grand mémorial est érigé devant le stade, un autre à Turin. En 2010, une plaque est inaugurée à Anfield. Le terme italien « amicizia » est devenu le symbole de la paix difficile entre les deux clubs. En 2005, en Quarts de finale de la Ligue des Champions, lors de la première rencontre entre les deux clubs depuis 1985, les supporters des Reds ont brandi à Anfield une banderole avec ce mot « amicizia », recueillant l’applaudissement de nombre de tifosi, mais lors du match retour à Turin, des anglais se sont fait attaquer par des supporters italiens.

Le fond d’unité a été beaucoup moins difficile à trouver avec Hillsborough. Une plaque commémorative a été érigée à Goodison Park, stade du club rival Everton. Les deux clubs célébrent souvent ensemble l’anniversaire de la tragédie. A l’occasion des 25 ans, Roberto Martinez, alors entraîneur des Toffees, fait un discours à Anfield devant plus de 25 000 spectateurs. La cérémonie a été diffusée à Goodison Park. Des mémoriaux ont été construits un peu partout dans la ville. Mais l’hommage le plus fort se trouve sur le blason du club, avec les deux flammes sur les deux côtés, ajoutées à la suite de la tragédie.

Deux flammes au symbole très fort (Crédits : superleague.pun.pl)

Finalement, Liverpool a été vivement heurté par deux grands drames qui ont transformé et marqué à jamais le monde du football. Révélant les failles de la police vis à vis de la protection et de la sécurité des stades, ces tragédies ont engendré des batailles judiciaires compliquées, des dossiers toujours pas classés en 2019, amplifiant la difficulté pour les familles et les supporters de faire le deuil. Si la plaie est toujours profonde en 2019, Liverpool a souffert mais a su se relever grâce à la fusion, le soutien et la solidarité des supporters dans la douleur. Partout et pour toujours, You’ll never walk alone.