Adulé en Amérique latine, critiqué en Europe, jamais un entraîneur n’aura déchaîné autant de passion depuis presque trois décennies. Connaissant de grands succès mais pondérés par des échecs cuisants, focus sur celui que le monde du football appelle à juste titre El Loco !

Médaillé d’or aux Jeux Olympiques 2004 à Athènes avec l’Argentine, c’est à ce jour le seul titre que Marcelo Bielsa a remporté sur un banc. Mais comment expliquer le parcours de cet homme qui ne gagne rien en club mais qui reste une référence dans son métier ?

Bielsa le génie tactique

Bien que l’effet Bielsa soit temporaire partout où il passe, qui n’a pas pris de plaisir lors d’un match dirigé par le tacticien argentin ? Avec un jeu basé sur la domination défensive, la possession de balle, le football offensif et surtout un pressing haut, le 3-3-3-1 qui est son système de prédilection offre des matchs spectaculaires.

En 3-3-3-1, le système tactique de Bielsa coulisse parfaitement mais demande beaucoup d’efforts et de polyvalence à ses joueurs. Gauche : phase défensive. Droite : phase offensive.

Pris en modèle par de grands coachs tels que Pep Guardiola ou Mauricio Pochettino, ce bourreau de travail n’hésite pas à analyser des milliers d’heures de vidéo afin de connaître parfaitement ses joueurs (jeune de préférence pour les faire progresser), leurs points faibles mais surtout leurs points forts afin de prendre le meilleur de chacun d’entre eux. Dans son système, le milieu défensif central (MDC) est la pièce maîtresse de son schéma tactique. Recevant et distribuant tous les ballons en phase défensive, le 6 doit lorsque le ballon est en attaque descendre en défense centrale. En effet, lors de la remontée de balle, les latéraux se transforment en milieu. Le 4-1-4-1 de départ bascule donc en 3-3-3-1 forçant chacun des joueurs à être polyvalent.

Bielsa, le modèle de Guardiola. Crédit : Reuters

Tout juste arrivé à Leeds United en Championship cet été, on a déjà pu admirer le changement qu’il a apporté à l’équipe. Remontée en une touche de balle, un point de fixation au milieu pour faire le changement de système et laisser les défenseurs passer milieu et voilà que le ballon a déjà passé la ligne médiane pour passer à l’offensive. (Voir vidéo ci-dessous)

Mais cette méthode pompe énormément d’énergie aussi bien à l’entraînement que pendant les matchs et cela lui a porté préjudice par le passé. L’exemple le plus flagrant aura été lors de son passage à l’Olympique de Marseille (2014/2015). Champion d’automne en décembre devant l’ogre parisien, l’OM de Bielsa a fait rêver la France entière avec son jeu offensif, spectaculaire où tous les protagonistes se sont donnés corps et âme durant toute la première partie de saison en étant même leaders de la 6ème à la 20ème journée.

Je dis toujours que le football repose sur le mouvement. Sur le terrain, il n’y a aucune excuse, aucune raison, pour qu’un joueur ne court pas.

Seulement après la trêve hivernale, patatra, c’est la chute … Les joueurs sont cuits, ne mettent plus un pied devant l’autre et dégringolent jusqu’à la 4ème place en fin de championnat. La faute à une tactique épuisante aussi bien physiquement que mentalement même si la méthode ne fait effet de façon permanente.
Et pour cause, personne n’arrivera a lui faire changer de tactique. Jamais il ne s’adaptera à son adversaire et même si son équipe est rincée physiquement à l’image de son Athletic Bilbao de 2011/2012 chutant d’une probable qualification en Europa League à une 10ème place en Liga, sans oublier la claque (3-0) contre l’Atletico Madrid en finale de l’Europa League laissant un goût amer à cette fin de saison pourtant remarquable de ce modeste club espagnol. Au moins, ils auront brillé et surtout vibré sous la houlette d’El Loco …

Bilan de Bielsa depuis 1998 et totaux de points marqués par matchs. Crédit : Transfermarkt

L’entraîneur originaire de Rosario (Argentine) est ainsi un modèle pour ses compères et il est surtout écouté. En mars 2015, il était l’invité d’honneur d’une cérémonie à Florence regroupant tous les entraîneurs d’Italie où il y réalisa un exposé de plus d’une heure à l’aide de vidéos et diapositives devant des coachs comme Antonio Conte, Rafael Benitez ou encore Rudi Garcia.

Explications vivantes et dynamiques de Bielsa sous le regard attentif d’Antonio Conte

Un entraîneur au double visage …

Mais ce génie tactique n’a pas son surnom de Fou par hasard. Capable du meilleur sur le banc de touche, il est aussi capable du pire en dehors comme menacer des supporteurs avec une grenade ou quitter un club seulement trois jours après y avoir signé son contrat.

Mon surnom, je le dois à mon comportement parfois extrême.

Et effectivement, depuis 1992 et la réception de supporters de Newell’s Old Boys mécontent devant chez lui avec une grenade à la main, son surnom d’El Loco lui colle à la peau mais il l’assume pleinement.

On retrouve ensuite son tempérament sanguin lors de son passage à Bilbao en 2012. Furieux de constater des retards lors les travaux de rénovation du centre d’entraînement, il s’en prend alors violemment au chef de chantier qu’il attrape à la gorge. Il s’en est expliqué mais assume pleinement l’altercation :  « Effectuer la préparation d’avant-saison dans ces conditions me discrédite dans mon rôle d’entraîneur, a-t-il estimé. Lorsqu’on planifie des travaux, on respecte les dates. Je n’ai pas pris de vacances, je me suis même parfois entretenu jusqu’à quatre heures par jour, depuis l’Argentine, avec le chef du chantier. L’un des secteurs devait être terminé le 2 juillet mais on m’a dit que seulement la moitié l’était. Quand j’ai vu ça, je me suis énervé parce qu’un club qui pèse 300 millions d’euros ne peut pas travailler dans de pareilles conditions ».

Mais son comportement ne se résume pas à des coups de folie physique ou verbale mais aussi à une certaine philosophie du football. Grand adepte de la vidéo et amoureux de la lecture, il n’a pas hésité à faire venir au Japon pour la Coupe du Monde 2002 plusieurs milliers de cassettes afin d’analyser les adversaires qu’il rencontrera avec sa sélection d’Argentine. Malgré cela, il se fait sortir en phase de poule et deux ans plus tard, il quitte son poste pour s’isoler dans un couvent sans téléphone ni télévision. Il se ressource alors dans ses livres sans contact extérieur durant trois mois.

 «Quand j’ai quitté mon poste de sélectionneur, je me suis enfermé dans un couvent,  j‘ai emporté des livres. Je n’avais ni téléphone, ni télévision. J’ai donc beaucoup lu. Je ne crois pas avoir rencontré quelqu’un qui lit autant que moi sur le football. Ça a duré trois mois. J’ai commencé à me parler tout seul. Je crois que je devenais vraiment fou

Aussi instable qu’imprévisible, Marcelo Bielsa se fait une réputation de génie du football puisant ses inspirations chez des entraîneurs comme Louis Van Gaal mais il n’a pas marqué tous ses clubs de la meilleure des manières. Lors de son passage à l’Olympique de Marseille (2014-2015), de sa saison en demi-teinte, certains ont retenu seulement la première partie de saison d’anthologie, d’autres seulement le classement et l’absence de trophée fin mai. Mais tous ont retenu son coup de sang un soir du 8 août 2015 où il démissionna après une défaite 0-1 face à Caen lors de la 1ère journée. La faute aux dirigeants marseillais de l’époque qui n’auraient pas respecté leurs engagements lors de la prolongation de son contrat. Et comme Bielsa est un homme de parole et d’engagement …

Plus récemment, il plante la Lazio Rome deux jours après avoir signé son contrat à l’été 2016 par le biais d’un communiqué :

En 2017, il retrouve la Ligue 1 et rejoint le LOSC afin de lancer le projet du nouveau propriétaire Gérard Lopez. Son mercato a beaucoup fait parler à Lille et en France, le technicien a en effet décidé de s’appuyer uniquement sur des jeunes joueurs prometteurs en mettant au placard les joueurs d’expérience. L’aventure tourne court et finit mal. Après 13 matchs pour seulement trois petites victoires, il est mis à pied par son club.

Dans un monde footballistique où le palmarès et les résultats priment sur tout le reste, Marcelo Bielsa n’a pas vraiment marqué les clubs par où il est passé. Surtout quand son caractère volcanique peut tout faire éclater à n’importe quel moment. Mais son sens tactique et son assiduité en font un entraîneur hors du commun. Ne reste plus qu’a espérer pour Leeds United, club emblématique d’Angleterre qui évolue maintenant en Championship (D2), de lui permettre de laver cet affront.