Lundi prochain, dans le cadre de la deuxième journée de qualifications des éliminatoires de l’Euro 2020, dans le groupe B, le Portugal de Cristiano Ronaldo rencontrera la Serbie du Marseillais Nemanja Radonjić à Lisbonne. Sur le papier, les favoris seront théoriquement les Lusitaniens. Toutefois, attention aux Serbes. Qui connaissent parfaitement bien leurs adversaires. Les deux pays ayant des liens très profonds.

Portugal-Serbie, deux pays liés par l’Histoire (Crédit photo : Depositphotos)

Dans un monde du football toujours plus géopolitique et globalisé, les rencontres entre certains pays permettent de se replonger dans l’histoire. Celle avec un grand H. Sur le plan footballistique, la sélection portugaise est certes une des meilleures d’Europe. Et se compose de quantités de joueurs de premier plan. Les Serbes, quant à eux, cherchent leur gloire éphémère du passé et tentent de régénérer leur équipe. Mais ces deux pays ont en commun bien plus. Une histoire mêlant travailleurs, immigrations, royauté. Avec également une racine française.

Empire, lien royal et mariage princier

Petite digression hors football pour débuter. Commençons par une affirmation. Sur le papier, les deux pays n’ont pas de lien réel ou direct entre eux. Les Portugais étant à l’extrême ouest de l’Europe et se tournant davantage vers le Brésil, l’Angola ou l’Espagne et la France. Quant aux Serbes, ces derniers faisaient partie d’une entité globale aujourd’hui dissolue, la Yougoslavie. Et qui donna naissance à plusieurs pays dont, la Serbie donc, mais également la Croatie, la Bosnie ou la Slovénie. Une région historiquement marquée et indubitablement liée à des guerres.

Toutefois, à ce sujet, un lien existe malgré tout entre le Portugal et la Serbie. Les deux pays ayant une particularité bien définie. Tous deux ont fait partie d’une entité dirigeant de nombreuses communautés en leurs seins. Le Portugal, important empire et puissance coloniale durant plusieurs siècles, et la Yougoslavie en tant que Royaume d’abord puis République fédérale avec un agrégat de pays et de communautés.

Du reste, un lien princier peut également être fait. Pour les amateurs de royauté et de têtes couronnées. Puisqu’en 1955, Alexandre de Yougoslavie, chef de la branche cadette de la maison royale de Serbie, se maria avec la princesse Maria-Pia de Savoie. Dans une charmante station balnéaire située à Cascais, à l’ouest de… Lisbonne. À l’époque, pour les familles yougoslaves en exil, ce mariage avait été une bouffée d’oxygène et fait la une des gazettes à sensations.

Mariage princier pour des Princes en exil, au Portugal (Crédit photo : noblesse et royautes)

France, sociologue et établi

Digression, toujours. Avec, cette fois, une plongée directe dans la France dans années 1960-1970. Comme un écho à l’actualité récente. Mélangeant les soubresauts des révoltes estudiantines et sociales pré-Mai 68 et les conditions de travail des ouvriers notamment immigrés. Dans les usines, ces derniers devinrent un sujet d’étude pour de nombreux sociologues.

Effectivement, ces intellectuels voulurent, à leur niveau, découvrir, de l’intérieur, le fonctionnement d’une grande entreprise industrielle et le travail effectué par les ouvriers sur les chaînes de productions. Souvent issus de l’immigration, ces ouvriers subissaient une surveillance et une répression féroce de la part de leurs directions. Pour empêcher une éventuelle tentative de soulèvement ouvrier.

« L’établi » du sociologue de la Rue d’Ulm, Robert Linhart. Un livre sur les travailleurs et ouvriers. Notamment Portugais et Yougoslaves. (Crédit photo : Editions de minuit)

L’objectif de ces sociologues étaient donc de littéralement « s’établir » dans les grandes usines et nouer des contacts avec les ouvriers. Et, de ce fait, encore et toujours tenter de les soulever contre l’ordre établi et leur hiérarchie. Un sorte de « Grand Soir » utopiste mais vouée à l’échec au final.

Liens ouvriers entre Portugais et Yougoslaves

Dans cette optique, l’un de ces « établis », Robert Linhart, tendance communiste, y puisa son inspiration et fit même fait paraître, en 1981, un livre s’intitulant tout simplement « L’établi ». Le titre faisant écho à un double sens puisque le mot établi signifie d’une part établissement et installation. Et, d’autre part, un meuble permettant à un artisan ou un ouvrier de fixer ses outils.

Durant un an, Linhart aura donc l’occasion de travailler, observer, converser et analyser scrupuleusement le travail des ouvriers de Citroën, Porte de Choisy. Côtoyant tous les jours, des ouvriers africains, maghrébins, portugais ou encore yougoslaves. Il verra une hiérarchie se mettre en place selon les pays d’immigration.

Et les postes affectés qui vont avec. Dans une communauté de travail où chaque pays se situait sur une échelle bien précise. « Ouvrier spécialisé 1 » en bas de l’échelle pour les Africains et Maghrébins. « O.S. 2 » pour les deux autres et ainsi de suite. Deuxième lien direct entre le Portugal et ce que l’on nommait alors la « Yougoslavie ». Cette fois sur le lieu de travail. À rebours des princes et princesses.


Deux pays, deux peuples, une même volonté de liberté

S’il est naturellement difficile de préjuger des faits, force est de constater une certaine similitude entre les Portugais et les Yougoslaves d’hier. Deux pays avec une forte connotation à l’émigration. Très liés à leurs familles et ne coupant jamais réellement le lien avec leurs pays d’origines.

Avec un historique ouvrier très fort fait de travail, d’abnégation et d’humilité. De volonté d’intégration et, de la part des parents, d’élévation sociale pour leurs progénitures. Ainsi qu’une volonté de se soustraire à un ordre, toujours établi, dans leurs pays respectifs. Portugal de Salazar d’un côté faisant la part belle à un esprit de droite très réactionnaire. Contre Yougoslavie communiste de Josip Broz dit « Tito », de l’autre.

D’où l’idée d’émigrer pour tenter de trouver sa chance ailleurs. Tout en gardant un contact important avec la famille restée aux pays. Bref, une réelle volonté d’être libéré, dans leurs pays d’adoption, du carcan répressif de leurs pays respectifs.

Une proximité footballistique très forte

De plus, un fait, bien réel celui-là, vient corroborer cette assertion. Le football. Sport universel dans toute sa splendeur. Dans la mesure où le championnat portugais, la Liga NOS, a vu passer quantités de manieurs de ballons originaires des Balkans. D’ex-Yougoslavie hier ou de la Serbie d’aujourd’hui, leur nombre est loin d’être négligeable. Et leurs talents ont souvent permis à leurs clubs de bien figurer et remporter des trophées.

Que l’on songe aux plus connus. Comme, auparavant, l’ailier Ljubinko Drulović qui fit les beaux jours du FC Porto dans les années 90. Ou bien encore au Mancunien Nemanja Matić, deux ans durant à Benfica, blessé et forfait pour le match contre le Portugal. Passage qui lui permettra d’aller par la suite en Premier League à Chelsea. Deux excellents pieds gauche.

Le Ljubinko Drulović « express ». Parti de Porto pour arriver à Belgrade (Crédit vidéo : Youtube Memória e presente)

Cette tradition se perpétuant toujours à l’heure actuelle avec le milieu Ljubomir Fejsa, depuis six ans au Benfica ou l’ailier Andrija Živković, trois ans également au sein des « Aigles ». Benfica qui décidément a une certaine accointance avec le football dit « orthodoxe ». En effet, le club de João Félix s’étant fait une spécialité d’accueillir une forte communauté grecque depuis de nombreuses saisons. Les Grecs étant par définition très liés, de leurs côtés, aux Serbes notamment vis-à-vis de la religion orthodoxe.

Un football porté sur l’attaque

Un autre point commun est le jeu pratiqué par les deux pays. Historiquement, les Serbes, et ex-Yougoslaves, étant même surnommés les « Brésiliens d’Europe » dans les années 80 en raison de leurs capacités d’attaque et des magiciens du ballon qui sortaient de leurs rangs.

Avec des manieurs de ballon devant et des joueurs physiques derrière, les Serbes, pas étonnant que ces derniers n’aient aucun mal à se hisser au sein des différents clubs portugais du championnat. Qui en redemande même. Avec, au total, depuis une trentaine d’années, une bonne cinquantaine de joueurs serbes passés dans les rangs des clubs portugais.

Dans tous les clubs. Y compris ceux derrières les trois grands du pays. Allant du Vitória Guimarães ou le Nacional de Madère en passant par Boavista ou Chaves. Et pour certains, pendant plusieurs saisons d’affilée.

Luka Jović, un pont entre deux cultures

Cette association serbo-portugaise est même matérialisée par un joueur, l’attaquant de Francfort Luka Jović qui aura l’occasion de se mettre en évidence très rapidement. Prêté par le… Benfica au club allemand cette saison. Et qui aura un double match très prochainement.

Tout d’abord, le match de lundi prochain avec sa sélection face aux hommes de Fernando Santos. Et, trois semaines plus tard, un retour à Lisbonne pour y affronter en quarts de finale de Ligue Europa le… Benfica. Encore et toujours. Quand on aime, on ne compte pas dirait le dicton. Luka Jović est en cas parti pour faire parler de lui.

Son sélectionneur n’hésitant pas le comparer à l’Uruguayen du Barça Luis Suárez dans la presse de son pays. Jović sera un des pions essentiels des « Orlovi ». Mot qui signifie d’ailleurs « Aigle ». Comme pour le Benfica. Quand on aime…

« É um goleador clássico com grande controlo de bola e uma ótima perceção do jogo. Comparo-o a Luis Suárez. É corajoso e perigoso porque é um oportunista sempre à espera de uma falha dos oponentes ».

« Luka Jović est un buteur classique avec un excellent contrôle de balle et une bonne vision de jeu. Je le compare à Luis Suárez. Il est courageux et dangereux parce qu’il se crée toujours des occasions de buts ».

Mladen Krstajic compare Luka Jović à Suárez. Beau compliment. (A Bola)

Relation serbo-portugaise dans les autres sports

Si le football est la face la plus connue de cette proximité entre les deux pays, les autres sports ne sont pas en reste. Loin de là. Avec les différentes sections des trois grands du pays, tels que le basket ou le handball, de nombreux joueurs de l’ex-Yougoslavie sont également présents.

Le plus connu étant le handballeur serbe Stefan Terzic jouant au Benfica avec un certain Kévynn Nyokas. Dont les amateurs de hand connaissent certainement le frère jumeau. Qui n’est autre qu’Olivier, international français de handball. Coéquipier d’un certain Nikola Karabatic, né en Serbie. Sans compter la multitude d’autres joueurs originaires de la région entre les Croates ou les Slovènes qui peuplent les championnats portugais.

Ou bien encore des techniciens de renom pour ce sport. Tel Ljubomir Obradović, vainqueur du championnat local six fois d’affilée. Avec le FC Porto entre 2009 et 2015. Et qui s’occupe aujourd’hui de la sélection serbe de handball féminin.

Un Portugal conquérant, une Serbie fière

Avec un championnat d’Europe dont le Portugal est le tenant du titre, Bernardo Silva et ses camarades voudront bien débuter leurs qualifications. Cependant, rien n’est acquis et la Serbie ne viendra certainement pas en victime expiatoire à Lisbonne. Son match nul, un but partout contre l’Allemagne hier à Wolfsburg le prouve. Avec un but de Luka Jović.

Avec une nouvelle génération, des joueurs aguerris et une culture du combat, les hommes de Belgrade seront prêts. Ce qui promet un match âpre et rugueux en perspective. Et un beau match physique avec notamment Rúben Dias contre Aleksandar Mitrović.

Quand le meilleur joueur de tennis, le Serbe Novak Djokovic essaye de parler Portugais.

Si les liens entre deux pays ne sautent souvent pas aux yeux, il existe toujours une relation à un niveau ou un autre. Le monde étant un grand village commun. Et puis, quoi de plus beau que de voir l’idole de tout un pays, le tennisman serbe Novak Djokovic, tenter de parler la langue de Pessoa et Cristiano. Ce qui raffermit, plus qu’un match de qualification, encore davantage les liens méconnus entre le Portugal et la Serbie. De Vasco de Gama à Nikola Tesla. De l’Ouest à l’Est.