La Coupe du Monde à peine achevée, c’est déjà les temps de chercher à connaître le secret de longévité des Américaines qui ont affichées une quatrième étoile sur le maillot Stars and Stripes. Pour autant, le football européen n’a pas démérité dans cette compétition qui doit donner le goût d’aller encore plus loin.

Est-on consolé ? Peut-être un peu. Parce que la France a été crucifiée en quarts de finale par celle qui a, à elle seule, éliminé l’Espagne et a fait 50% du boulot dans cette finale face aux Pays-Bas, en plantant le premier but, sur pénalty (1-0, 61ème). Elle. Celle qui est élue, à l’issue de cette huitième Coupe du Monde meilleure buteuse et meilleure joueuse. Celle qui vient d’avoir 34 ans (le 5 juillet dernier), celle que Jessica Luther du Huffington Post surnomme la pink-then-purple-haired troll slayer (tapez sur Google, vous comprendrez immédiatement de quoi il s’agit) : une sorte de troll tueur aux cheveux à mi-chemin entre le rose et le violet.

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Megan Rapinoe, bourreau des Bleues, de l’Italie, l’Espagne est sacrée Soulier d’Or et meilleure joueuse de ce Mondial 2019 (crédit Twitter : @ActuFoot_)

Elle. Megan Rapinoe. Ou Wapinoe pour tous les Français qui tentent de prononcer son nom à l’Américaine avec un soupçon d’accent français (mais vraiment un soupçon).

Une victoire américaine, une Coupe du monde européenne

Il était écrit quelque part que cette Coupe du monde serait celle de Megan Rapinoe. Peut-être que cela console un peu nos Bleues de partager le même sort que toutes les équipes qui se sont trouvées en travers de la route de Rapinoe & co, même si on se dit qu’on vaut quand même un peu plus que ces pauvres Thaïlandaises qui se sont pris 13-0 d’un coup le 11 juin dernier. Mais demandez aux Espagnoles, aux Anglaises si elles ne sont pas rentrées dépitées. Défaites sur le même score (2-1) alors qu’il y avait la place de passer. Ça devait passer. Mais le VAR a dit non. Les Espagnoles ont sombré en deux coups de VAR, un pour les Anglaises. Deux penalties sifflés contre les Ibériques, le but de l’égalisation refusé aux Three Lionesses.

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Les Three Lionesses garderont un goût amer de leur demi-finale, avec un but égalisateur invalidé par le VAR (crédit Twitter : @Telefoot_TF1)

On n’a pas fini de gloser sur les vertus et les vicissitudes de cette technologie (au service ?) d’un arbitrage plus juste.

Est-on consolé ? On peut quand même l’être. Parce que le football européen domine le monde. Depuis les quarts de finale, exception faite des Etats-Unis, seules des équipes européennes composent le tableau. Norvège, Angleterre, France, Italie, Pays-Bas, Allemagne, Suède. L’Europe domine le football féminin. D’accord, l’Europe de l’Ouest. D’accord, après les Etats-Unis.

Certes, l’Europe est le continent le plus représenté dans cette Coupe du monde et de loin. La zone UEFA a pu aligner neuf équipes, les zones Amérique du Sud, Amérique du Nord et Afrique trois chacune, la zone Asie cinq et l’Océanie une équipe seulement. Le nombre d’équipes par zone, c’est la FIFA qui décide en fonction du classement mondial. Au dernier en date, celui du 29 mars 2019, sur les vingt premières équipes de tête, onze européennes. L’actualisation du classement suite à ce Mondial, ne changera rien.

Les forces du football européen au féminin

On pourrait commenter des heures les raisons de ce nouveau triomphe américain : l’amendement Title IX de 1972 contre les discriminations dans le sport, le développement du sport universitaire, la professionnalisation, l’état d’esprit… Il est dommage de ne pas s’arrêter aussi sur les forces de notre football européen et son rayonnement.

Signe de sa vitalité : l’attractivité de nos clubs. C’est simple, les footballeuses des autres continents s’exportent principalement en Europe, sinon aux Etats-Unis, et dans une bien moindre mesure en Chine. Le groupe A, celui de la France, est un bon exemple. Dans l’équipe sud-coréenne, seules deux joueuses n’évoluent pas dans le championnat national : Cho So-hyun et Ji So-yun. La première a choisi West Ham, la seconde Chelsea. Quant aux Nigérianes, seize des vingt-trois sélectionnées jouent dans un championnat étranger, européen très majoritairement (France, Suède, Angleterre, Espagne, Portugal…). Très marginalement en Chine avec deux joueuses seulement.

Les grands clubs européens attirent les meilleures joueuses de tous les continents comme la Coréenne Ji So-yun (crédit vidéo : YouTube Canal Plus Sport)

La Coupe du Monde file donc sous le nez de toutes les équipes européennes, parce qu’en la matière les Etats-Unis restent devant. Et, à l’heure où tombe le rideau sur cette huitième édition, après avoir passé des semaines et des semaines à se révolter à juste titre quant aux inégalités béantes entre hommes et femmes dans ce beau monde du ballon pas très rond, on en oublie aussi que les inégalités femmes/femmes sont tout aussi prégnantes et préoccupantes.

On a tous encore en tête les yeux embués de Marta, et ces mots, à l’issue de l’élimination du Brésil face à la France (2-1, 23 juin 2019)

« C’est ce que je demande aux filles. Il n’y aura plus jamais de Formiga. Il n’y aura plus jamais de Marta. Il n’y aura plus de Cristiane. La survie du foot féminin dépend de vous. Alors pensez-y. Valorisez-le plus ! Pleurer d’abord pour sourire à la fin.

Marta, numéro 10 Brésil
Après l’élimination du Brésil face à la France, Marta lance un appel aux filles et au football féminin (crédit Twitter : @LeHuffPost)

On a en tête également le combat des Argentines pour obtenir la professionnalisation du championnat. Chose faite depuis le 16 mars 2019. On se souvient aussi de leur grève, racontée par l’Equipe Magazine, entamée en 2017 pour que soient réellement versés les 150 pesos (environ 5€) par journée d’entraînement permettant de couvrir le trajet et compenser l’absence au travail du fait des matchs. Demander aussi une meilleure organisation afin d’éviter, comme cela a été le cas lors d’un déplacement en Uruguay, de devoir voyager à 4 heures du matin et se reposer dans le car en attendant le coup d’envoi.

Pendant ce temps, aux Etats-Unis, les joueuses attaquent leur employeur (la Fédération) pour obtenir une augmentation salariale. Aux Etats-Unis, en Europe, on se bat pour les salaires. Ailleurs dans le monde, dans bien des pays, on se bat pour exister.

C’est vrai que notre football féminin nous semble à la traîne, c’est vrai qu’on tombe de sa chaise quand on apprend que les joueuses de Soyaux ont presque toutes signé un contrat fédéral, pour un salaire mensuel à peine plus élevé que le SMIC. Soyaux cette saison finit cinquième d’un championnat féminin qui compte douze équipes. Combien touchent les joueurs de Nice, de Rennes ?

Le football au féminin enraciné en Europe

Les Etats-Unis et l’Europe de l’Ouest à l’avant-garde. Pour combien de temps encore, on ne sait pas. Suite à ce Mondial, le milliardaire chinois Jack Ma, fondateur d’Alibaba, versera 130 millions d’euros sur 10 ans pour aider à « la prévention et le traitement des blessures, le développement de carrière des joueuses retraitées, le développement technique et la formation des entraîneurs, et le développement des jeunes » en Chine.

Le milliardaire chinois Jack Ma, fondateur d’Alibaba, fait un don de 130 millions d’euros pour développer le football féminin. Oui, un don ! (crédit Twitter : @CCordouan)

Reste que notre Europe de l’Ouest reste à la pointe. À chaque édition de la Coupe du monde, nos équipes ont brillé, même si à ce jour, seules la Norvège et l’Allemagne ont été sacrées. Lors des huit éditions, le dernier carré était dominé par les équipes européennes, plus quelques invitées comme le Japon, la Chine ou le Brésil (Etats-Unis à part). Dans son livre « Football féminin : les Coupes du monde officieuses », le journaliste Thibault Rabeux nous rappelle que les équipes européennes, représentées par des clubs ou par des sélections nationales, ont fait les beaux jours de ces compétitions hors FIFA qui ont fleuries dans les années 70 et 80 offrant aux femmes leur première grande exposition médiatique footballistique. Pour mémoire, c’est le Danemark qui remporte le Mondial de 1971 au Mexique, le HJK Helsinki et le Stade de Reims remportent ex-aequo le World Women’s Football Invitational Tournament de 1978, à une époque où les équipes asiatiques (chinoises, japonaises) sont omniprésentes tout comme les américaines (Sud et Nord) quasi-absentes. Il faut attendre 1988 pour voir une équipe africaine participer à une compétition internationale : c’était la Côte d’Ivoire, c’était l’International Women’s Football Tournament.

Le livre de Thibault Rabeux nous apprend que les équipes européennes sont présentes dès les premières compétitions internationales officieuses de football féminin dans les années 70 et 80 (crédit Twitter : @BrigitHenriques)

Il y a une constance footballistique réelle dans notre Europe de l’Ouest, depuis cinq décennies. Si ce football a survécu, c’est notamment par la volonté de pionnières qui se sont battues pour que le football au féminin soit reconnu par les instances nationales (1969 pour la France, 1970 pour l’Allemagne et l’Angleterre, 1979 pour le Brésil….). Ou par l’existence de pays qui font de l’égalité entre les genres un modèle de société (pays scandinaves). La pionnière Annie Fortems a coutume de dire qu’on ne transige pas pour obtenir d’exister. On ne demande pas à moitié. Il faut tout, être entière, car rien n’est autrement possible.

L’Europe des pionnières et de l’égalité femmes/hommes

Il ne peut pas ne rien rester de cet héritage. Et les mauvaises graines semées aux quatre vents de cette moitié du vingtième siècle ont enraciné dans les pelouses européennes une tradition du foot au féminin, ont structuré des championnats, jeté les bases de la professionnalisation. Voilà pourquoi sur ce Mondial 2019, sept des huit équipes quart de finalistes étaient européennes. Bon nombre de pays d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’Asie sont encore bien loin de l’Europe.

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Illustration des abîmes existant encore dans le football féminin, le 13-0 infligé par les USA à la Thaïlande (crédit Twitter : @telefoot_TF1)

On peut envier le système américain, la draft, le vivier de joueuses, le statut professionnel. C’est aussi un système à deux vitesses qui pait bien ses internationales et laisse les autres joueuses à la merci de clubs qui ne peuvent pas toujours leur offrir des conditions décentes de vie et d’entraînement. L’exemple des Sky Blues l’a prouvé récemment. On est bien sûr tous très déçus de ne pas avoir vu Amandine Henry, chez elle, soulever le trophée ultime. Notre football féminin européen n’a pourtant pas à rougir, il prend de l’ampleur, il faut accompagner, accompagner encore ce mouvement. L’augmentation du nombre de licenciées, le sponsoring de la D1 féminine par Arkema (3 millions d’euros sur trois ans) ou de la FA Women’s Super League par Barclays (11 millions d’euros sur trois ans) prouvent que le football attire sur les terrains et en dehors.

Que ce Mondial accélère encore le mouvement. La domination du monde n’attend plus.