« Aujourd’hui, n’importe quel joueur vaut 100 millions d’euros ». Par cette phrase, Cristiano Ronaldo pointe du doigt l’inflation du prix des transferts. Décryptage d’un mercato aux montants exponentiels.

Lors d’une interview accordée à la chaîne portugaise TVI, Cristiano Ronaldo a donné son avis sur l’augmentation des prix des transferts. Le numéro 7 de la Juventus s’est montré dur dans ses mots : « Combien pourrais-je valoir ? C’est difficile à calculer dans le football moderne », a déclaré le quintuple Ballon d’Or. « Les clubs misent beaucoup sur le potentiel, l’industrie du football a changé. Mis à part le cas de João Félix (vendu pour 126 millions par Benfica à l’Atlético Madrid, NDLR), n’importe quel joueur peut aujourd’hui être transféré pour 100 millions d’euros, même sans avoir rien fait ». Et ce mercato ne semble pas faire exception, trois transferts à plus de 100 millions d’euros ont été réalisés. Alors que cette somme paraissait pharaonique il y a encore quelques années, elle est aujourd’hui monnaie courante.

L’arrêt Bosman ou la globalisation du mercato

Comme pour la plupart des phénomènes footballistiques modernes, l’arrêt Bosman constitue le point de départ des explications. Cet arrêt est une décision de la Cour de justice européenne qui a permis la libre circulation des joueurs par la suppression de quotas. Par conséquent, la concurrence s’est nettement intensifiée lors du mercato. Au moment de sa promulgation en 1995, c’est le Brésilien Ronaldo qui détient le record du plus gros transfert. Passé d’Eindhoven au FC Barcelone pour 15 millions d’euros, ce montant peut aujourd’hui faire sourire. Les clubs italiens vont par la suite définitivement poser les bases du marché moderne, quand Hernán Crespo passe de Parme à la Lazio contre 56 millions d’euros au début des années 2000.

Aujourd’hui critique quant au mercato, Ronaldo a été pendant un temps le joueur le plus cher avant l’arrivée de Bale à Madrid (Crédit photo : Buzz Sport)

Très vite, le marché des transferts se met à l’heure espagnole. Dès 2001, le Real lance l’ère galactique. Florentino Pérez reprend la recette gagnante du club dans les années 1950 en recrutant une star chaque été. La vedette barcelonaise Luís Figo est débauchée contre 60 millions d’euros, soit la moitié du budget madrilène. Zinedine Zidane, Ronaldo, David Beckham puis Michael Owen viennent grossir les rangs de la capitale les étés suivants. L’économie du ballon rond franchit un nouveau palier huit ans plus tard quand ce même Pérez décide de rebâtir l’équipe de fond en comble après une campagne européenne décevante. Un certain Cristiano Ronaldo est recruté pour la somme record de 94 millions d’euros.

À l’été 2016 et après un Euro convaincant, Paul Pogba retourne dans son club formateur à Manchester United et franchit la barre symbolique des 100 millions d’euros. Le mercato atteindra son paroxysme un an plus tard quand le PSG dépense 222 millions pour s’attacher les services de Neymar. La planète football est sous le choc. Le prix exorbitant des clauses libératoires perd son effet dissuasif et n’effraie plus les clubs. Au point que l’on parle de mercato post-Neymar. En moins de vingt ans, le montant du plus gros transfert a été multiplié par quinze ! L’arrêt Bosman seul n’explique pourtant pas cette hausse pharaonique des prix du marché.

Des nouveaux riches bruyants

Le football est perçu par certains comme un investissement. Quatre clubs sont régulièrement affublés du statut de “nouveau riche“. D’abord, Manchester City, racheté en 2008 par un fond émirati, puis son rival United, appartenant à deux milliardaires américains depuis 2005. Le Paris Saint-Germain est lui la propriété d’un fond souverain qatari depuis 2011, et Chelsea est aux mains du milliardaire russe Roman Abramovitch depuis 2003. Dès lors, le mercato est devenu un vaste terrain de jeu. Pour compenser un retard évident face aux clubs historiques, les propriétaires ont tendance à surinvestir les premières années pour être rapidement compétitif. Logiquement, le marché est impacté et les prix sont faussés.

Alors qu’il n’avait pas encore porté la tunique parisienne, Leandro Paredes essuyait déjà des critiques sur le prix de son transfert (Crédit photo : Foot 01)

Les “petites équipes”, conscientes des moyens pantagruéliques dont disposent ses concurrents, demandent la plupart du temps un montant supérieur à la valeur réelle du joueur. C’est le cas de Leandro Paredes, recruté par le PSG au Zénith Saint-Petersbourg en janvier 2019, moyennant 50 millions d’euros. Estimé à 25 millions par Transfermarkt à cette époque, il rejoint la France pour le double et s’attise rapidement des critiques quant à son prix. Ce phénomène interroge : si un Paredes coûte aujourd’hui 50 millions, combien peut valoir un Kévin De Bruyne ?

Des revenus en hausse constante

L’augmentation constante du prix des joueurs ne s’explique pas seulement par la variable des nouveaux investisseurs. Les droits télévisés, sans cesse revus à la hausse, pèsent lourd dans la balance. Les clubs anglais se partagent en moyenne 2,5 milliards d’euros chaque année. Fait remarquable, cette année la lanterne rouge de Premier League Huddersfield a touché 106 millions d’euros de droits télévisés quand le PSG n’en a obtenu “que” 58.

En Angleterre, chaque club de première division peut réaliser un mercato à plus de 100 millions, quand en France Lyon et Monaco peinent à atteindre ces montants. De l’autre côté de la Manche, il est devenu courant de voir des clubs de bas de tableau réalisés des opérations à plus de 50 millions d’euros. Compliqué pour la Ligue 1 de s’aligner.

Depuis 1992, les droits télévisés anglais ont été multipliés par 25 ! (Crédit photo : Sports Marketing)

Les plus grands clubs européens cherchent sans cesse des moyens de diversifier leurs revenus. Le Paris Saint-Germain par exemple s’implante progressivement en Amérique du Nord et en Asie. Tournées d’été, boutiques éphémères ou centres de formation, tout est bon pour s’étendre à l’international. Les clubs sont avant tout des marques, dont on peut tirer profit. Et cette tendance se répercute sur le mercato.

La notoriété et la réputation d’un joueur sont des facteurs qui pèsent sur les négociations des transferts. Si Neymar et Paul Pogba sont régulièrement associés à des sommes folles, c’est en partie dû à cette aura extra-sportive. Les millions de followers qu’ils ont chacun sont des sources de revenus potentiels et un moyen d’amortir le transfert. La perspective d’une importante vente de maillot se paie, et contribue tout autant à faire exploser les prix des joueurs.

« Maintenant, tout le monde coûte cher »

Les premiers transferts records concernent essentiellement les attaquants. Zidane, Ronaldo ou Bale, tous ces joueurs évoluent sur le front de l’attaque. Mais à l’heure où le football ne se limite plus à marquer le plus de buts possible, cette tendance tend à s’inverser. « Un défenseur central et un gardien peuvent coûter 70 ou 80 millions d’euros » déclare CR7. Cet été, Harry Maguire est devenu le défenseur le plus cher de l’histoire en passant de Leicester à Manchester United pour un montant estimé à 93 millions d’euros. Matthijs de Ligt, lui, a été cédé par l’Ajax Amsterdam à la Juventus pour 75 millions d’euros. Révélateur d’une époque où les cadors cherchent à avoir des top-players à tous les postes.

Mbappé et Dembélé, un duo qui veut 300 millions d’euros (Crédit photo : BFM TV)

Le dernier phénomène remarquable du mercato moderne, et l’un des plus importants, concernent l’âge des joueurs. En 2017, le PSG s’aligne sur les 180 millions d’euros du Real Madrid pour Kylian Mbappé et n’hésite pas à poser cette somme pour un talent qui n’a même pas une saison de haut niveau dans les pattes. Un pari qui s’est avéré payant, certes, mais très dangereux. Et c’est une véritable « Mbappé-mania » qui découlera de ce deal. Ousmane Dembélé, João Félix ou De Ligt, tous ont été transférés pour des sommes astronomiques alors qu’ils n’avaient pas 21 ans.

Le talent inné et le potentiel certain se paient cher. Mais il peut être bénéfique sur le long terme. Il est aujourd’hui sûr qu’il y a un avant et un après Neymar sur le marché. Dans un monde où tout va plus vite, plus tôt, plus loin, les prix s’emballent et le business prend rapidement le dessus. Au détriment peut être du jeu en lui-même.