Lors du premier symposium sur le football féminin organisé par la FIFA en 1995, Sepp Blatter déclarait que « la femme est l’avenir du football ». Aujourd’hui, si le football s’est largement féminisé sur le terrain, il reste néanmoins du chemin à parcourir dans les instances. Ainsi, il est assez rare de croiser des femmes présidentes de club.

Certes, le football est pour beaucoup de gens un formidable levier d’émancipation sociale. Toutefois, il est resté hermétique aux femmes. Certaines sont parvenues à s’asseoir à la table des plus grands dirigeants. C’est le cas d’Amaia Gorostiza et de Victoria Pavon en Espagne. Deux dirigeantes qui démontrent à leur manière que les décisions sur le ballon rond ne sont pas uniquement réservées aux hommes.

La rareté des femmes présidentes de club dans le foot pro

Peu de femmes sont dans le cercle du pouvoir du football. En effet, leur présence au sein des institutions, qu’il s’agisse des clubs, des fédérations nationales, continentales ou internationales, semble relever du symbole. Au contraire, elle doit être question d’enjeu essentiel, social et démocratique. Les grands championnats européens tentent malgré tout de changer ce visage. De ce fait, on a vu, en France, l’arrivée de Nathalie Boy de la Tour à la tête de la Ligue de Football Professionnel en 2016. Mais, le message fort provient de la FIFA avec la nomination de la diplomate sénégalaise Fatma Samoura au poste de secrétaire générale.

La secrétaire générale de la FIFA, Fatma Samoura, reçue par la présidente de la Ligue de Football Professionnel, Nathalie Boy de la Tour en septembre 2017.
À gauche, Nathalie Boy de la Tour, première femme à occuper le poste de président de la LFP (France). À droite, Fatma Samoura, la secrétaire générale de la FIFA (Crédit image: lfp).

Les codes se cassent dans les assemblées feutrées, mais le chemin est encore long. Par exemple en Espagne, deux femmes sont présidentes de club professionnel sur les quarante-deux que compte le pays. Pour trouver d’autres institutions conjuguées au féminin, il faudra, bien sûr, se tourner vers les catégories inférieures. Cependant, la monarchie ibérique semble bien en avance sur ses voisins européens. En Italie, aucune femme ne préside depuis 2011. Rosella Sansi de la Roma était, en effet, la dernière. En Angleterre, le taux de féminité est pratiquement nul, si l’on exclut Marina Granovskaia, la directrice générale de Chelsea.

Marina Granovskaia et Frank Lampard après a nomination de l'ancienne star de Blues comme entraîneur de Chelsea.
L’entraîneur, Frank Lampard, à coté de celle qu’on surnomme la tête pensante de Chelsea, Marina Granovskaia (crédit photo: topmercato).

En Espagne, deux personnalités féminines dirigent Leganés et Eibar. Et malgré les regards et les préjugés portés sur elles, leurs clubs se portent bien. Du moins, par rapport à leurs ambitions dans une Liga très compétitive. Pourtant, elles ne sont pas les pionnières de la fonction. Déjà en 1994, le Rayo Vallecano accordait sa confiance à Maria Teresa Rivero. Elle a dirigé le club pendant une vingtaine d’années. Par la suite, Ana Urquijo et Maria De La Peña ont pris les rênes de l’Athletic Club et de la Real Sociedad. Le ratio est faible par rapport au nombre d’hommes qui décident du football professionnel. Mais ces deux figures ne montrent rien qui pourrait remettre en cause leurs compétences. Au contraire, depuis qu’elles sont aux affaires, leur travail a donné des résultats.

Le SD Eibar : l’égalité jusqu’au bout

Amaia Gorostiza est l’actuelle présidente de la Sociedad Deportivo Eibar. Sa singularité est que les actionnaires l’ont nommé à ce poste, une première en Espagne. Cette nomination que plusieurs personnes peuvent qualifier d’anecdotique, est, au contraire, importante à plusieurs titres. Elle illustre une certaine reconnaissance politique de sa compétence à diriger. Gorostiza est issue du monde des affaires et a pris la présidence du club basque en 2016. Depuis, elle réussit chaque saison à maintenir son petit club dans l’élite du football espagnol.

La direction du SD Eibar, avec la présidente Amaia Gorosotiza au milieu, première femme présidente de club nommée par ses actionnaires.
De gauche à droite : Ainara Lopez, responsable commercial ; Arrate Fernandez, responsable de la communication et du protocole ; Patricia Fernandez, directrice générale ; Amaia Gorostiza, présidente ; Ostaiska Egia, Chef du service médical ; Gemma Baqué , directrice marketing et Ainhoa Alonso, capitaine de l’équipe féminine en 2016 (Crédit Photo : SD Eibar)

Dans ce milieu souvent hostile, Gorostiza sait pertinemment qu’une femme est la porte ouverte à la curiosité. Malgré tout, elle tente de maintenir une certaine parité dans l’administration de son club. À Eibar, cinq des dix employés sont des femmes. En dehors de la présidente, le dôme de direction est complété par cinq autres femmes. Des chiffres qui éloignent le club le plus féminisé de l’élite du football espagnol aux standards habituels du sport roi. Selon la présidente, la présence d’autant de femmes est un équilibre entre une bonne et une mauvaise gestion.

« Avoir autant de femmes n’est ni bon ni mauvais. Un club est une entreprise et une femme peut être formée pour le gérer. En effet, si la personne se sent capable, pourquoi pas? Et même si c’est une femme. »

Amaia Gorostiza lors de la Journée Internationale de la Femme 2019 (AS)

À Eibar, les femmes ne veulent pas prendre le pouvoir, mais simplement la parité. Du moins, durant le mandat de l’actuelle présidente, qui a été prolongé de cinq ans en 2017. Gorostiza ne plaide pas la cause féminine, mais veut faire de son club un exemple pour le sport professionnel. Pour éviter tout soupçon de féminisme, une entreprise externe se charge des contrats non sportifs. Un processus de recrutement ouvert et transparent mis en place depuis 2014, l’année de la promotion en Liga. Comme le souligne la présidente, il permet de lutter contre le favoritisme et se base uniquement sur les compétences.

« Les femmes ne sont pas du tout favorisées, mais nous ne dressons pas d’obstacles. Les portes du club sont ouvertes aux compétences qui nous aident à grandir. »

Amaia Gorostiza lors de la Journée Internationale de la Femme 2019 (AS).
La présidente d’Eibar détaille sa vision du football dans une interview accordée à la Liga (crédit vidéo: Youtube @LaLiga Santander)

Même si, Amaia Gorostiza veut monter toute sa transparence dans la gestion d’Eibar, elle ne peut, en revanche, nier la solidarité entre femmes présidentes de club. Une « amitié » initiée par Sagrario Gonzalez en 2012 et que Victoria Pavon tente de maintenir dans la gent féminine.

Victoria Pavon, la femme « potiche » d’une entreprise familiale

En 2012, aux côtés de Sagrario Gonzalez, présidente de l’Atlético Astorga, Victoria Pavon participait à une réunion. Dans le modeste milieu du football amateur espagnol, Sagrario Gonzalez avait la brillante idée de réunir toutes les femmes présidentes de clubs. Le but de cette assemblée était de revendiquer d’une façon générale la capacité des femmes à gérer des institutions sportives.

La joie de Victoria Pavon, après la montée historique de Leganés en Liga Santander à la fin de la saison 2015/2016 (crédit vidéo: Youtube @JpClemente)

À l’époque, le CD Leganés de Victoria Pavon évoluait en Segunda B ou troisième division. Cette saison, le club Pepineros a entamé sa quatrième campagne consécutive en Liga. Contrairement à Amaia Gorostiza, Victoria Pavon est partie du bas et a travaillé pour atteindre le sommet. Pourtant, après une dizaine d’années de présidence, elle ne peut empêcher certaines remarques à son encontre. La faute? Son mari. En 2008, son époux, Felipe Moreno a racheté le Club Deportivo Leganés pour le sauver d’une disparition assurée. Ainsi, l’année suivante, Pavon est devenu la première femme présidente du club de Leganés avec la fameuse question que plusieurs d’entre elles se sont déjà posé. Pourquoi pas ?

« D’abord, nous avons commencé comme un projet familial. Ensuite, à la maison, ils ont insisté pour que je sois présidente. En réalité, pour moi, l’idée était folle. Je ne me voyais pas sur un tel poste. Nous avons racheté le club et peu à peu, je me suis dit « pourquoi pas » ? Après tout, les autres candidats n’étaient mieux armés que moi. J’ai osé avec plein de doutes »

Interview de Victoria Pavon sur sa fonction de présidente de Leganés (El Mundo)

En dépit du travail réalisé, Pavon a connu des traitements particuliers. En premier lieu, le regard attentif des supporters qui scrutaient son travail. Puis, les préjugés sur ses connaissances du football. Le sobriquet de femme « potiche » est alors apparu en raison de la présence de son mari dans le conseil d’administration. Les mauvaises langues disaient qu’elle occupe le poste de manière honorifique. En guise de réponse, elle a utilisé sa grande expérience de gestionnaire immobilier pour assainir le club. Au fur et à mesure, elle a mis fin aux défauts de paiement pour enfin arriver aux résultats exceptionnels sur la pelouse.

Victoria Pavon, Première femmes présidente du CD Leganés, en poste depuis juillet 2009
Victoria Pavon, présidente de Leganés, dans le vestiaire du stade Butarque (Crédit Photo : AS)

Effectivement, le CD Leganés a accédé à la Liga en 2016/2017 pour la première fois de son histoire. Durant ses trois premières saisons dans l’élite, le club a continué à franchir les barrières. Le Leganés d’aujourd’hui est celui de Victoria Pavon. En bref, un club austère et familial où tous les employés sont partis d’en bas, et se battent pour grandir avec le club. L’humilité et le travail ont sauvé le club d’une descente en Tercera (D4) en 2008 pour l’amener et le maintenir dans l’élite. Par son travail, Victoria Pavon a balayé les clichés que subissent les femmes présidentes dans le milieu du football de club. Bien qu’elle soit l’épouse du propriétaire, qui d’ailleurs est le vice-président, sa gestion économique et sportive est saluée par les supporters.

« Je me suis toujours sentie bien traitée, mais il est vrai que lors de la première année, les gens m’ont regardé avec une loupe. Ensuite, il a été question de la femme « potiche ». Ils voulait savoir si mon poste était honorifique ou si je travaillais vraiment. Ils ont vu que je suis investi et que j’aime m’occuper de tout. »

Interview de Victoria Pavon sur sa fonction de présidente de Leganés (El Mundo)

Tout compte fait, considérer que les femmes ont leur place dans la gouvernance, c’est une reconnaitre qu’il faut mettre un terme à un processus de « gâchis de talent ». De nombreuses études dans le monde économique ont d’ailleurs mis en évidence un fait : Laisser davantage de place aux femmes dans le management est un gage de performance. Le football a certes ses spécificités mais reste quand même un milieu où le management des hommes et des ressources financières est primordial. Dans cet exercice, on ne peut pas tout le temps affirmer que les hommes sont forcément meilleurs. Nos deux femmes présidentes de club en sont une preuve.