Le 22 juin 1974, l’Allemagne de l’Est et l’Allemagne de l’Ouest s’affrontent pour la seule fois de leur histoire. Dans un match de coupe du monde dénué d’enjeu sportif, mais à l’impact politique énorme, les États-Unis et l’URSS se jaugent. 45 ans plus tard, que reste-t-il de cette rivalité ?

Quand le football rencontre l’Histoire. Le tirage au sort de la Coupe du Monde 1974, taquin, place l’équipe de la RFA dans le même groupe que son voisin communiste, la RDA. Les deux sœurs, séparées par une politique asymétrique et un mur en pierre depuis 13 ans, se retrouveront à Hambourg pour clore les matchs du groupe I. Deux ans plus tôt, le monde avait retenu son souffle quand l’URSS et l’Allemagne de l’Ouest croisaient le fer en finale de Coupe d’Europe. Ce soir-là, Gerd Müller inscrit deux des trois buts allemands et offre à son pays son premier titre continental. Plus encore, cette finale était le deuxième acte d’une guerre sportive entre Américains et Soviétiques. Mais pour réellement comprendre l’enjeu de cette opposition, il faut remonter un peu plus tôt dans l’Histoire du football.

« Le sentiment d’être redevenu quelqu’un »

Une fois n’est pas coutume, en 1954 la Suisse n’est pas neutre. C’est au pays des Helvètes que se déroulera la cinquième édition de la Coupe du Monde. La Hongrie, invaincu depuis quatre ans et emmené par le célèbre Ferenc Puskás, est présentée comme le grand favori du tournoi. Dans la même poule s’avance l’Allemagne de l’Ouest, plus timide et surtout en pleine reconstruction. Les premiers matchs donnent raison aux pronostics. Les Hongrois pulvérisent la Corée du Sud sur le score fleuve de 9-0, avant de confirmer face à la RFA (8-3). Les Allemands accrochent cependant la qualification en défaisant la Turquie (7-2). Les Magyars continuent leurs bonnes performances en s’imposant contre le Brésil avant de battre le champion du monde en titre, l’Uruguay. La RFA s’offre successivement la Yougoslavie puis l’Autriche. Hongrois et Allemands se retrouvent en finale.

« Quand nous attaquions, chacun attaquait, et en défense c’était pareil. Nous étions le prototype du football total. »

Ferenc Puskás, à propos du Onze d’Or hongrois, dont il fut le fer de lance et le capitaine (Le Monde)

Si l’enjeu politique du premier match est passé sous silence, l’idée d’une revanche donne des ailes aux médias. Ce sera le Nord contre le Sud, Eisenhower contre Khrouchtchev, l’OTAN contre le Bloc Est. Ainsi, sous une pluie battante à Berne, les Hongrois justifient leur surnom d’Onze d’Or et inscrivent deux buts dans les dix premières minutes. Mais Helmut Rahn sonne vite la révolution. Il profite d’un relâchement dans le camp de Puskas pour déborder sur le côté gauche et servir Morlock, qui n’a plus qu’a poussé le ballon dans les filets.

Abasourdis, les Hongrois n’y arrivent plus, le passeur Rahn se mue en buteur et égalise. 2-2. Jusqu’à 84e minute, le score reste bloqué, malgré les assauts hongrois. Mais Rhan, Der Boss, récupère le ballon à l’entrée de la surface, crochète et frappe à ras de terre du pied gauche. Le portier hongrois est battu, l’Allemagne de l’Ouest est championne du monde.

Fritz Walter, tenant le trophée Jules Rimet, entouré de ses coéquipiers… et de militaires (Crédit photo : resonews.com)

Le Miracle de Berne a eu lieu. Pour l’Allemagne de l’Ouest, c’est un acte fondateur, le symbole du renouveau. Après avoir été banni des affaires internationales depuis la chute du Troisième Reich, cette victoire de la RFA scelle le retour du pays sur la scène politique mondiale. Le chancelier allemand Helmut Kohl déclare : “Wir sind wieder wer”, en allemand : “nous avons sentiment d’être redevenu quelqu’un“. Néanmoins, l’Allemagne de l’Est ne possède toujours pas d’équipe de football. Il faudra attendre 1974 pour les voir en phase finale de Coupe du Monde.

Le football se joue à onze…

À ce même moment, tout un pays exulte. Du moins la moitié. Des scènes de liesse envahissent les rues, chacun sort fêter la victoire de ses héros. De l’autre côté du Mur, en RDA, c’est aussi l’euphorie. Mais on ne le montre pas, et les exploits du voisin américain sont relégués en seconde page des journaux locaux. Depuis neuf ans, Berlin et l’Allemagne sont l’épicentre de la Guerre Froide, en proie à une guerre idéologique entre Alliés et URSS. Et le sport occupe une place très importante dans cette « paix belliqueuse ». Le Miracle de Berne symbolise la croissance économique de la RFA. L’URSS, elle, investit massivement dans la formation des footballeurs et dans les infrastructures. La course à la victoire est donc lancée.

Cette poignée de main entre les capitaines Franz Beckenbauer et Bernd Bransch a fait le tour du monde (Crédit photo : Libération)

20 ans plus tard, c’est dans la même compétition que vont se recroiser l’Est et l’Ouest. Les deux Allemagnes, déjà assurées de disputer le second tour, s’affrontent à Hambourg pour la première place du groupe. Grande favorite et récente championne européenne, la RFA apparaît confiante. « Le match du siècle » commence, l’Ouest domine tout de même le jeu mais reste stérile. En s’appuyant avant tout sur sa condition physique, la RDA se contente de jouer en contre et trouve la faille à treize minutes du coup de sifflet final : Sparwasser, sur une passe de Lauck, prend de vitesse Beckenbauer et trompe Sepp Maier d’un magnifique tir à ras de terre. L’impensable a eu lieu : l’Est triomphe.

… et à la fin, la RDA gagne

L’ancien format du Mondial est différent du modèle actuel : les deux premiers de chaque groupe accèdent au deuxième tour, où ils se retrouvent à nouveau dans deux poules de quatre. Les gagnants de chaque poule jouent la finale, et les deuxièmes le match pour la troisième place. La RDA chute d’abord face aux sorciers brésiliens, champions du monde en titre, emmené par Jairzinho. Puis elle est éliminée par les Hollandais Volants, adepte du football total, hérité d’une certaine Hongrie.

Cruyff et Beckenbauer ont livré le soir du 7 juillet 1974 l’un des plus beaux duels de l’Histoire de la Coupe du Monde (Crédit photo : Futbolretro)

La RFA hérite d’un groupe plus abordable et triomphe de la Yougoslavie et la Suède avant d’éliminer les champions olympiques polonais. L’Ouest avance alors face aux Oranjes de Johan Cruijff. Mais “le football est un sport qui se joue à onze contre onze, et à la fin, c’est l’Allemagne qui gagne.”. Franz Beckenbauer et Gerd Müller soulèvent le trophée, en dépit d’une prestation XXL des Néerlandais.

« Donnez la 23ème médaille à Sparwasser ! »

Franz Beckenbauer après la finale du Mondial 1974 (So Foot)

Cette victoire de la RFA, c’est aussi celle d’une Allemagne de l’Ouest redevenue triomphante. Elle dominait déjà l’Europe, au moins sur le plan économique, depuis plusieurs années et étend désormais son règne sur le football, en battant une équipe néerlandaise pourtant favorite. C’est le sacre indirect et symbolique de cette Allemagne ressuscitée, qui a opté pour le capitalisme et les valeurs conservatrices des États-Unis. Certaines équipes comme celles des Néerlandais, ou de la Hongrie quelques années plus tôt, ont vocation à briller. L’Allemagne préfère gagner et privilégie l’efficacité au football-spectacle.

Résumé et moments forts du match entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est (Crédit vidéo : YouTube World Football Cup)

La RDA séduisante, jamais brillante

Sur la scène internationale, la RDA n’aura eu que quelques coups d’éclat, sans jamais briller comme son voisin de l’Ouest. Les nostalgiques se souviendront du héros Jürgen Sparwasser, ou du titre olympique en 1976. Rien de plus. Mais au niveau national, c’est l’opposé. À la fin des années 70, un club survole le football en l’Allemagne de l’Est : le Dynamo Berlin. Une époque où les clubs étaient souvent financés par les partis politiques, ou directement par l’État. “Du pain et des jeux, c’est tout ce dont a besoin le peuple. Offrez-lui une équipe de football à supporter, il oubliera les problèmes politiques.” C’est dans cette optique-là, que la Stasi, la police politique du régime communiste, prend le contrôle du Dynamo. Le résultat est sans appel, dix titres de champion d’affilée, de 1979 à 1988.

Ceux qu’on surnommera les “Dark Vador d’Allemagne de l’Est” ont remporté dix championnats d’Allemagne de l’Est de rang. Inégalable (Crédit photo : Beyond the last man)

Sur la scène européenne, l’Allemagne de l’Est a aussi quelques belles histoires à raconter. Nous sommes toujours en 1974, quelques semaines avant le mondial, quand le FC Magdeburg triomphe de l’AC Milan en finale de C2 et offre à la RDA son unique Coupe d’Europe. Consécration d’une longue, et coûteuse, politique du développement du football. Le FC Carl Zeiss et le Lokomotiv Leipzig, ennemi historique du RB Leipzig, tenteront de réitérer cet exploit. Mais les deux échoueront en finale, respectivement en 1981 et 1987. Ce sera la fin définitive du football en Allemagne de l’Est.

Un mur encore debout ?

Le mur de Berlin chute le 16 novembre 1989. Pourtant, une dernière saison d’Oberliga, nom global donné à la première division allemande et composée de cinq championnats régionaux, est organisée lors de la saison 1990-1991 avant la réunification des deux championnats. Sur les vingt clubs, seuls deux étaient issus de l’Allemagne de l’Est, n’ayant pas le statut professionnel puisque venant d’un État communiste. Rapidement, une différence abyssale de niveau se fit ressentir entre les équipes de l’ex-RDA et de l’ex-RFA.  Le Hansa Rostock, l’un des deux rescapés de l’Est, fut relégué dès 1992. Dresde quittera l’élite aussi en 1995.

« Les joueurs qui constituaient l’équipe étaient quasiment tous issus de la RFA et de ses clubs. Certains habitants des nouveaux Länders de l’Est se demandaient déjà si ce trophée leur appartenait vraiment. Bref, en 1990, une joie immense submergeait le pays et beaucoup de questions couvaient pourtant sous cette unanimité de façade. »

Edgar Reiz à propos de la réunification du football allemand (So Foot)

Lâchés dans un environnement hostile, les clubs est-allemands n’avaient ni les finances ni les structures pour évoluer en Bundesliga. D’autant plus que l’arrêt Bosman, décision prise par la Cour Européenne de Justice en décembre 1995, viendra empirer la situation. Désormais, les clubs peuvent engager autant de joueurs communautaires qu’ils le souhaitent. C’est une libéralisation complète pour la planète football. Les talents de l’Est filent alors à l’Ouest. En ex-RDA, la plupart des clubs misent alors sur la jeunesse, mais les centres de formations, vétustes, ne correspondent pas aux nouveaux enjeux du football. À l’Est débute une très longue traversée du désert.

Espoirs lipsiens et berlinois

Entre 1991 et 2008, seuls quatre clubs est-allemands ont connu la Bundesliga, dont le Hansa Rostock pendant douze saisons. Il faudra attendre pour que Red Bull rachète le RB Leipzig, avec l’idée de s’immiscer dans le prolifique marché du football allemand. Il se hisse en Bundesliga en 2016 et joue depuis un rôle de candidat crédible à la victoire finale. Cette saison plus que jamais, le club lipsien veut briller en Europe.

Scène de liesse entre les fans et le défenseur Florian Hübner de l’Union Berlin, vainqueur du VfB Stuttgart en barrage retour (Crédit photo : AFP)

Pourtant, c’est bien l’Union Berlin qui possède la plus belle histoire. Après avoir été pensionnaire de l’antichambre de la Bundesliga pendant 19 ans, les Hommes en Fer se sont qualifiés pour la première division au mois de mai dernier. Ce club s’est reconstruit de fond en comble et s’est progressivement adapté à l’environnement capitaliste du football allemand. Pour celui qui a triomphé de Stuttgart en barrages, l’avenir s’annonce rude. Mais chacun est impatient de connaitre la suite de cette douce montée en puissance, afin de définitivement briser ce Mur de la honte.