Si la péninsule ibérique est un pays de football, c’est incontestablement grâce à ses deux métropoles, Madrid et Barcelone, qui sont de véritables institutions de ce sport. Néanmoins, ces deux places fortes ne peuvent, ni l’une ni l’autre, se targuer d’avoir accueilli l’émergence du football dans le royaume. 

L’Espagne est une nation qui vit au rythme du ballon rond depuis des décennies. Mais vous êtes-vous déjà demandé où ce sport avait-il fait son apparition ? Et si on vous avait posé la question, qu’auriez-vous répondu ? Madrid ? Barcelone ? On vous l’accorde, cela paraîtrait cohérent étant donnée la prédominance de ces deux villes. Mais il n’en est rien. « Le football le plus admiré et le plus réussi de ces dernières années est né dans un pays sombre et rougeâtre de mines et de cimetières industriels ». Voici comment l’on pourrait décrire la naissance du football espagnol. Revenons près d’un siècle et demi en arrière pour revivre l’étonnante apparition du ballon rond dans la péninsule ibérique.

Quand on atterrit dans cet endroit, l’histoire n’est pas très loin (crédit photo : @iosulopez)

« Bienvenue dans le berceau du football espagnol »

Voici la première chose que vous verrez si vous visitez un jour la petite ville de Minas de Riotinto (les mines de Riotinto en français, NDLR). C’est non sans fierté que les habitants de cette modeste bourgade d’Andalousie ont posté, à l’entrée de la ville, un grand panneau avec cette phrase inscrite en lettres d’or. Comme pour rappeler à tous ce qu’ils sont et ce que représente cet endroit.

La ville puise son nom de l’importante exploitation minière présente en son sein ainsi que de la rivière qui la borde, le Rio Tinto (la « rivière rouge », en français), qui elle-même tient son nom du fait de la teinte rougeâtre de son eau.

Située à 90 km au nord-est de Séville, la discrète ville minière de Minas de Riotinto ne vous évoque peut-être rien de bien glorieux, ni même rien n’ayant une quelconque importance. Pourtant, c’est bien ici que le football a fait son apparition en Espagne. Invraisemblable, non ?

« Riotinto était une ville isolée du monde. Pour y arriver, il fallait se transporter à cheval »

Rafael Cortés, historien et habitant de (BBC Mundo)

Alors comment une petite ville qui vit uniquement grâce à son exploitation minière a-t-elle pu importer, à la fin du 19ème siècle, un sport encore si peu connu… et ainsi devenir le berceau du football en Espagne ?

The Rio Tinto Company Limited

En voilà un nom bien anglophone pour une exploitation hispanique. Au 19ème siècle, Minas de Riotinto n’était qu’une modeste ville industrielle perdue dans la province de Huelva en Andalousie, qui ne vivait que par son exploitation minière. Une commune où les femmes restent à la maison et s’occupent des enfants, tandis que les hommes passent leurs journées à travailler dans la mine située à quelques centaines de mètres de la ville pour y extraire or, cuivre et argent. À l’époque, la mine appartenait au royaume d’Espagne, mais ce dernier vivait une période de récession et était au bord de la ruine. C’est pourquoi il fut dans l’obligation de céder certaines de ses propriétés à des entreprises privées. Ce fut le cas de la mine de Riotinto en 1873.

Mais l’entreprise qui racheta l’exploitation n’était pas hispanique. Enfin, devrions-nous dire « les entreprises » étant donné que le rachat de la mine de Riotinto ne se fit pas par une seule entreprise, mais bel et bien par un consortium créé par le Britannique Hugh Matheson. En effet, trois entités se sont associées : la Deutsche Bank (une célèbre institution bancaire allemande) ainsi qu’une entreprise et une banque anglaises, respectivement du nom de Matheson’s Matheson and Company et Clark, Punchard and Company. L’exploitation passait donc sous pavillon anglo-allemand pour un montant total de 3,70 millions de livres sterling (soit 93 millions de pesetas), ce qui était bien inférieur à sa valeur réelle étant donné l’abondance des richesses qui pouvaient en être extraites.

« Toute la ville a été vendue, pas seulement les mines. Le sol, le sous-sol, les rues, les maisons, la place… tout. Et dans la mine, il y avait assez de minéraux pour alimenter la transformation industrielle de toute la Grande-Bretagne »

Rafael Cortes, historien (BBC Mundo)

Désormais, la mine appartient à la société « Rio Tinto Company Limited » et sa direction est confiée à Hugh Matheson, le propriétaire de Matheson’s Matheson and Company. Ce dernier veut changer le visage de l’exploitation et la transformer radicalement en y installant des machines plus performantes. En parallèle, il ramène de la main-d’œuvre qualifiée d’Angleterre afin de maximiser la productivité. En seulement quelques mois, les changements opérés par Matheson portent leurs fruits et l’exploitation tourne à plein régime, à tel point que la mine s’impose dès 1877 comme le premier producteur mondial de cuivre.

Aujourd’hui, la société est cotée en bourse et comptait en 2017 près de 47 000 salariés pour un chiffre d’affaires de plus de 40 milliards de dollars.
(crédit photo : recuerdosderiotinto.blogspot.com)

Plusieurs dizaines de britanniques ont donc débarqué dans la bourgade de Minas de Riotinto, ce qui n’a pas été vu d’un très bon œil par ses habitants. 

Le choc des cultures

Les moyens de communication étant bien moins développés à l’époque, les différentes parties du monde ne communiquaient pratiquement pas, ce qui fait que les mœurs et les pratiques étaient bien différentes en fonction des peuples. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette rencontre entre les Riotinteños et les Britanniques fut assez froide.

En effet, ces deux peuples disposaient de modes de vie bien différents, c’est pourquoi il fut assez complexe, au début, de cohabiter. D’un côté, la population espagnole de Minas de Riotinto était assez rurale tandis que les Anglais venaient eux des plus grandes villes d’Angleterre comme Londres, Birmingham ou encore Manchester. 

Habitués et coutumiers d’un rythme de vie quelque peu plus mouvementé dans les rues burlesques des plus grandes cités britanniques, les Anglo-saxons ressentirent rapidement l’ennui à Riotinto. C’est pourquoi la Rio Tinto Company décida d’importer certaines coutumes anglaises pour distraire ses ouvriers. Tennis, golf, cricket, squash… tant de pratiques encore méconnues en Espagne, et surtout des plus étranges pour un petite commune champêtre d’Andalousie. Et pourtant, les indigènes n’étaient pas encore au bout de leurs surprises…

L’arrivée du cuir en Andalousie

« Les Riotinteños trouvaient très étrange que les Anglais se rassemblent en short pour taper dans un ballon. Les mères ne laisseraient pas leurs filles regarder des hommes qui portent des vêtements trop petits. Au début, c’était un scandale »

Rafael Cortés, historien (BBC Mundo)

Voilà comme était perçu le football par la population locale lorsque les Anglais ont commencé à le pratiquer dans les plaines de la ville. Une pratique anormale, vulgaire, voire même obscène. Pourtant, cela n’empêche pas les Britanniques de jouer chaque soir plusieurs heures à la sortie de la mine.

Puis le temps passe, et la population autochtone se fait quelque peu à cette idée, mais refuse tout de même d’y jouer car elle considère cette pratique comme réservée à un certain milieu social. 

« Les Anglais avaient de meilleurs salaires, de meilleurs logements… Ils étaient les seuls à pouvoir pratiquer le football. » 

José Luis Domínguez, historien, dans son livre « Minas de Riotinto, cuna del fútbol en España »

Puis en 1890, soit quelques années après l’arrivée du football, certains espagnols commencent tout de même à le pratiquer. À l’abri des regards, ces derniers commencent à jouer au football dans les décharges de l’exploitation minière.

À l’époque, les hispaniques qui voulaient jouer au football devaient remplir de coton les bottes laissées par les britanniques car ils étaient plus petits que ces derniers. Selon les Riotinteños, c’est ce qui a forgé le style de jeu de la Roja et qui a fait son succès ces dernières années.
(crédit photo : EFE)

Jusqu’alors, Espagnols et Anglais n’interagissaient pas, du moins très peu. À la sortie de la mine, ils formaient deux groupes distincts et n’entraient pas en contact. C’était simple : les Hispaniques avec les Hispaniques, les Britanniques avec les Britanniques. 

Le football fut bel et bien la première chose à les avoir réellement rapprochés. Peu à peu, les deux peuples se réunissent dans les bars et les Anglais expliquent les règles de ce sport à leurs homologues espagnols… accompagnés bien sûr de quelques verres d’eau de vie locale. Désormais, indigènes et allogènes se réunissent à la sortie de l’usine et jouent ensemble au football. 

Comme nous vous l’avons expliqué précédemment, la mine de Riotinto a été le premier producteur de cuivre au monde de 1877 jusqu’en 1891. Un statut très honorifique qui montre bien l’impact qu’a eu le rachat de la mine par le consortium germano-britannique, et surtout l’évolution permise par les changements instaurés par le nouveau directeur. Alors certes, Minas de Riotinto a changé de dimension dans les années 1880 mais le juste élément déclencheur de cet essor est ailleurs. 

C’est ce que nous verrons dans le deuxième épisode de ce mini-documentaire sur l’arrivée du football en Espagne. Vous découvrirez notamment comment le football s’est installé officiellement à Riotinto, à une époque où la modeste bourgade est devenue un bassin de travailleurs majeur en Espagne. À suivre…