En octobre dernier, nous vous avions effectué une première plongée « Dans la tête de ». C’était celle de Sabrina Viguier, actuelle coach de Rodez, lanterne rouge du championnat. À la veille du match décalé comptant pour la 17ème journée Rodez-Soyaux, nous proposons une deuxième plongée « Dans la tête de », tête cette fois de Sébastien Joseph, ex-entraîneur de Rodez, actuel coach de Soyaux, 9ème au classement. Vie d’entraîneur, gestion d’une équipe féminine, objectifs… Sébastien Joseph nous fait partager sa vie de coach.

– Bonjour Sébastien ! Soyaux se déplace à Rodez ce dimanche (10 mars), une équipe que tu as entraînée en 2015/2016. Qu’est-ce que ça fait d’affronter son ancien club ?

« Je suis content de jouer Rodez en février (en fait en mars, l’interview a été réalisée le 27 janvier 2019). Je suis corporate comme on dit aujourd’hui, je donnerai tout pour Soyaux car c’est l’équipe que j’entraîne et je ferai tout pour battre Rodez comme au match aller (victoire 3-1, le 25 août 2018, 1ère journée)  […]

En ouverture de la saison 2018-2019, Soyaux avait battu Rodez 3-1. Sébastien Joseph, coach de Soyaux espère le même résultat au match retour (Crédit vidéo : YouTube D1 FFF)

[…] Je ne dois pas faire de cadeau, les places sont chères. Mais si l’équipe de Sabrine Viguier va en deuxième division à l’issue de cette saison, je n’aurais pas voulu être celui qui les y précipite. Je n’aurais pas aimé les jouer aux dernières journées. Rodez a été la première équipe féminine que j’ai entraînée, nous avions réalisé une bonne saison, terminant 5ème au classement de D1, atteignant les demi-finales de Coupe de France… »

– Tu as même été élu entraîneur D1F de l’année par Foot d’Elles…

« Oui… Mais j’ai quitté Rodez car je sentais la fin d’un cycle arriver. Je ne voulais pas être l’entraîneur de la descente en D2. Le football féminin a beaucoup changé et Soyaux suit ce mouvement en proposant depuis cette année un contrat fédéral à toutes les joueuses. On ne peut pas rester dans le monde des années 80, où on commençait l’entraînement hebdomadaire à 19h30. Si on ne prend pas ce virage, on est à côté de la plaque. Moi je considère les footballeuses comme des athlètes, elles doivent avoir le même traitement, le même suivi médical que les hommes. C’est à ces conditions qu’on peut attirer des joueuses ».

-Justement, comment Soyaux parvient à convaincre des joueuses de porter ses couleurs ?

« En leur proposant des contrats fédéraux. Notre capitaine Siga Tandia a été une des premières à en bénéficier, et comme je l’ai déjà dit, aujourd’hui, toutes mes filles s’en voient proposer un. Je ne peux pas proposer les meilleurs salaires de France. Je dois trouver d’autres arguments. Je peux proposer aux joueuses du temps de jeu, un cadre où elles se sentiront bien. Et je crois qu’on réussit bien. La vie de groupe est harmonieuse, on ne sent pas les écarts de génération, les anciennes intègrent les nouvelles. Les filles s’entendent bien ».

Dans D1 Le mag, la défenseure Hawa Cissoko, arrivée à l’été 2018 à Soyaux depuis Marseille, souligne la bonne ambiance de l’équipe (Crédit vidéo : YouTube D1 FFF)

-Lors du match contre Dijon du 15 décembre dernier (14ème journée), tu as dans les vestiaires un discours direct « Plan A la gagne, plan B la gagne, c’est comme ça jusqu’au plan Z ». Soyaux l’a emporté 4-2. Peux-tu nous parler de ton mode de management ?

« Le match contre Dijon était particulier. Il nous fallait oublier le match aller qui avait été calamiteux (défaite 3-0, 13 octobre 2018, 6ème journée), il fallait aussi nous préparer une deuxième partie de saison la plus sereine possible en prenant les points. Les filles ont parfaitement compris le message, elles se sont offert une belle victoire 4-2 […]

« Plan A la gagne, Plan B, la gagne, et c’est comme ça jusqu’au plan Z » D1 Le Mag nous replonge dans la victoire importante de Soyaux contre Dijon (Crédit vidéo : YouTube D1 FFF)

[…] Autrement, mon mode de management est plus participatif que directif. Je ne m’immisce pas dans la vie privée des filles, mais ma porte reste toujours grande ouverte. On discute des sujets ensemble, au maximum. Exemple, sur la date de reprise des entraînements lors des vacances d’hiver. Je suis sûr que la solution adoptée leur convient. Entraîner des filles nécessite d’être particulièrement à l’écoute, sans doute davantage qu’avec les garçons, qui ont un comportement plus frontal. Quelque chose ne leur va pas, ils vont vous le dire directement. Une fille, pas nécessairement. Elle peut se sentir blessée par certaines décisions, le fait qu’elle joue moins par exemple, cela peut conduire à un point de non-retour. J’explique mes décisions de coach mais je ne me justifie pas. Jamais. Cela fonctionne bien. Maintenant, je ne sais pas quel discours je tiendrais si je jouais la Ligue des Championnes ».

Avec une saison ponctuée par la Ligue des Championnes, Reynald Pedros (à droite) peut-il avoir le même type de management que Sébastien Joseph à Soyaux ? (Crédit photo : Mickaël Guay)

– Comment est la vie d’entraîneur d’un club comme Soyaux ?

« C’est du H24, 7J/J (rires). Enfin quasiment. En fait, je ne suis pas uniquement coach. Je suis également directeur sportif, coordinateur avec le staff médical, analyste vidéo, je gère les agents des joueuses, je suis impliqué dans la vie du club. Je reçois environ 70 messages par jour, et j’appelle dans le mois plus de 200 numéros différents. Ce qui m’a permis de comprendre qu’un forfait téléphonique prétendument illimité n’allait en vérité pas au-delà de 200 appels différents. C’est une vie très prenante qui ne laisse pas beaucoup de place pour le reste. J’ai quand même réussi à trouver un club de hockey sur roller, et l’entraînement du lundi soir 20h-22h est sacré (rires) ! C’est également une vie nomade, puisqu’avec les matchs, nous sommes très souvent en déplacement. Et puis les contrats d’entraîneurs ne sont pas des CDI. Nous sommes amenés à bouger beaucoup, ce qui n’est pas forcément facile à vivre pour les proches. Ils doivent être ouverts à cette vie, les enfants doivent accepter de changer régulièrement de copains. La famille peut être aussi un frein, pour partir à l’étranger ».

– En parlant d’avenir, comment vois-tu le tien ?

« Ce métier est ma passion. Je regarde des vidéos en permanence, je me pose sans cesse des questions, je cherche des nouvelles joueuses… Je suis réveillé depuis 5h du matin, ça tourne en permanence dans ma tête. J’ai commencé à entraîner Rodez en 2015, c’était une opportunité à ne pas rater. Puis Soyaux, encore une belle chance. Le train ne s’arrête pas deux fois. Je prends du plaisir à être sur le terrain, mais si ça s’arrête ce n’est pas grave. Je veux que les filles aient du plaisir à travailler avec moi. Jamais je ne m’imposerai pour rester. La vie est une question d’opportunités, si ça se fait, c’est que ça devait se faire. La saison prochaine, ce sera, je l’espère, ma quatrième saison en D1 féminine. Beaucoup d’entraîneurs changent. Cette saison, le Paris Saint-Germain, Rodez, Dijon, Fleury, Lille, Guingamp ont commencé la saison avec un nouvel entraîneur. Le Paris FC, Metz en ont changé en cours de route. Avec le départ de Jean-Louis Saez (entraîneur de Montpellier), je serai alors le coach le plus expérimenté. C’est vrai que le football féminin est très prenant. Ce n’est pas une profession qu’on exerce par confort. Mais tant que je peux, je continue ! »