Encore une fois, la Supercoupe d’Espagne traverse les frontières. La compétition débute ce mercredi en Arabie Saoudite avec un format inédit. Un événement très important pour le pays qui mise sur le sport pour séduire, mais aussi concurrencer ses voisins du Golfe dont le Qatar, qui était candidat à l’organisation.

Alors que Javier Tebas (président de LaLiga, NDLR) se bat depuis des mois pour délocaliser un match aux États-Unis, Luis Rubiales, lui, a réussi à vendre sa Supercoupe d’Espagne. Pour cent vingt millions d’euros, le Royaume d’Arabie Saoudite a acquis le droit d’accueillir cette compétition pendant trois ans. Une destination qui ne fait pas du tout l’unanimité dans la monarchie ibérique.

En effet, les Espagnols voient d’un mauvais œil que leur Supercopa ait lieu dans un pays qui respecte moyennement les droits de l’homme et de la femme. Sur ce point, le président de la RFEF (la fédération espagnole de football, NDLR), a tenu à rassurer. Aucune restriction ne sera imposée aux femmes qui feront le voyage jusqu’à Jeddah pour assister aux matchs. Outre ces polémiques, notons que depuis quelques années, le royaume saoudien ouvre ses frontières pour héberger différents événements sportifs dont le football. Une politique du prince héritier, Mohammed Ben Salman, qui ambitionne de faire de son pays un moteur de la gouvernance régionale et mondiale du football.

Pourquoi l’Arabie Saoudite ?

Après Cristiano Ronaldo, voici Lionel Messi. Dans un final four comprenant deux demi-finales et une finale, la Supercoupe d’Espagne fait peau neuve en Arabie Saoudite. Real Madrid contre Valence, FC Barcelone contre Atlético, voici les affiches que va déguster la ville de Jeddah. Avec la possibilité d’avoir un Clasico en finale, on peut dire que l’Arabie Saoudite est l’hôte d’une belle compétition. Dans ce pays où 74% de la population s’intéresse au football, selon Nielsen, Luis Rubiales a trouvé le pactole pour sauver sa compétition.

Luis Rubiales et le Prince Abdul Aziz Bin Turki Al Faysal.
Marché conclu ! Le président de la RFEF, Luis Rubiales, en compagnie du prince Abdel Aziz Bin Turki Al Faysal, président de l’Autorité Générale des Sports et du Comité Olympique Saoudien. (Crédit Photo : FootMercato)

Effectivement, d’après le président de la RFEF, la Supercoupe d’Espagne était devenue une compétition à perte. Si les matchs n’opposaient pas le Barça et le Real Madrid, ils intéressaient moins les diffuseurs. De ce fait, cet accord avec la fédération saoudienne permet de donner un nouveau souffle à ce tournoi. D’autant plus que l’Arabie Saoudite, y trouve un moyen de s’ouvrir au monde occidental.

« Nous voulons apprendre des meilleurs et approfondir nos relations avec ceux qui partagent notre passion. L’Espagne est un allié naturel, une nation qui aime le football. Nous sommes admiratifs de ce pays qui a les meilleures équipes et les plus grands stades ».

Le prince Ben Salman ne cache pas sa joie d’accueillir chez lui la crème du football espagnol. (El Mundo)

Néanmoins, derrière ces belles paroles, se cache une vision à long terme. En investissant sur le sport et le football en particulier, Riyad suit les traces de ses voisins. Le Qatar et les Émirats arabes unis ont investi des milliards d’euros pour construire leur marque sur la scène internationale. Une tendance qui se propage dans le monde du sport alors que les monarchies absolues de la région éclaboussent les pétrodollars pour attirer des superstars.

Le Qatar dans le viseur

Doha a fait une entrée fracassante dans le football. Quelques années après l’acquisition de Manchester City par Abu Dhabi, le Qatar a mis le Paris Saint-Germain dans sa poche. Mais son plus gros coup reste l’organisation de la Coupe du monde 2022. Depuis une dizaine d’années, le Qatar accumule les événements sportifs dans son petit territoire.

Mais aussi la victoire de sa sélection à la dernière Coupe d’Asie des Nations a fortifié sa position de nation dominante dans le Golfe. Cette émergence du Qatar a rapidement créé une rivalité avec les Émirats alors que l’Arabie Saoudite était en retrait. Cependant depuis la crise diplomatique de 2017 entre les deux pays, Riyad a décidé de lancer son offensive dans le sport.

Le Prince Mohammed Ben Salman d'Arabie Saoudite.
Le Prince Ben Salman aux côtés de Gianni Infantino, président de la FIFA, et de Vladimir Poutine, le président russe, lors du match d’ouverture Russie – Arabie Saoudite, le 14 juin 2018 (Crédit image : L’Express)

« Le ciel est la limite pour nous car c’est un mandat dans le cadre de la vision 2030. Nous voulons organiser les meilleures compétitions, promouvoir l’Arabie Saoudite en termes de tourisme. Nous allons utiliser le sport, la culture et le divertissement comme outil ».

Le ton est donné par le prince Abdul Aziz Bin Turki Al Faysal (The Financial Times)

L’embargo diplomatique et économique des Saoudiens et des Émiratis sur le Qatar avait un objectif. Faire plier Doha pour qu’il abandonne sa voie indépendante au lieu d’aligner ses politiques sur celles de ses frères du Golfe. Du coup, avant de s’intéresser à la Supercoupe d’Espagne, le Royaume avait déjà la nouvelle Coupe du monde des clubs en ligne de mire. En effet, le président de le FIFA, Gianni Infantino avait négocié un plan de vingt-cinq milliards de dollars pour le financement de cette nouvelle compétition. Derrière cette manne financière se trouvaient, l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et la société de holding japonaise, Softbank.

L’UEFA a tué ce projet dans l’oeuf en manifestant son opposition. S’il était adopté, le plan renforcerait l’influence saoudienne et émiratie dans la gouvernance mondiale du football au détriment du Qatar. Le projet a été finalement validé par la FIFA mais la Chine accueillera cette nouvelle Coupe du monde des clubs.

« Il y a une compétition presque familiale entre ces nations pour savoir qui peut acheter le plus, faire le mieux. Si le Qatar investit un milliard de dollars, alors l’Arabie Saoudite devra investir deux milliards ! »

Simon Chadwick, professeur de stratégie d’entreprise à Salford Business School, Royaume-Uni (The financial times)

Redorer le blason

Tandis que les Qataris et les Émiratis pénétraient le marché européen, les Saoudiens, eux, s’étaient tournés vers le monde arabe. Le pays voulait devenir une puissance dans la folie du football en Égypte, la nation la plus peuplée du monde arabe (100 millions d’habitants, NDLR). Malgré l’investissement de Turki Al Sheikh à Al Ahly (club du Caire et l’un des plus grands d’Afrique, NDLR), et au Pyramids FC, l’opération a tourné à la dérive. Au même moment, le Qatar est devenu l’une des plaques tournantes du football européen et mondial. Hormis l’acquisition du Paris Saint-Germain, le groupe Bein s’est installé comme l’un des plus grands détenteurs de droits sportifs au monde.

D’ailleurs, un litige oppose les deux pays avec le piratage des matchs de la Coupe du monde 2018 dans le monde arabe. Une chaîne nommée BeoutQ a émergé depuis Riyad en détournant les flux de la chaîne qatarie. Le piratage a déclenché des poursuites internationales, y compris un arbitrage de la FIFA. Le groupe Bein demande un milliard de dollars de dommages et intérêts. Mais le gouvernement saoudien a nié toute relation avec le réseau de pirates.

Turki Al Sheikh, le saoudien propriétaire d'Almeria
Turki Al Sheikh (à gauche) avec l’ancien proprétaire de l’UD Almeria, Alfonso Garcia (à droite). Le Soft power est en marche (Crédit Photo : Le Parisien)

Le fiasco égyptien a poussé le royaume à s’intéresser au monde occidental. Ainsi, Turki Al Sheikh, président de l’autorité générale saoudienne du divertissement, a racheté le club espagnol d’Almeria (deuxième division, NDLR) en août 2019. Un investissement qui ne vaut pas le PSG ou Manchester City, mais qui a posé la première pierre du pont vers l’Espagne. Le plus grand pays de la péninsule arabique est conscient que ses voisins ont plusieurs d’années d’avance sur lui. Du coup, il les suit dans une autre démarche. Il ouvre ses frontières pour accueillir les stars du monde entier.

Le stade King Abdullah de Riyad a courronné la Lazio en finale de Supercoupe d’Italie le 22 décembre 2019 (Crédit Vidéo : Youtube – @SerieA)

Après la Supercoppa d’Italia, au tour de l’Espagne de vendre la sienne. Des compétitions qui ne valent pas une Coupe du monde de football. Toutefois, elles suffisent pour le moment à l’Arabie Saoudite, qui cherche à raffiner son image. Outre la concurrence avec le voisin qatari, le pays est sujet à beaucoup de critiques ces dernières années. L’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi a secoué la famille royale d’autant plus que le prince Ben Salman n’y est pas étranger selon certaines sources.

Ce dernier, homme fort du régime féodal, a caractérisé sa gouvernance par un mélange d’importantes modernisations économiques. Une partie de ces politiques implique la célébration de grands spectacles sportifs. La ville de Jeddah a donné le coup d’envoi du Dakar qui se déroule actuellement dans le désert d’Arabie. Elle sera à l’honneur une nouvelle fois avant de vibrer devant la Supercoupe d’Espagne.