Dans son ouvrage passionnant « Football féminin: les Coupes du mondes officieuses », le journaliste sportif décrit les échéances et retrace les conséquences de celles-ci. Du Mondial 1971 au Mexique, à l’International Women’s Football Tournament de 1988 en Chine, ces vingt années de tournois « clandestins », non reconnus par la FIFA, ont pourtant façonnés le football féminin.

– Bonjour Thibault ! Peux-tu nous expliquer pourquoi des Coupes du monde officieuses ont été organisées entre les années 60 et 80 ?

« Avant toute chose je tiens à clarifier le sens du terme « officieuse » que j’emploie dans mon livre. Il est utilisé par opposition aux Coupes du monde « officielles » organisées par la Fédération internationale de football (FIFA). Ces Mondiaux organisés par la FIFA apparaissent dans le palmarès des différentes équipes. Ce qui n’est pas le cas avec les compétitions que je désigne comme « officieuses ». La Fédération internationale ayant attendu 1991 pour organiser une première Coupe du monde féminine, soit plus de soixante ans après la premier Mondial masculin, certaines organisations indépendantes ont décidé d’organiser leur compétitions féminines de leur côté entre les années soixante-dix et quatre-vingt. Il faut ajouter à cela le fait que de nombreuses fédérations nationales ont mis très longtemps avant de reconnaître officiellement le football féminin. La Fédération Française de Football a reconnu le foot féminin officiellement en 1970 par exemple. Les différentes fédérations nationales étant affiliées à la FIFA, les femmes ne pouvaient par conséquent pas disputer de tournois reconnus officiellement par les principales instances du monde du football (FIFA et UEFA). »

En 1971, la Fédération internationale et européenne de football féminin, non reconnue par la FIFA organise le premier tournoi international de football féminin au Mexique (crédit photo : Football féminin: les Coupes du monde officieuses, Thibault Rabeux)

Quel était le format de ces compétitions officieuses ?

« Dans le grande majorité des cas, les compétitions séparaient les équipes participantes en plusieurs groupes desquels seules les deux ou trois meilleures formations se qualifiaient pour disputer des matches à élimination directe. C’était notamment le cas lors des Coupes du monde organisées à Taïwan entre 1978 et 1987. D’autres tournois appelés « Mundialito », organisés par la Fédération italienne de football entre 1981 et 1988, ont longtemps rassemblé uniquement quatre équipes le temps d’un mini-championnat. La formation terminant à la première place à l’issue de ses trois matches était sacrée championne. À noter que ces tournois officieux étaient mal vus par la FIFA qui recommandait à ses fédérations affiliées de ne pas envoyer ses équipes nationales. Pour ne pas se mettre en porte-à-faux avec la FIFA, certaines fédérations envoyaient des équipes de clubs pour représenter le pays. C’est la raison pour laquelle le Stade de Reims a souvent représenté la France aux quatre coins du monde […]

Joueuse du Stade de Reims, Véronique Roy dispute et gagne avec son équipe le World’s Women Football Invitational Tournament en 1978 (crédit photo : Football féminin: les Coupes du monde officieuses, Thibault Rabeux)

[…] J’ajoute qu’il faudra attendre la Coupe du monde « test » de 1988 en Chine pour voir les six confédérations représentées dans un même tournoi. Avant ce tournoi, aucune équipe africaine n’avait participé à un tournoi officieux. »

Pourquoi en Chine ? La Chine a-t-elle joué un rôle prépondérant dans l’organisation de ces compétitions officielles ?

« La Chine n’est pas, à ma connaissance, le pays ayant organisé le plus de tournois officieux. Suite aux Coupes du monde « pirates » organisées en 1970 et 1971 en Italie et au Mexique, une organisation indépendante taïwanaise a décidé de s’inspirer de ce qui s’était fait au début des années soixante-dix en créant des tournois de football féminin. La Chine et Taïwan entretenant des relations houleuses à l’époque, la Chine continentale n’a pas souhaité laissé sa rivale insulaire mettre la main sur le foot féminin et a donc décidé de développer la discipline dans son pays. Après avoir créé ses propres équipes féminines et ses tournois nationaux, la Chine s’est lancée dans l’organisation de compétitions mondiales de type « Coupe du monde ». Mais à ma connaissance, la Chine n’a organisé et accueilli que trois Mondiaux officieux (1983, 1984 et 1988). C’est moins que Taïwan (4) ou l’Italie (5). »

L’Italie est le pays qui a accueilli le plus de compétitions officieuses, comme en 1984, le Mundialito avec sa mascotte (crédit photo : Football féminin: les Coupes du monde officieuses, Thibault Rabeux)

La première participation d’une équipe américaine, le Sting Soccer Club de Dallas, à une de ces compétitions officieuse, a lieu en octobre 1978. Pourquoi cette arrivée tardive sur la scène footballistique mondiale selon toi ?

« Selon moi, l’arrivée tardive des Américaines sur la scène footballistique internationale peut s’expliquer politiquement. En effet, il faut attendre l’année 1972 pour voir l’amendement baptisé « Title IX » faire son apparition dans la constitution américaine. Voici ce que dit cet amendement :

« Nul ne devra être, aux États-Unis, sur la base de son sexe, exclue de participer à, se voir refuser les bénéfices ou être soumise à discrimination sous tout programme éducatif ou activité recevant assistance financière fédérale »

Amendement Title IX de la Constitution américaine, 1972

À partir de 1972, le sport féminin a par conséquent pu se développer massivement aux États-Unis. Ce n’est pas un hasard si la toute première équipe féminine américaine, le Sting Soccer Club, a vu le jour en 1973. Le Sting SC fut d’ailleurs l’équipe qui représentait les USA à travers le monde entre les années soixante-dix et quatre-vingt, tout comme le Stade de Reims en France ! Je raconte d’ailleurs l’incroyable épopée du Sting Soccer Club lors de la Coupe du monde officieuse à Xi’an en Chine en 1984, un an avant la création de la première équipe américaine officielle. Les deux évènements sont bien évidemment liés, mais je vous laisse découvrir cela dans mon livre ! »

En 1978, les joueuses américaines du Sting Soccer Club de Dallas finissent troisième du World Women’s Football Invitational Tournament qui se déroule à Taiwan (crédit photo : Football féminin: les Coupes du monde officieuses, Thibault Rabeux)

Quel rôle ont joué ces compétitions pour le football féminin ?

« À titre personnel, je pense que sans ces compétitions officieuses, les femmes n’auraient jamais disputé de Coupes du monde officielles aux XXe siècle. Ces tournois « pirates » ont permis le développement du football féminin mais ont aussi apporté la preuve à la FIFA et à l’UEFA que les femmes pouvaient produire du beau jeu et attirer du monde dans les stades. Pour rappel, la finale du Mondial 1971 au Mexique aurait rassemblé environ 110 000 spectateurs, un record encore inégalé pour un match de foot féminin […]

Devant 110 000 personnes assistant à la finale entre le Mexique et le Danemark, la danoise Susanne Augustesen marque un triplé et offre le titre à son pays (crédit vidéo : Youtube Alex Chistogan)

[…] Comme évoqué précédemment, ce sont des organisations indépendantes qui ont organisé ces tournois officieux. Dans les années quatre-vingt, la FIFA a eu peur que ces organisations deviennent trop puissantes et s’accaparent le football féminin. C’est la raison pour laquelle la Fédération internationale de football a décidé de s’intéresser à la discipline, ne serait-ce que pour mettre des bâtons dans les roues à ses nouveaux concurrents. J’en veux pour preuve un extrait du livre officiel de la FIFA intitulé « FIFA 1904 – 2004 : le siècle du football ». Un livre dans lequel nous pouvons lire l’extrait suivant :

« Devant les pressions exercées par l’ALFC* pour fonder une organisation internationale au début des années quatre-vingt, la FIFA finit par prendre le football féminin au sérieux et même souhaiter son développement. Le comité exécutif propose que la FIFA organise un tournoi international ne serait-ce que pour montrer qu’il contrôle tout le football. »

FIFA 1904 – 2004 : le siècle du football, Christiane Eisenberg

[* ALFC : Asian Ladies Football Confederation – L’une des organisations indépendantes ayant organisé des tournois féminins officieux à Taïwan.]

– Après l’écriture de ce livre, ton regard sur le foot féminin a-t-il changé ?

« Mon regard sur la discipline à proprement parlé n’a pas vraiment changé. En revanche, l’écriture de cet ouvrage m’a fait prendre conscience que des joueuses et équipes exceptionnelles étaient injustement méconnues ! Des femmes comme Susanne Augustesen, Lone Smidt Nielsen ou Carolina Morace devraient être de vraies légendes de leur discipline comme des Maldini, Batistuta ou Del Piero chez les hommes […]

Lors du Mundial de 1971 au Mexique, Susanne Augustesen a 15 ans et va éblouir la compétition de son talent (crédit vidéo : Youtube jan bisp zarghami)

[…] Il y a un vrai travail de réhabilitation à effectuer selon moi (en France du moins). J’ai travaillé quelques années en tant que journaliste sportif spécialisé dans le foot féminin, et je n’avais jamais entendu certains noms comme Elisabetta Vignotto, Rose Reilly ou même Michelle Akers. Étant passionné d’histoire du sport en général, et ayant travaillé dans le milieu du foot féminin, je me suis donc naturellement intéressé à l’histoire de la discipline et j’y ai découvert des récits incroyables encore jamais raconté en français. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé d’écrire un premier livre sur le sujet. J’espère pouvoir en écrire un second en 2020. Je travaille actuellement sur la création d’une chaîne YouTube consacrée à l’histoire du foot féminin. Les vidéos seront disponibles en Français et en Anglais pour pouvoir toucher un public plus large. Certaines vidéos sont déjà prêtes, j’aimerais les sortir d’ici la fin de l’année, en même temps que la version anglaise de mon livre en cours de traduction ! »