La saison 2018/2019 a touchée à sa fin en Turquie hier soir avec ses récompenses et ses punis. Toutefois, le football reprendra ses droits avec la sélection nationale en lice avec deux matchs amicaux. Face à la Grèce et l’Ouzbékistan, le Milli Takım pourra compter sur ses légionnaires défensifs.

C’était un fait bien connu, le joueur turc n’aime pas beaucoup s’exporter hors de Turquie. Entre la chaleur d’Istanbul, un cadre de vie doré et des contrats juteux, difficile de partir chercher querelle hors du Bosphore. Pourtant depuis quelques saisons, la donne est en train de changer. L’équipe nationale turque le démontre avec une liste comportant de nombreux joueurs défensifs évoluant hors du pays.

Merih Demiral (à gauche, N°16) accueille à bras ouverts Kaan Ayhan (N°22), la belle entente turque (Crédit photo : gzt)

La Turquie et l’Europe

Lorsque l’on se plonge dans l’histoire footballistique turc, un fait interpelle souvent. Le peu de joueurs ayant réussi à s’exporter hors d’Edirne (ville située à la frontière avec la Bulgarie NDLR). Dans un pays où le football est roi difficile en effet de trouver une telle démesure ailleurs. Une vie luxueuse, un mode d’entraînement où la concurrence est parfois leste permettent de profiter de la vie.

Toutefois ces dernières saisons, ce manque de profondeur et d’expérience a souvent nui aux équipes turques. Se tournant vers des joueurs étrangers, surtout en défense, difficile pour un local de percer dans ces conditions. Au-delà de cette passion débordante jusqu’à la démesure, la donne est en train de changer depuis quelques temps. En figure de proue de ce changement de paradigme, la sélection nationale.

« Gurbetçi », une notion historique

En Turquie, deux termes affleurent lorsque l’on parle de joueurs turcs évoluant à l’étranger. La première appellation consiste à nommer lesdits joueurs comme des « légionnaires » (lejyoner en V.O.). Si le terme peut être assez barbare, il n’a rien de péjoratif au pays d’Emre Belözoğlu, loin de là. En effet, l’idée désigne tout simplement un joueur évoluant en Europe.

La chanson d’ Özdemir Erdoğan – Gurbet qui reprend bien le sentiment de déracinement des années 70 des travailleurs immigrés (Crédit vidéo : Youtube – Anatolian Rock Revival Project)

Cependant, le second terme a davantage à avoir avec la culture populaire et son corolaire, l’immigration. Dans cette optique la notion de « gurbetçi » souligne le rôle des travailleurs venus en Europe dans les années 1960/1970. Que ce soit en Allemagne, aux Pays-Bas ou en France, une forme de départ temporaire devenu perpétuel pour des familles entières.

En effet, « Gurbet » étant en quelque sorte la version turque de la Saudade brésilienne ou portugaise. Force est de constater que le sentiment de déracinement profond existe. Que ce soit de la part des familles séparées par un départ prématuré ou le retour au pays, les « Gurbetçiler » sont toujours présents et notamment au niveau football.

Bi-national, un retour au pays des parents

Pendant des années donc, le footballeur turc oscillait entre envie de partir découvrir des contrées plus vertes ou rester tranquillement au pays. Pour ceux nés en Turquie, pas de problème, cette vie pouvait leur convenir et passer sa carrière à Istanbul faisait l’affaire. Le dilemme fût autre pour les joueurs bi-nationaux faisant leur apparition au fil des saisons.

Mevlut Erdinç(g) en Turquie selon les choix (Crédit photo : France Football)

Cette idée de revenir et jouer pour le pays de leurs parents a dès lors été présente dans l’esprit de nombreux joueurs. Les plus célèbres d’entre eux furent les « Allemands » Hamit Altıntop, Ümit Davala, aujourd’hui assistant de Fatih Terim à Galatasaray, ou encore Mevlüt Erding, ancien du PSG, Rennes et Saint-Etienne, aujourd’hui à Antalyaspor. Comme tout pays ayant donné son écot à l’immigration, la Turquie compta sur ses ressortissants afin de perpétuer le réservoir de joueurs.

Hamit Altıntop (à droite) avec le désormais ex-munichois Franck Ribéry (Crédit photo : Sözcü)

De plus, entre les mauvais résultats et les absences régulières de qualifications pour les grandes compétitions, l’image était brouillée. Ajoutez à cela les conséquences liées à l’affaire « Ömer Toprak », le défenseur de Dortmund ayant été menacé en sélection devant le milanais Hakan Çalhanoğlu d’une arme par… son coéquipier Gökhan Töre. Bref, une histoire qui aura ternie l’image des bi-nationaux. Pourtant, cette image détériorée est en train petit à petit d’être restaurée au profit d’une nouvelle vague turque.

Une sélection nationale ouverte

La liste fournie par Şenol Güneş pour les deux prochains matchs amicaux contre la Grèce (30 mai) et l’Ouzbékistan (02 juin) est éloquente. Surtout intéressante dans sa mise en place et son développement. Ce qui permet surtout de mesurer le degré d’ouverture qui est désormais de mise au niveau de la sélection nationale.

En effet, sur les neuf potentiels défenseurs sélectionnés, cinq jouent actuellement à l’étranger. Entre ceux nés en Turquie comme l’arrière du LOSC, Mehmet Zeki Çelik (22 ans), les défenseurs centraux Ozan Kabak (Stuttgart, 19), Çağlar Söyüncü (Leicester, 23). Mais surtout la grande promesse à ce poste. Un défenseur central dont on risque de parler très prochainement, Merih Demiral (Sassuolo, 21).

Sans compter le défenseur né en Allemagne Kaan Ayhan (24 ans) et le néo-sélectionné, coéquipier de Erding à Antalyaspor, Nazim Sangaré (25). Ce dernier, né d’un père guinéen et d’une mère turque… en Allemagne représente également une ouverture hors de la communauté turque.

Merih Demiral, l’homme à suivre

Certes, la saison a été exceptionnelle pour Çelik en France, Kabak en Turquie et Ayhan en Bundesliga. Toutefois, celui vers qui tous les regards risquent de se poser joue en Italie. Désormais âgé de 21 ans, Merih Demiral semble en passe de devenir le défenseur que le Milli Takım attendait depuis si longtemps. Une éternité qui aura mis du temps à voir le jour mais une nécessité.

Merih Demiral voit loin (Crédit photo : Habertürk)

Celui-ci est passé tout d’abord par les équipes de jeunes de Fenerbahçe, balloté ensuite en prêts entre le Sporting et la Turquie. Pour finir en Serie A avec son nouveau point de chute depuis janvier dernier. Grand, rugueux, dur au mal et sur l’homme, Demiral peut également marquer pour le plus grand bonheur de Sassuolo qui a connu un maintien assez tranquille.

Merih Demiral, le défenseur que la Turquie attendait ? (Crédit vidéo : Youtube – MR7 productions)

De son côté, Şenol Güneş ne s’y est pas trompé non plus en intégrant le grand Merih a sa défense. En effet, le nouveau sélectionneur lors de son retour aux affaires quinze ans après a placé la paire Ayhan-Demiral dans l’axe. Pour deux victoires convaincantes et donnant de la confiance à un groupe relativement jeune.

Le renouveau passe par un tandem ?

Les plus grandes heures du football ont eu lieu dans les années 2000. Une Coupe du monde finie à la troisième place en 2002, un quart de finale perdu face aux Portugais lors de l’Euro 2000. Entre deux, ce que chaque Turc aura eu comme souvenirs de ces périodes glorieuses furent deux joueurs.

Alpay (à gauche) et Bülent (à droite), diplômés pour l’ensemble de leur oeuvre (Crédit photo : Getty Images)

Deux défenseurs qu’il ne valait pas mieux rencontrer sur son chemin et qui permirent à leurs niveaux de mettre la défense sur le devant de la scène. Bülent Korkmaz, le Paolo Maldini de Galatasaray (en numéro, le mythique 3 et pour avoir fait toute sa carrière chez les « Rouge et Jaune » NDLR). Et son compère Alpay Özalan, ancien de Beşiktaş et de Fenerbahçe mais surtout un des premiers défenseurs turcs parti chercher bonheur en Europe à Aston Villa.

Alpay Özalan, tel Atilla son nom faisait peur en Europe (Crédit vidéo : Youtube – Foobas Studio)

La carrière des deux acolytes fut également émaillée par des cartons rouges et des gestes peu propices au fair-play. Cependant le football turc leur doit beaucoup et à tous les niveaux. Abnégation pour le maillot, volontarisme, sens du sacrifice, solidité, ces deux-là ont laissé une trace jamais comblée depuis lors… Toutes générations confondues, les deux gaillards ont marqué leur empreinte sur le football turc.

Bülent Korkmaz n’a peur de personne (Crédit vidéo : Youtube – Foobas Studio)

Une défense jeune mais prometteuse

Toutefois s’il est naturellement difficile de savoir ce que l’avenir réservera au Milli Takım, force est de constater que la matière existe. Une défense jeune, bien formée et éduquée à la dure école de quatre des cinq plus grands championnats européens. Une intégration de joueurs issus de la communauté allemande, un sélectionneur expérimenté et une nouvelle génération prometteuse. Tous ces paramètres ajoutés à l’ascension de Merih Demiral le cocktail promet.

« L’Equipe nationale possède de bons défenseurs. Je pense que pour les dix prochaines années, ils peuvent marquer du sceau de leur talent le football. Ils feront des erreurs, c’est certain et normal. Mais si Ozan (Kabak) et Merih (Demiral) jouent ensemble, ils peuvent devenir d’excellents joueurs au niveau mondial. Tout est question d’habitude et d’automatismes. Ils peuvent même dépasser la référence turque, Alpay-Bülent »

Mehmet Demirkol, un des plus grands éditorialistes sportifs de Turquie à propos de la nouvelle défense de la sélection turque (Bein Sports)

Certes, la meilleure défense passe par l’attaque mais la Turquie possède des défenseurs à haut potentiel. En jouant régulièrement ensemble, avec une expérience commune, il ne serait pas impossible de prendre le relais des Bülent et autres Alpay. La France de Kylian Mbappé, qui rencontrera la Turquie le 8 juin prochain dans le cadre des éliminatoires de l’Euro, est prévenue. Ozan Kabak, Merih Demiral et les autres Kaan Ayhan n’auront peurs de rien. Désormais, c’est toute la Turquie qui en salive d’impatience…