Alors que l’économie allemande s’essouffle, la Bundesliga affiche paradoxalement une santé de fer. Les clubs professionnels allemands enregistrent une quatorzième année consécutive de croissance et des revenus records.

Le football professionnel allemand fête cette année ses 116 ans mais possède toujours une santé exceptionnelle. Dans un pays où l’économie n’est pas au meilleur de sa forme, la Bundesliga continue à afficher une progression fulgurante avec une quatorzième année consécutive de croissance. Lors de la saison 2018/2019, les trente-huit clubs professionnels du pays, incluant les pensionnaires de deuxième division, ont engrangé plus de quatre milliards d’euros. Mieux encore, ce chiffre d’affaires a doublé en l’espace de dix ans. Entre encadrement rigoureux et excellente attractivité, le championnat allemand semble avoir trouvé la recette gagnante.

Des enceintes modernes et traditionnelles

En juillet 2000, l’Allemagne est désignée pour accueillir la Coupe du Monde 2006 au détriment de l’Afrique du Sud. À la tête de cette courte victoire (12 voix contre 11), Franz Beckenbauer. Président d’un Bayern Munich flamboyant, qui remportera la Ligue des Champions un an plus tard, il est l’homme de la situation.

Dès lors, la politique des grands travaux est lancée. Pas moins de quatre nouveaux stades sont construits, dont l’Allianz Arena du Bayern, tandis que les autres sont rénovés à grands coups de millions. Montant total de la facture : 1,38 milliard d’euros. Pour un pays dont l’économie est en berne à cette époque, le pari est osé. Mais l’équipe de Beckenbauer a su voir loin et imaginer que cet investissement deviendrait une aubaine sur le long terme. Aujourd’hui encore, l’Allemagne surfe encore sur ses belles enceintes, gages de revenus confortables.

L’Allianz Arena symbolise encore aujourd’hui la réussite du Mondial 2006 en Allemagne (Crédit photo : Wikipédia)

L’Allemagne a depuis misé sur la fidélité de ses fans. Sur les dix-huit pensionnaires actuels de Bundesliga, dix d’entre eux disposent d’un stade pouvant accueillir plus de 40 000 personnes. L’Olympiastadion du Hertha Berlin, l’Allianz Arena du Bayern Munich et la Signal Iduna Park du Borussia Dortmund dépassent même la barre des 70 000 places. Avec un taux d’affluence de 91% sur la dernière saison, il s’agit de la deuxième meilleure moyenne tous sports confondus, juste derrière la NFL américaine. La Buli mise sur l’enthousiasme populaire, et cela fonctionne. Les kops sont des acteurs majeurs de la saison, qui ont des milliers de places réservées dans tous les stades d’Allemagne. La Südtribüne à Dortmund est la plus grande tribune debout d’Europe, les fans des Borussen y déploient chaque week-end le fameux Mur Jaune, véritable étendard au football authentique.

Les fans, premier partenaire d’une économie florissante

Sur le plan économique, les clubs de Bundesliga font un pari surprenant. Opté pour une politique de prix bas, pour cibler un maximum de spectateurs potentiels. Plus fort encore, certains clubs alignent plusieurs catégories de billets sur le même tarif. L’objectif est donc de créer un important engouement afin de vendre des billets plus rapidement. Le prix moyen d’un billet pour un match de championnat allemand est de 31 euros, loin des 70 de la Premier League. C’est aussi le montant le plus bas sur les sept plus grands championnats européens. Avant de penser aux bénéfices, les dirigeants visent d’abord un remplissage complet de leur stade.

Les six plus fortes affluences moyennes en Europe sur la période 2010-2017. Les stades de Bundesliga sont une source de revenus pérenne depuis plusieurs années (Crédit photo : Eco Foot)

La saison passée, la Bundesliga a ainsi généré plus de 500 millions d’euros de revenus rien qu’en billetterie. Un montant qui augmente d’année en année et qui place la Buli en deuxième position derrière la Premier League anglaise. De l’autre côté de la Manche, l’époque du foot à papa semble terminée. Les clubs de l’élite anglaise sont devenus des produits marketings capables de générer des sommes d’argent gargantuesques.

Depuis quelques temps, les prix des places se sont envolés et les stades se gentrifient peu à peu. Pour un sport né dans un terreau populaire, l’addition est lourde. Si l’ambiance des stades anglais agonise, l’affluence moyenne frôle les 90% et démultiplie les recettes de billetterie des clubs. Le modèle allemand ne compte certainement pas abandonner ses principes populaires et se contentera de ses enceintes qui génèrent déjà des profits considérables.  

Des sources de revenus diverses pour une éthique préservée

Avec des droits télévisés estimés à 1,2 milliard d’euros sur la période 2017-2021, l’Allemagne se place encore une fois derrière l’Angleterre et ses 1,9 milliard. C’est une progression de plus de 80% qu’enregistre la Bundesliga en comparaison des recettes de la saison 2016/2017. Bien sûr, la répartition de cette somme n’est pas faite de manière équitable. Chaque club touche une enveloppe différente, calculée en fonction du classement sportif, de la notoriété et des performances européennes. Toutefois, les dix-huit clubs allemands sont parmi les mieux rémunérés sur le Vieux Continent. Le prochain appel d’offre en 2020 pourrait davantage faire augmenter ces chiffres et assurer aux clubs allemands une source de revenus pérenne.

« Nous escomptons pour les prochaines années une moyenne d’au moins 1,4 milliard d’euros par saison. C’est une étape importante pour la viabilité future de l’élite du football allemand »

Le directeur général de la Bundesliga Christian Seifer est optimisme quant au futur du football allemand (Foot Mercato)

Pratique encore utilisée, et même parfois tabou, le naming est pourtant en plein essor outre-Rhin. Le principe est simple, il s’agit d’accoler la dénomination d’une société au nom d’un stade, d’un centre d’entraînement ou de formation. La saison dernière, ce n’était pas moins de quinze clubs de Bundesliga qui disposait d’un tel contrat.

Si la pratique a fait grincer les dents des supporters pendant un temps, elle est aujourd’hui complètement rentrée dans les mœurs. Elle permet d’assurer au club bénéficiaire plusieurs millions d’euros chaque saison. C’est le club bavarois qui dispose du contrat le plus lucratif. Avec six millions d’euros par saison, l’antre du géant munichois porte le nom de l’assureur Allianz. Un modèle d’exploitation des stades qui a encore quelques beaux jours devant lui.

Opel débourse près de quinze millions d’euros par an pour apparaître sur les manches des maillots du Borussia Dortmund ! (Crédit photo : Sport Buzz Business)

A contrario, le sponsoring fait lui partie intégrante de l’économie du ballon rond. Et pour occuper l’espace central des maillots de Buli, certains sont prêts à faire des folies. L’intriguant “T” sur le maillot bavarois est celui de Telekom qui paye 35 millions d’euros par saison au Bayern. La société de traitement de gaz Gazprom confère quant à elle 22 millions à Schalke 04 pour afficher son logo. Un bon deal pour les deux parties en somme.

Quand l’un a une importante visibilité, l’autre récupère un pactole non négligeable. Pour des montants moins élevés, certains clubs affichent également des marques au niveau des manches. C’est le cas du Borussia Dortmund qui a le logo d’Opel sur ses entournures depuis 2017. Pour une somme estimée à quinze millions d’euros par saison, les Jaunes et Noirs semblent avoir déniché une bonne affaire.

Un protectionnisme trop fort ?

Outre le côté économique, la force du football allemand réside dans sa gestion des joueurs. Les formations d’outre-Rhin privilégient une conservation de ses pépites. Plutôt que de laisser filer un joueur à l’étranger, un club préférera renforcer un rival national. Une stratégie aux antipodes de celle appliquée en Angleterre par exemple.

Lorsque l’Allemagne est sacrée championne du monde en 2014, dix-sept des vingt-trois joueurs de la Mannschaft évoluent en Bundesliga, dont sept au Bayern Munich. La « Deutsche Qualität » marche sur le long terme. Entre 2006 et 2016, l’Allemagne a systématiquement atteint les demi-finales de l’Euro ou de la Coupe du Monde. Si on enlève la bévue de 2018, la victoire du football allemand est alors totale.

“50+1 Bleiben”, en français “La règle du 50+1 doit rester”. En Allemagne, l’opinion publique est pour un maintien des traditions populaires (Crédit photo : Spiegel)

« La règle du 50 + 1 appartient aux fondations qui ont renforcé le football allemand et l’ont ancré dans la société. »

Le président de la DFL, Reinhard Rauball, est largement pour le 50+1 (La Grinta)

Si l’économie allemande semble idyllique, une ombre se dresse pourtant dans le paysage. Et pas des moindres. En 1998 est créée la règle du 50+1. Le capital des clubs professionnels est alors ouvert aux fonds privés. Mais cette innovation s’est accompagnée d’une restriction importante : la part de fond étranger ne peut excéder 49%, donc le contrôle du club reste à celui qui détient les 51% restants, donc le club en lui-même.

Alors que cette loi a soufflée sa vingtième bougie l’an dernier, son avenir est de plus en plus remise en question. Si les pro avancent l’argument de la lutte contre le foot business et ses dérives à l’image du PSG ou de Manchester City, les anti arguent que la Bundesliga ne progresse pas. La dernière victoire d’un club allemand en Ligue des Champions remonte à 2013. Depuis, l’Allemagne est dépassée face aux machines anglaises et espagnoles. Ouvrir la voie à des investisseurs étrangers sans mettre à mal les principes traditionnels, est-il possible ? La question reste entière.