Encore battue ce week-end en Liga MX par les Monarcas Morelia (1-0), l’équipe des Tiburones Rojos de Veracruz a enchaîné son 34ème match d’affilée toutes compétitions confondues sans victoire, un record absolu dans l’histoire du championnat mexicain.

Plombé par une direction calamiteuse, Veracruz connaît les heures les plus sombres de son histoire. Le 25 août 2018, au stade Luis “Pirata” Fuente de Veracruz, les Tiburones s’imposaient 1-0 face aux Xolos de Tijuana. Plus d’un an après cette date, le club n’a toujours pas regoûté à la victoire, quelle que soit la compétition. Le bilan impressionnant de Veracruz est de huit matchs nuls pour vingt-six défaites et quatre-vingt trois buts encaissés en trentre-quatre matchs. Alors qu’ils détiennent déjà le record de la pire série de l’histoire au Mexique, les Tiburones pourraient bientôt battre cette triste marque au niveau mondial. À l’origine de ce drame sportif : un homme, Fidel Kuri, et une gestion administrative catastrophique.

Le début des ennuis pour un club historique

Fondé en 1943, le Club Deportivo Veracruz fut un des clubs fondateurs en participant à la toute 1ère édition du championnat mexicain. Champions en 1946 et 1950 grâce à la légende Luis “Pirata” Fuente qui a donné son nom au stade, les Tiburones (“les Requins”, surnommés ainsi par un journaliste local) sont l’équipe phare des premiers championnats avant de disparaître dans les années 1950. Durant la suite du XXème siècle, le club va souvent faire l’ascenseur entre la première et la deuxième division avec trois descentes et remontées. Après une quatrième descente en 2008, Veracruz revient dans l’élite en 2013. Les Tiburones Rojos ont su se maintenir en Liga MX lors des sept dernières saisons malgré leurs moyens limités, accrochant même la Liguilla (plays-offs pour le titre de champion auxquelles accèdent les huit premiers de la phase régulière) lors des tournois Clausura (janvier-mai) et Apertura (juillet-décembre) 2015. Lors du tournoi Clausura 2016, ils remportent même un titre avec la Coupe du Mexique (Copa MX). Cependant, au fil des saisons, l’équipe a beaucoup perdu en qualité et c’est finalement lors de la saison dernière que les problèmes de Veracruz ont éclaté au grand jour.

Le 13 avril 2016, les Tiburones Rojos de Veracruz remportent la Coupe du Mexique face à Necaxa en finale (4-1). (Crédit photo : NOTIMEX/José Pazos)

Après un tournoi Apertura 2018 déjà compliqué bouclé à la dernière place du classement avec seulement 2 victoires en 17 matchs, Veracruz va vivre un enfer dans la deuxième partie de saison. Le tournoi Clausura 2019 est en effet jusqu’à aujourd’hui le pire de l’histoire du club avec aucune victoire et seulement quatre matchs nuls pour treize défaites. Pire encore, le 17 mars 2019, lors de la 11ème journée, les Tiburones s’inclinent 2-0 à León ce qui les condamne mathématiquement à la descente : ils deviennent l’équipe la plus rapidement reléguée dans l’histoire de la Liga MX. Le cauchemar ne s’arrête pas là : le 13 avril, apathiques et complètement démobilisés, ils concèdent un cinglant 9-2 face à Pachuca puis le 15, le club est sanctionné administrativement par la Liga MX. Résultat : six points retirés au déjà très maigre total (4 points) accumulé jusque-là, et un tournoi bouclé avec zéro points, pire total de l’histoire du championnat.

Ainsi, en battant des records de médiocrité, Veracruz est logiquement relégué sportivement à la fin de la saison 2018/2019. Seulement, le propriétaire du club et homme politique Fidel Kuri va profiter d’une volonté de la fédération pour maintenir son club en première division : en effet, cette dernière souhaite étendre à vingt le nombre d’équipes de Liga MX pour 2020. En payant l’été dernier la somme de 120 millions de pesos (environ 5,5 millions d’euros) le propriétaire des Tiburones Rojos de Veracruz obtient donc le droit de maintenir son équipe en première division malgré un niveau sportif plus qu’insuffisant. Malheureusement pour les Tiburones, le niveau de l’équipe continue à poser problème dès l’entame de la nouvelle saison : après sept journées, l’équipe est classée dernière avec un petit point, six défaites et vingt-deux buts encaissés dont déjà de lourdes défaites (7-0 face à Necaxa le 3 août et 5-0 à domicile face à Querétaro le 27).

Une gestion irresponsable qui pose problème

Plus que la situation sportive, c’est la situation administrative du club de Veracruz qui inquiète. Depuis la dernière victoire, pas moins de six entraineurs ont défilé sur le banc des Tiburones : Guillermo Vázquez, Hugo Chávez, Juvenal Olmos, Robert Dante Siboldi, José Luis González China, et le dernier en date à démissionner, Enrique Meza. A l’instar des techniciens, beaucoup de joueurs ont transité par le club sans apporter de solution : il ne reste dans l’équipe plus que cinq survivants de la dernière victoire. Selon des sources anonymes, les uns comme les autres connaitraient d’ailleurs de nombreux impayés, certains jusqu’à trois mois, pour les équipes féminines, masculines et de jeunes. L’association mexicaine des footballeurs professionnels (AMFPro) s’est dite prête à mettre le championnat en grève en soutien aux joueurs de Veracruz. Cependant, pour beaucoup, stopper le championnat pour résoudre les problèmes de dettes de Veracruz ne servira à rien si la Fédération Mexicaine de Football (FMF) ne prend pas des mesures radicales comme l’instauration d’un ultimatum à Fidel Kuri, accusé de détournement d’argent, d’usage de faux contrats et donc maintenant de ne plus payer ses joueurs.

Juan Carlos Mosqueda, joueur des Tiburones de 2017 à 2019 a vécu en premier lieu les problèmes salariaux à Veracruz :

“Les joueurs ne disent rien car ils ont peur des représailles des dirigeants. Si les joueurs s’unissent, ils peuvent arriver à quelque chose. La Fédération doit s’affirmer et dire “STOP” à Fidel Kuri pour ne pas qu’il continue les mêmes magouilles : ça fait déjà trop d’années qu’il y a ce genre de problèmes et malgré les amendes et les sanctions, il continue ses mauvaises actions : ils devraient prendre une mesure qui change radicalement le club parce que c’est devenu très grave”.

Juan Carlos Mosqueda, ancien joueur de Veracruz, à propos de la situation actuelle du club (La Jornada).
Fidel Kuri, 57 ans, propriétaire du Club Deportivo Veracruz, est accusé d’être le responsable des problèmes sportifs et administratifs actuels. (Crédit photo : Esférico)

De nombreuses interrogations planent donc sur le club de Veracruz et sur son propriétaire, Fidel Kuri, un riche entrepreneur qui a fait succès dans les années 1990. Il possède aujourd’hui une vingtaine d’entreprises à travers le Mexique, ce qui lui assure une fortune confortable et l’a même mené à être élu deux fois député, dans l’Etat de Veracruz (2009-2012) et dans le district de Orizaba (2015-2018). En plus des 120 millions de pesos apyés à la fédération, Kuri a dû débourser en au moins 100 millions de plus pour les différentes dettes et amendes du club, ce qui porte le total a 220 millions de pesos (10 millions d’euros) pour pouvoir rester en première division. En payant pour une place en Liga MX, le président Fidel Kuri a peut-être aggravé la chute de son club en se mettant dans une situation financière délicate et en maintenant finalement son équipe une saison de plus dans une situation infernale et dans une bataille perdue d’avance dès la 1ère journée.

Quelles solutions ?

C’est désormais une quasi-certitude, Veracruz repartira la saison prochaine en Ascenso MX, la deuxième division mexicaine. Il faudra du temps pour repartir sur des bases saines, et pour Mosqueda le changement ne peut se faire que sans Fidel Kuri :

“La situation actuelle est la conséquence d’une accumulation de mauvaises décisions, de la mauvaise organisation qui dure depuis des années et du manque d’anticipation pour liquider les dettes. Ils récoltent l’avalanche de problèmes qu’ils avaient semé. J’espère qu’ils vont pouvoir sortir rapidement de cette situation, mais honnêtement l’avenir s’annonce trouble. Il faut une organisation, que quelqu’un vienne, remette tout en ordre et prenne les rênes de cette équipe, mais avant tout, que le propriétaire se consacre à l’effectif pour lui permettre de travailler, puisque c’est la chose la plus importante pour une équipe qui il y a peu était compétitive dans ce championnat.”

Juan Carlos Mosqueda sur le futur du club.

Plus que le cas de Veracruz, c’est toute l’organisation du football professionnel mexicain qui est à repenser, pour ne plus permettre à l’avenir que des cas comme celui-ci se reproduisent. Hélas, le triste cas de Veracruz soulève un problème plus profond dans les institutions qui régissent aujourd’hui le football professionnel au Mexique. Il ne fait aucun doute que la fédération doit se montrer plus responsable et plus regardante quant à la pérennité et à la capacité des clubs à jouer en première division, le système actuel permettant des failles comme celle-ci.

“C’est injuste que Veracruz, en ayant de si mauvais résultats, puisse rester en Liga MX alors que des équipes de deuxième division avec beaucoup plus de qualités restent bloquées à l’étage inférieur. J’ai toujours été convaincu que ce n’était pas normal (payer pour se maintenir), parce que quelqu’un qui joue la montée sait ce que représente l’accession à la première division pour un club et pour une carrière. Les efforts que font les équipes de deuxième division pour jouer la montée sont incroyables, et leur enlever l’opportunité de cette manière, ce n’est pas légitime.”

Comme Mosqueda, beaucoup trouvent cela injuste que la Fédération ait pu permettre à Veracruz de se maintenir après une telle saison.
L’assemblée des présidents de clubs de la Liga MX, qui a notamment permis avec l’accord de la Fédération de maintenir Veracruz en première division. (Crédit photo : Imago7)

Pour en revenir aux Tiburones, beaucoup s’attristent au Mexique de la situation de ce club historique pour qui la saison risque d’être très longue. Au niveau mondial, Veracruz a dépassé vendredi Derby County (trente-trois matchs sans victoire) et a rejoint les argentins de Quilmes et les équatoriens du Deportivo Quevedo (trente-quatre) dans le top 5 des pires équipes de l’histoire au niveau mondial. Seule une équipe reste pour l’instant au dessus (ou plutôt en dessous) : les bulgares du Chernomorets Burgas avec le record mondial historique de quarante-cinq matchs sans victoire. Il reste donc onze matchs aux Tiburones pour enfin obtenir une victoire avant de devenir statistiquement la pire équipe de l’histoire du football mondial.