Au lendemain de la défaite 5-0 en huitième de finale de Coupe de France face à l’Olympique Lyonnais (27 janvier 2019), l’annonce est tombée. L’ASJ Soyaux et le Angoulême-Charente-Football-Club (ACFC) fusionneront la saison prochaine. Fin d’une spécificité pour ce dernier club 100% féminin à évoluer au plus haut niveau, et indispensable mue. Le destin de l’ASJ Soyaux, miroir grossissant de la révolution du football féminin en France.

L’histoire a commencé, ou plutôt recommencé, en 1967. Né au lendemain de la Première Guerre Mondiale, enterré dans les années 30, le football féminin ressuscite aux abords de 1968, à Paris comme ailleurs. Ailleurs, c’est Reims, Juvisy, Saint Clair Caluire, Etroeungt, Orléans, Rouen. C’est aussi Soyaux. « Qui connaît Soyaux ? » demande Laura Bourgouin, attaquante depuis 2013 au club. « Angoulême, tout le monde peut situer, mais Soyaux ? »

Difficile de pointer spontanément Soyaux sur la carte. Comme si en Charente, sorti d’Angoulême, il n’y avait rien. Soyaux se situe à l’est du chef-lieu de Charente, quasiment un quartier, c’est ici que s’écrit depuis plus de 50 ans une partition majeure du football féminin.

Une histoire de folklore

Dans les années 60, le foot féminin c’est du folklore. À la kermesse des villes et villages, c’est l’attraction. On fait venir des filles des alentours, on les déguise, on les fait jouer au foot pour rigoler. Sauf que dans le lot, rappelle Claude Fort, certaines ont commencé à mal le prendre. Claude Fort, figure de Soyaux. Fondateur de l’AS Soyaux (qui allait devenir l’ASJ Soyaux) et premier entraîneur de cette équipe féminine.

« Un jour une fille a dit ‘On en a marre, on veut jouer’. »

Claude Fort, premier entraîneur de Soyaux

C’était en 1967. Ces filles-là étaient féministes, en ce temps-là on disait « garçon manqué ». Lui, Claude Fort, jouait à Soyaux sans étincelles. « Je n’étais pas un bon joueur » disait-il. Pas d’expérience d’entraîneur au compteur. Il se lance pourtant dans l’aventure sous les moqueries, entraîne ces filles qui s’étaient de leur côté mises à recruter. Dès 1968, des tournois s’organisent avec des équipes des environs. Il y a même eu jusqu’à cinq clubs à Angoulême.

Avec l’officialisation du football féminin en 1970 par la Fédération Française de Football, un championnat fait son apparition. La Ligue Centre Ouest est créée, et l’AS Soyaux joue son tout premier match contre Chalet devant 2 000 personnes, en lever de rideau d’une rencontre de deuxième division masculine. Défaite 1-0.

Les valeurs du lieu

En ces temps-là, beaucoup d’équipes montent puis s’effondrent. Soyaux dure. En 2018, le club fête son cinquantenaire.

L’ASJ Soyaux a fêté son cinquantenaire en juin dernier, l’occasion d’une grande fête à laquelle Corinne Diacre, sélectionneuse de l’équipe de France a participé Corinne Diacre, qui a passé 25 ans à Soyaux (Crédit vidéo : France 3)

L’occasion d’une grande fête portée par les bénévoles du club, les anciennes joueuses, tout un petit monde prêt à mettre la main à la pâte en toutes circonstances, pour toutes occasions.

C’est une des clés de la réussite. Un monde de bénévoles, prêt à passer soirées, week-end à porter haut les couleurs Blanc et Bleu. Lors du match contre l’Olympique Lyonnais le 27 janvier, combien étaient-ils, en cuisine à s’affairer pour préparer le buffet des partenaires servis à l’issue du match ? Et combien à la billetterie, la sécurité, à l’affichage des bâches au nom des sponsors ? L’un fait deux heures de marche à pied aller, deux heures retour pour venir aider. « Soyaux, c’est ma seconde famille ». Cette phrase, on l’entend dans la bouche de Siga Tandia, la capitaine, de Laura Bourguoin, en fait, de toutes les joueuses passées par là, et souvent restées.

À écouter les dirigeants sojaldiciens, le staff, les joueuses, le mot « valeurs » revient systématiquement. C’est souvent un mot flottant qui parle de tout sans jamais rien désigner. À Soyaux, c’est très clair : solidarité, accueil, don. Ne jamais compter. Du dernier des bénévoles, à la meilleure des joueuses. Claude Fort raconte que pendant longtemps, lors des déplacements, sur le chemin du retour le dimanche soir, chacune payait son repas. « On aidait évidemment celles qui avaient moins de moyens. Ca forge un esprit, une solidarité ».

Soyaux se caractérise par une grande solidarité et un dévouement des joueuses et bénévoles pour le club, donnant lieu à un très bon état d’esprit (crédit photo : ASJ Soyaux)

Tout dans la tête, tout dans les pieds

Inscrire son nom dans 50 ans d’histoire de foot féminin n’est pas donné au premier venu. Il faut d’excellentes joueuses, qu’on forme, ou attire. C’est le côté visionnaire de ce club. Dès 1975, Claude Fort a l’idée de créer une école de foot. En fait, une sorte d’équipe bis pour repérer, former les talents. C’est la première école de foot en France, avec celle de Bergerac.

C’est également à cette époque que débarque Bernadette Constantin, 11 ans. Une fille, qui jouait à 35 kilomètres de là, dans une équipe de garçons. Tout se passait bien jusqu’au jour où une équipe ayant subi la loi de Constantin et ses partenaires porte réclamation contre le fait qu’une fille joue avec des garçons. Bernadette Constantin trouve refuge à Soyaux, emmène avec elle Florence Rimbault. Bernadette Constantin, 44 sélections en équipe de France A, Rimbault (22 sélections) font partie de ces talents issus de Soyaux.

Bernadette Constantin (2ème debout en partant de la droite) arrivée à l’âge de 11 ans à Soyaux, est une joueuse “hors norme” selon Claude Fort (crédit photo : ASJ Soyaux)

Innovation également dans les techniques d’entraînement. Le coach Claude Fort s’intéresse beaucoup au mental. Il fait bosser et bosser encore ses filles sur cet aspect : « J’avais une longueur d’avance. A l’époque, on ne parlait pas du tout de ces questions. »

Pour Claude Fort, c’est l’indispensable carburant.

« Quand les filles sont décidées collectivement, elles ont des capacités extraordinaires. Elles peuvent déplacer des montagnes ». 

Claude Fort, premier entraîneur de Soyaux

Les grandes performances de la décennie 80 et l’inoubliable victoire de 1984 en finale du championnat, face au grand rival VGA Saint-Maur, sont les fruits de ce travail initié dès 1968. Claude Fort : « Cette année-là, on n’avait pas la meilleure équipe, mais le groupe était fabuleux. Pour la finale contre Saint-Maur, on avait un bus pourri. J’ai dit aux filles que Saint-Maur se moquait de nous, avec notre bus pourri. C’était faux, mais j’ai inventé n’importe quoi pour les remonter à bloc. Ca a fonctionné. »

1984, année du titre de championne de France enfin gagné face aux grandes rivales du VGA Saint-Maur (crédit photo : ASJ Soyaux)

Attirer, garder les talents

D’immenses joueuses sortent des rangs de Soyaux, viennent peupler l’équipe de France depuis les années 70. En plus de Bernadette Constantin et Florence Rimbault, Martine Chapuzet, Sylvie Bailly, Nathalie Tarade, Corinne Petit… Et Corinne Diacre, évidemment, qui a passé 25 ans à Soyaux en tant que joueuse et entraîneuse, est la première femme à avoir entraîné une équipe professionnelle masculine. Actuelle sélectionneuse des Bleues, c’est elle qui a pour mission de les emmener sur le toit du monde l’été prochain.  

Corinne Diacre (debout, 1ère à gauche) est très attachée à Soyaux où elle a passé 25 ans en tant que joueuse, puis entraîneuse (crédit photo : ASJ Soyaux)

Attirer, garder les talents, Soyaux avait trouvé la bonne formule avec l’idée du double projet. Permettre aux filles de jouer au foot, tout en leur permettant de suivre des formations professionnelles afin qu’elles puissent travailler en parallèle, subvenir à leurs besoins. On ne laisse personne sur le carreau, on assure aux filles un avenir professionnel pendant et après leur carrière.

Ce modèle aujourd’hui existe toujours, mais ne se montre plus aussi attractif pour des joueuses qui toutes ont un agent, et souhaitent se consacrer complètement à leur carrière de footballeuse. La vie de la capitaine Siga Tandia, jusqu’à la saison dernière, commune à tant d’autres joueuses, ne semble plus compatible avec le très haut niveau. Footballeuse dans un club de D1, mais aussi aide-soignante et maman de deux filles, elle commençait sa journée à 6h30, travaillait un week-end sur trois : « On s’arrangeait avec mes collègues, mais c’était difficile, je devais forcément rater des matchs ».

Avant de signer son contrat fédéral, Siga Tandia, capitaine de l’ASJ Soyaux, mère de deux filles, travaillait en tant qu’aide soignante en parallèle de sa carrière de footballeuse professionnelle (crédit vidéo : Canal +)

Un modèle à réinventer

Attirer les joueuses, cela passe donc par la possibilité de leur faire signer un contrat fédéral. Depuis cette année, toutes ont signé un contrat, ce qui leur permet d’être présentes aux entraînements désormais quotidiens à 14h30. Auparavant, c’était le soir à 19h30 après une longue journée de boulot. Siga Tandia peut aujourd’hui se consacrer au foot, uniquement au foot. Certaines sont étudiantes, comme Angeline Da Costa, elles poursuivent leurs études. D’autres ont un travail qu’elles ont voulu conserver, compatibles avec le rythme plus exigeant imposé par la nouvelle dimension prise par le football féminin en France.

« Dijon arrive à faire signer une joueuse comme Elise Bussaglia », souligne Laura Bourguoin. Soyaux aussi doit affûter ses armes.

Dijon a réussi à attirer l’internationale tricolore Elise Bussaglia, illustration des ambitions des clubs de D1 féminine (crédit image : Les cahiers du football)

Le coach Sébastien Joseph appelait de ses vœux cette indispensable évolution.

« Si on ne prend pas ce virage, on est à côté de la plaque ».

Sébastien Joseph, coach de l’ASJ Soyaux

Soyaux sait qu’il est impossible de s’aligner question salaire sur les plus grosses écuries de D1 comme Lyon, le Paris Saint-Germain ou Montpellier. Il faut avoir d’autres arguments : « La seule manière de retenir les joueuses, c’est de faire en sorte qu’elles se plaisent, qu’elles trouvent ce pour quoi elles sont venues. Ici, l’effectif n’est pas pléthorique, elles savent qu’elles auront du temps de jeu », précise Sébastien Joseph.

La signature récente de la nouvelle numéro 10 sojaldicienne Anissa Lahmari est une parfaite illustration. En manque de temps de jeu au Paris Saint-Germain, cette joueuse a fait le choix de Soyaux au mercato de cet hiver. Le prêt de la Lyonnaise Emelyne Laurent à Guingamp s’inscrit dans la même logique.

En recherche de temps de jeu, Anissa Lahmari arrive est arrivée en prêt du Paris Saint-Germain (crédit Twitter : @AnissaLahmari)

Quel avenir pour Soyaux en D1 ?

Voici la mue opérée par le club charentais. Professionnalisation, temps de jeu offert aux joueuses en manque dans un club de plus grande envergure, augmentation du budget. Cette saison, il se chiffre à 700 000€, soit 25% de plus que l’année dernière. Suffisant ?

L’annonce du projet de fusion avec le club masculin d’Angoulême prouve qu’il est vital de passer à la vitesse supérieure. Le projet de Soyaux qui a porté tant de beaux fruits en 50 ans n’est plus adapté. Survivre au plus haut niveau du football féminin nécessite aujourd’hui de s’appuyer sur une entité masculine, afin de bénéficier d’infrastructures plus développées, sur le terrain et hors terrain (médical notamment), d’attirer davantage de partenaires, à l’heure où le championnat de première division est retransmis sur Canal +. À l’heure aussi où la Coupe du Monde va attirer encore davantage de sponsors, d’agents pour les joueuses.

Initié en 217, le projet de fusion entre l’ASJ Soyaux et le ACFC sera voté en mars 2019 par les licenciés des clubs (crédit vidéo : France 3 Charente)

Le temps n’est plus à l’hésitation. Le club sort de deux belles saisons (5ème en 2017-2018 et 7ème en 2016-2017). Après la défaite face à Metz lors de la dernière journée de championnat 3-2, Soyaux se retrouve 9ème, à égalité de points avec Metz, 5 d’avance sur le LOSC et 8 sur Rodez, les deux relégables. Et se souvient que le maintien n’est pas encore acquis. La deuxième division, Soyaux l’a connue à deux reprises, en 2009-2010 et 2011-2012. La capitaine Siga Tandia. déjà présente, sait les conséquences pour le club. Les Blanc et Bleu sont remontées à chaque fois. Mais le foot féminin, à l’époque, c’était un autre monde. La compétition est bien plus rude aujourd’hui. Descendre, c’est courir le risque de ne plus jamais revenir.

Le projet de fusion avec l’ACFC changera-t-elle l’ADN de ce club 100% féminin? Trop tôt pour répondre. C’est en tout cas une des voies de salut pour ce club qui doit continuer d’exister sur la carte du foot féminin.