Jeudi 2 mai, Corinne Diacre annoncera en direct au journal télévisé de 20 heures la liste des 23 sélectionnées pour le Mondial. C’est la première fois. Le football féminin franchit encore une étape décisive dans sa promotion. C’est sûr, il y aura un avant et un après Coupe du Monde.

Le temps des grandes échéances, à partir de maintenant. Les fins d’année sont piquantes. Pour le football féminin, celle-ci plus encore que les autres. Bien sûr, il y a les échéances devenues coutumières des fins de championnat. On sait depuis la gifle 5-0 (13 avril, vingtième journée) infligée par les Lyonnaises aux Parisiennes que pour le titre, c’est rapé pour la nouveauté. Les Fenottes remportent leur treizième titre consécutif de championne de France. On devra en revanche attendre la toute dernière journée de championnat pour savoir qui de Metz ou de Lille rejoindra Rodez en deuxième division, qui de Marseille ou de Saint-Etienne rejoindra Reims sous la bannière de la D1.

Plus tendues, ces demi-finales retour de Ligue des Championnes. Lyon devra faire place nette sur la pelouse de Chelsea après sa victoire 2-1 sur sa pelouse. Barcelone devra enfoncer encore les Munichoises du Bayern pour s’offrir un duel au sommet. Le 18 mai à Budapest, une affiche de finale de toute façon inédite. Oui c’est excitant. Mais quelque chose de plus grand se prépare…

Les frémissements pré-Coupe du Monde

Tout s’accélère. Le temps se contracte. Voici que Stéphanie Frappart devient la toute première femme à arbitrer un match de Ligue 1 (Strasbourg/Amiens, ce dimanche 28 avril). Il ne serait pas impossible de la retrouver la saison prochaine au sifflet des matchs de championnat, peut-être de grosses affiches.

Il aura fallu attendre le 28 avril 2019 pour qu’une femme arbitre un match de Ligue 1. Au sifflet de Strasbourg/Amiens, Stéphanie Frappart devient une pionnière de l’arbitrage féminin (crédit Twitter : @aureliebresson)

On dira, c’est l’effet pré-Coupe du Monde. On parle des femmes. C’est emballant.

Mais le plus intéressant concerne sans doute les conséquences de ce Mondial sur notre championnat, notre perception du football féminin et des footballeuses. Un projecteur géant braqué sur la France en tant que nation de foot féminin pendant un mois. Quel que soit le parcours de l’équipe de France, il y aura un avant et un après.

Au commencement, une affaire de droits        

L’acquisition des droits de diffusion de la première division féminine par Canal + a été le premier marqueur de l’entrée de notre pays dans une ère tout feu-tout foot, masculin comme féminin. Certes les montants sont bien inférieurs à ceux de la Ligue 1 masculine : 6 millions d’euros sur cinq ans, soit 1.2 million d’euros chaque saison, contre un milliard par saison pour la Ligue 1 !

Le Groupe Canal investit en 2017 dans la D1 féminine en achetant tous les droits de retransmission pour cinq ans (crédit Twitter : @Actufoot_)

Mais le groupe de Vincent Bolloré est un dénicheur de pépites. Il a flairé la bonne affaire. Au cours des quatre prochaines années, un public tombé amoureux du foot féminin grâce à la Coupe du Monde suivra de manière assidue les performances d’équipes susceptibles de tutoyer les sommets européens. Les chiffres ne sont pas encore disponibles, mais Canal sort de l’exercice 2018/2019 plus que satisfait de la diffusion de la D1 féminine. Et les clubs plus encore. Car qui dit médiatisation dit afflux des sponsors, dit recettes. Ces budgets en hausse pourront être investis les conditions d’entraînement, de récupération, de transport…

Plus de clubs pour un championnat plus compétitif ?

L’effet Coupe du Monde ne fera qu’accentuer une tendance qui s’accélère : la création de structures féminines au sein de clubs masculins. Aujourd’hui, on compte 3 000, c’est deux fois plus qu’en 2012. Cela reste insuffisant et la Fédération Française de Football a fait de leur développement une priorité. Son président Noël le Graët affirme vouloir y consacrer une enveloppe de quinze millions d’euros issue des recettes de la Coupe du Monde.

Cela conduira-t-il à compter plus de clubs en D1 ? On l’espère. L’élite se compose aujourd’hui de douze équipes. C’est un championnat en petit comité. Peu de formations, féminines, peu de clubs. Un mal partagé par les autres premières divisions féminines européennes : l’Espagne compte seize clubs, l’Allemagne douze et l’Angleterre onze.

Plus de clubs nécessite plus de licenciées. L’espoir de l’émergence d’une génération Coupe du Monde 2019 est immense. On table sur 300 000 licenciées à la fin 2019. On est 170 000 aujourd’hui. Ambition folle, on a mis les moyens. Tous les matchs du mondial seront retransmis sur Canal et TF1. Un parcours brillant des Bleues et le nombre de petites filles qui tireront leurs parents par la manche pour rejoindre un club de football explosera, pour atteindre, peut être, comme espéré par le président de la FFF, la barre des 300 000 licenciées.

L’internationalisation du championnat

Ces derniers jours, c’était LA rumeur. Celle qui a animé toute la sphère footballistique. Sara Däbritz serait parisienne la saison prochaine !

L’effet Coupe du Monde met la planète football féminin en effervescence : voilà que l’international allemande Sara Däbritz pourrait signer au PSG ! (crédit Twitter : @coeursdefoot)

L’internationale allemande de 24 ans (102 matchs, 35 buts) ne souhaite pas prolonger son séjour au Bayern. Et ce n’est pas tout ! Dans les tablettes du Paris Saint-Germain, Caroline Graham Hansen, l’internationale norvégienne de Wolfsburg de 24 ans !

Caroline Hansen au PSG la saison prochaine ? La rumeur enfle en faveur de l’arrivée de l’internationale norvégienne (crédit vidéo : Youtube)

Le rayonnement d’un championnat se mesure aux joueuses qu’il produit, porte au plus haut niveau, mais également qu’il attire. Les arrivées possibles de Hansen et Däbritz seront vraisemblablement suivies d’autres joueuses, qu’elles soient des talents déjà confirmés ou bien révélés par la Coupe du Monde.

Le mercato féminin, pendant longtemps, consistait à signer dans un autre club français. Le recrutement était local, la formation aussi, et si la joueuse marchait bien, elle signait dans un club de plus grande envergure. Notre première division s’internationalise. Lyon a une longueur d’avance, comme dans tout ce qui se rapproche de près ou de loin au foot féminin. Passage éclair des Hope Solo, Megan Rapinoe, Tobin Heath, Alex Morgan, séjour durable des Dzsenifer Marozsán, Saki Kumagai, Ada Hegerberg, Shanice Van de Sanden.

Les autres clubs tricolores s’y sont également mis. Les derniers mercatos l’illustrent, de nombreuses joueuses étrangères viennent tenter leur chance en France. La tendance s’accélère : Américaines (Alana Cook au PSG, Maddie Bauer au FCF Fleury 91, Sarah Teegarden et Hannah Diaz à Lille), Canadiennes (Rebecca Quinn au Paris FC). Les retombées de la Coupe du Monde aidant, les moyens financiers plus vastes des clubs encourageront l’arrivée des grandes pointures du football féminin sur notre sol. Et conduiront peut-être certaines françaises à imiter l’expérience d’une Élise Bussaglia, globe trotter du foot, passée par Lyon, Wolfsburg, Barcelone, et aujourd’hui Dijon.

Des joueuses, des modèles

On sent que le vent tourne. Elles sont de plus en plus sollicitées. Elles ont toutes un agent. Elles ont leur album panini de la Coupe du Monde.

Comme pour la Coupe du Monde 2015 au Canada, Panini se met au diapason du football féminin en proposant un album d’autocollants (crédit Twitter : @Panini_fr)

Elles sont même dans le jeu FIFA depuis 2016. Les joueuses de football sont en train d’acquérir une place importante dans le panorama du sport, et sans doute au-delà.

Pour EA Sports, l’arrivée des sélections nationales féminines dans son jeu phare FIFA se produit en 2016 (crédit vidéo : Youtube FFF)

Au lendemain du Mondial, si nos Bleues l’emportent, une très grande majorité d’entre elles porteront les couleurs d’un club hexagonal. Elles seront donc là, à proximité de flashs, de projecteurs, d’articles, de reportages. Et par ruissellement, cela touchera tout le milieu. De joueuses de football, nos filles vont devenir des références sociales, voire politiques. Elles seront modèles d’émancipation de la condition féminine, preuve qu’être femme se conjugue à toutes les modes. C’est une équipe qu’on ne qualifiera pas de « Black-Blanc-Beur », mais féminine de mille façons. À l’heure où les genres ne cessent de se questionner, féminin comme masculin, où des clichés sur le football féminin sont encore vivaces, les footballeuses montreront aux petites filles qu’on peut être femme comme Amel Majri, Amandine Henry, Gaëtane Thiney, Maéva Clemaron ou Valérie Gauvin.

Les Bleues, et avec elles bon nombre de joueuses, vont basculer dans une autre dimension. Certaines ont déjà un engagement associatif comme Wendie Renard, marraine de l’association Drepaction, les footeuses feront sans doute bénéficier les œuvres de charité de leur notoriété. À quand un concert des enfoirés avec Eugénie Le Sommer et Sarah Bouhaddi ?

La possible notoriété croissante des Bleues pourraient conduire certaines à être sollicitées par différentes associations comme Les Enfoirés (crédit Twitter : @franceinfo)

Au lendemain de la Coupe du Monde, la valeur publicitaire de nos Bleues ira croissante. Elles seront sans doute un produit. Leur image sera recherchée. Mais au-delà, gageons que nos footeuses au sens large utilisent cette visibilité accrue au service de l’émancipation des femmes.

En 2011, le Crédit Agricole s’associe à la FFF pour proposer une mini série « Les demoiselles de Clairefontaine » afin de mieux faire connaître les jouses de l’Equipe de France. Collector (crédit vidéo d Youtube FFF)

Coupe du Monde et Ballon d’Or

Et puis comment oublier le Ballon d’Or. Elles seront nombreuses durant le Mondial à avoir dans un coin de leur tête la récompense suprême du monde du Ballon rond. Ada Hegerberg out, le Ballon d’Or féminin reviendra sûrement à une joueuse dont le Mondial aura été grandiose. Tant mieux, la compétition n’en sera que plus belle.

À lire ces lignes, on se dit que ce Mondial en France changera tout. Tout le monde pronostique un grand mondial. Et si les Bleues ne sortaient pas des poules ? On ne claque pas 3-1 aux États Unis en janvier pour sortir par la petite porte en juin. Et quand bien même nos Bleues se montraient décevantes, quelque chose de décisif se passe qui n’est pas près de retomber. Sur la route de l’émancipation, ce Mondial en France est notre Rendez-vous.