Éliminée en quarts de finale de l’Euro deux ans plus tôt par la Norvège, futur finaliste de l’édition, la sélection féminine espagnole arrivait à la Coupe du Monde 2015 avec une carte à jouer. Mais tout ne s’est pas passé comme prévu, loin de là…

17 juin 2015, Ottawa. Les Espagnoles chutent de nouveau face à la Corée du Sud (2-1) et sont éliminées du Mondial. Avec un seul petit point récolté en trois rencontres, le parcours de la Roja dans ce championnat du monde est chaotique. Les joueuses rentrent au pays la tête basse, mais la Fédération espagnole ne sait pas que le pire reste encore à venir. Retour sur une affaire peu médiatisée en dehors de la péninsule ibérique, qui restera à jamais gravée dans l’histoire du football féminin espagnol. 

Cette élimination va être l’élément déclencheur de l’une des plus grandes crises de l’histoire du football espagnol. (crédit photo : Reuters)

Deux jours plus tard, l’implosion

Le 19 juin, les joueuses transmettent à la Fédération un communiqué demandant la destitution de leur entraîneur, Ignacio Quereda. Un agacement généralisé à l’ensemble de l’effectif qui ne date pas, précisent-elles, de leur élimination du Mondial. En effet, les plaies semblent bien plus profondes et la désillusion du championnat du monde n’aurait fait que ressortir, une bonne fois pour toute, la rancœur du vestiaire à l’égard de son entraineur. Dans ce communiqué, diverses choses sont reprochées à Quereda au niveau sportif, mais pas seulement. 

Une nouvelle qui fait l’effet d’une bombe compte tenu de l’image, de l’influence et de tout ce que représente Ignacio Quereda dans le football féminin espagnol. 

27 ans à la tête de l’équipe

À cette époque, Ignacio Quereda est une figure emblématique du foot féminin en Espagne. Installé au poste de sélectionneur depuis 1988, le technicien espagnol a tout connu avec sa sélection. Des qualifications aux championnats d’Europe de 1997 et de 2013, en passant par la première participation de l’Espagne à une Coupe du Monde féminine en 2015… Quereda est le véritable père de cette Roja. 

Une longévité impressionnante qui fait de lui un des sélectionneurs resté le plus longtemps à la tête d’une équipe nationale dans l’histoire du football. Une continuité incroyable et rarissime, malgré le peu de gloire récoltée lors de ces 27 années.

Ignacio Quereda à la tête de la sélection féminine, c’est 38% de victoires en 139 matchs. (crédit photo : José A.García)

Des problèmes sportifs

L’élimination prématurée des Espagnoles lors de la Coupe du Monde est, bien évidemment, la conséquence de multiples problèmes sportifs. Toutes ces raisons liées au football ont d’ailleurs été dénoncées par les joueuses quelques jours seulement après la rencontre face à la Corée du Sud : faible nombre de matchs amicaux avant le Mondial, arrivée sur place (au Canada, pays hôte) seulement quatre jours avant le début de la compétition, manque d’intensité lors des séances d’entrainement, absence d’analyses des adversaires avant les matchs… Tant de choses qui sont probablement à l’origine de la déroute de la Roja.

« Les entraînements sont différents pour les titulaires et les remplaçants. Nous les remplaçants, c’est comme si nous appartenions à une autre équipe. Il est donc difficile de se sentir important et d’avoir confiance en soi ».

Erika Vázquez, internationale espagnole entre 2003 et 2015.

Toutefois, il va s’avérer que cette débâcle n’est, en fait, que le sommet d’une montagne en ruines. 

Le mal est bien plus profond

Cette affaire n’aurait pas été aussi suivie en Espagne et n’aurait pas eu autant de conséquences si le problème fondamental était uniquement sportif. Et vous allez voir que cette histoire va bien au-delà des frontières du sport. 

Tout a commencé en 2009 lorsque l’attaquante star de la Roja Laura del Rio (40 buts en 39 matchs internationaux) déclare ouvertement qu’elle ne jouera plus pour la sélection féminine espagnole tant qu’Ignacio Quereda en sera l’entraîneur. Une décision qui va stupéfier le foot espagnol, et qui soulèvera de nombreuses interrogations quant à son origine. Néanmoins, elle ne donnera pas clairement les raisons de son choix et expliquera seulement qu’elle a eu un différend avec son technicien.

Dans les années qui suivirent, plusieurs joueuses firent la même chose. Des histoires surprenantes qui, pour autant, ne vont pas faire changer les choses puisque Quereda conserve le soutien de ses dirigeants. Des péripéties qui auraient pu mettre la puce à l’oreille, mais qui n’ont pas suscité plus de doutes que cela, et qui sont les seules traces, avant le Mondial 2015, du malaise palpable qui dure depuis de nombreuses années en sélection. 

« C’est lui qui gère qui peut parler aux médias et quand le faire. Il nous impose également ce que nous pouvons dire ou ne pas dire. Il fait ça pour éviter que nous parlions de machisme ou de toute controverse liée à la Fédération. »

Marta Corredera, internationale espagnole depuis 2011.

C’est dans les jours qui suivirent le communiqué que les témoignages se sont multipliés. Les joueuses présentes au Canada ont d’abord lancé les hostilités en dénonçant les méthodes machistes et les réflexions misogynes dont elles pouvaient régulièrement faire l’objet de la part de Quereda.

Des révélations qui ne sont que les premières d’une longue série de dépositions contre ce dernier. Amaia Medióroz, ancienne internationale, a côtoyé le technicien espagnol pendant de longues années, et a pu assister à de nombreuses reprises à ces comportements discriminants. Elle a déclaré qu’il considérait les femmes comme inférieures à l’homme et qu’il disait qu’elles n’étaient là que pour « apporter son café ». De nombreuses sources ont également révélé que les joueuses présentes en sélection, aussi bien chez les A que dans les catégories jeunes, sont pesées chaque matin, et qu’il arrive fréquemment que fusent de malheureux commentaires de la part Quereda : « grosse », « joufflue », « grasse » … Des propos humiliants qui ont engendré, selon ces mêmes sources, de graves problèmes d’estime de soi chez les joueuses, aussi bien chez les professionnelles que chez les adolescentes. 

Marta Corredera, au centre, à côté de Quereda, lors d’une conférence de presse de la Coupe du monde au Canada. (crédit photo : CHRIS ROUSSAKIS EFE)

Des propos dévalorisants, discriminants et surtout humiliants qui sont tout simplement inadmissibles, et une philosophie plutôt étonnante pour un homme considéré comme le porte-drapeau du football féminin en Espagne. Et ces accusations accablantes, toutes plus choquantes les unes que les autres, ne vont faire que s’enchaîner. Mais malgré tout cela, ce dernier refuse de démissionner.

« Il n’est pas normal qu’un entraîneur reste 27 ans si les succès ne l’accompagnent pas. Si mes 23 joueurs viennent me voir et me disent qu’ils ne me font plus confiance, je pars et je leur souhaite le meilleur pour la suite. Les joueuses ont fait de l’autocritique et ont accepté leur part de responsabilités, le staff ne l’a pas fait. »

Sonio Bermúdez, internationale espagnole depuis 2008, en juillet 2015.

Mais le plus étonnant est que, malgré toutes ces révélations, Quereda peut encore et toujours compter sur plusieurs soutiens de poids. 

La Fédération est derrière Quereda

La Fédération Royale Espagnole de Football (RFEF) a continué de soutenir Quereda, même lorsque les accusations fusaient à son encontre. Même si elle n’a pas affirmé officiellement son soutien, nombreux sont ses hauts cadres à avoir publiquement pris la parole pour prendre sa défense.

Un des premiers à s’être exprimé est Vicente Temprado, président du comité du football féminin, qui a défendu l’entraîneur espagnol et qui est même allé plus loin en attaquant deux joueuses l’ayant vivement critiqué, Natalia de Pablos et Verónica Boquete. Il leur a reproché de ne « pas avoir été au niveau » lors du Mondial, et les accuse même de « féminisme extrême ».

Le sélectionneur a également pu compter sur un autre soutien de choix en la personne d’Ángel María Villar, président de la Fédération (il fut également président intérimaire de l’UEFA après le départ de Platini, NDLR). En juillet 2015, Villar a refusé lors d’une interview de commenter les récentes polémiques et a préféré botter en touche et défendre Quereda, en saluant le fait qu’il soit parvenu à qualifier son équipe, pour la première Coupe du Monde de son histoire. 

« Lorsque Quereda a vu la lettre des joueuses, il a dit qu’il ne comprenait pas et que c’était des conneries. Il nous a dit qu’il allait en parler à Villar et que rien ne changerait. Il gardait son mépris habituel. Il est allé voir Villar le lundi, et quand je suis arrivé le mardi, Villar m’a dit qu’il ne changerait rien. »

Teresa Andreu raconte les heures qui ont suivi le communiqué à la Fédération.

Teresa Andreu, ancienne gardienne du Barça et présidente du comité du football féminin de 1980 à 1998, s’est également livrée quant à cette affaire. Elle connaît très bien Ángel María Villar puisqu’elle a travaillé avec ce dernier pendant de nombreuses années. C’est d’ailleurs elle qui lui a remis le fameux communiqué dans lequel les joueuses réclamaient le départ de Quereda. Elle explique que les deux hommes sont très proches et que Villar ne maintient Quereda à son poste uniquement dans son intérêt personnel.

« Jusqu’à présent, personne ne pouvait rien dire. Il y a des joueuses qui ont essayé de transmettre leur opinion et le résultat est qu’elles ne sont plus revenues en équipe nationale ».

Teresa Andreu évoque la censure et la loi du silence imposée par Quereda.

À cette époque, Vicente del Bosque était le sélectionneur de la Roja et s’était rangé du côté de la Fédération et de Quereda. Un choix étonnant qui avait beaucoup déçu en Espagne.

Le pays est derrière les joueuses

Dans le communiqué, les joueuses expliquaient qu’elles ne porteraient plus le maillot de l’équipe nationale tant qu’Ignacio Quereda en serait le sélectionneur. Une histoire qui peut faire penser à la fameuse affaire de Knysna en 2010, où les joueurs français avaient refusé de descendre du bus et de prendre part à l’entraînement, ce qui avait particulièrement énervé les supporters et le pays tout entier. Mais dans le cas des féminines espagnoles, ces dernières sont entièrement soutenues par les supporters et ont l’opinion publique de leur côté. Ce qui est fondamental. Les Espagnols avaient manifesté leur soutien aux joueuses par le biais des réseaux sociaux, en lançant le hashtag #nosois23somostodoelfutfem (“Vous n’êtes pas 23 nous sommes tous le foot féminin”).

Ce hashtag lancé par les supporters en soutien des joueuses a été très largement diffusé pendant de nombreuses semaines (crédit image : twitter @sofiabarca)

D’autre part, les féminines ont également le soutien des capitaines de l’ensemble des équipes féminines espagnoles de première division : les mastodontes espagnols comme l’Atlético de Madrid ou le FC Barcelone étaient donc de leur côté.

Jorge Vilda, le remplaçant idéal

Le 30 juillet 2015, la Fédération a annoncé la démission d’Ignacio Quereda via son site internet. Le désormais ex-sélectionneur part sur la pointe des pieds sans expliquer les raisons de son départ. Un communiqué de huit lignes qui suffira pour mettre fin à 27 ans à la tête de la sélection.

Dans la foulée, la Fédération annonce son remplaçant, en la personne de Jorge Vilda. À 34 ans, il connaît parfaitement les tenants et les aboutissants de l’équipe, puisqu’il a été cinq ans dans les catégories inférieures de l’équipe nationale. En 2010, il a pris en charge les U17, avec lesquels il a remporté le Championnat d’Europe la même année ainsi que l’année suivante. En 2013, il arrive sur le banc des U19 et continue de triompher, en terminant finaliste du championnat d’Europe en 2014 et en 2015.

“C’est une combinaison parfaite”, se réjouit suite à cette annonce Vero Boquete, internationale depuis 2008. Les joueuses sont soulagées, le public est ravi : de quoi repartir sur des bases saines.

Jorge Vilda était le meilleur remplaçant possible pour mettre fin à ses 27 années de “dictature”. (crédit photo : Icon Sport)

La Coupe du Monde 2015, un échec pour la Roja sur le plan sportif mais une bénédiction pour le football féminin, puisqu’il aura permis aux langues de se délier pour enfin faire éclater au grand jour les terribles troubles qui hantaient la sélection. Le verre a mis 27 ans à se remplir et il a débordé en juin 2015.

Après ces années noires et la désillusion subie à la dernière Coupe du Monde, les joueuses vont arriver revanchardes et gonflées à bloc en juin prochain en France.