Battus ce week-end par l’América après un nul face au promu San Luis à domicile, les Tigres de la UANL (Universidad Autónoma de Nuevo León) montrent en ce début de tournoi Clausura 2020 des signes inquiétants, tant sur le terrain qu’en dehors. Une fin de cycle est-elle à craindre pour le club mexicain le plus titré de la dernière décennie ?

Cinq fois champions du Mexique lors de la dernière décennie, dont quatre fois en quatre ans (mai 2015, décembre 2016, décembre 2017, mai 2019), les Tigres sont entrés dans l’histoire du football mexicain comme l’une des plus grandes équipes de tous les temps. Mais cette génération dorée, composée d’importants leaders et dirigée par le sulfureux Ricardo Ferretti âgé de soixante-cinq ans, commence à montrer des signes de faiblesse et la formule si efficace par le passé ne semble plus porter ses fruits. Les coéquipiers d’André-Pierre Gignac sont de plus en plus critiqués par leurs supporters qui s’exaspèrent de les voir proposer un football peu flamboyant, indigne de la qualité de l’effectif.

L’équipe la plus titrée de la décennie

La fin de la décennie 2010 a été l’occasion de multiples débats dans le monde du football mexicain entre les supporters des Tigres, de l’América et de Monterrey, les trois clans s’autoproclamant « equipo de la decada » (comprenez : meilleure équipe de la décennie). Pour mettre les choses au clair, un petit bilan statistique nous permet de faire une conclusion sans appel : le club des Tigres de la UANL est bien l’équipe mexicaine LA plus titrée de la décennie avec neuf trophées (contre sept pour l’América et six pour Monterrey) : cinq Liga MX donc, ce à quoi l’on peut ajouter trois Campeón de Campeones (équivalent de la Supercoupe ou du Trophée des Champions en France, NDLR) et une Coupe du Mexique.

Le seul (gros) point noir de la décennie pour les félins concerne les trophées internationaux, toujours absents au palmarès de l’équipe. Les Tigres se sont même inclinés quatre fois en cinq ans en finale : d’abord en Copa Libertadores face à River Plate (2015), puis trois fois en Concacaf Champions League face à des compatriotes (2016 face à l’América, 2017 face à Pachuca, 2019 face à Monterrey).

L’évolution de l’écusson des Tigres est le meilleur témoin de leur ascension constante des années 2010. De deux étoiles intégrées dans le logo au début de la décennie, ils sont passés à sept, désormais présentes au-dessus (Crédit image : Axel Bernet)

Cette véritable razzia sur les trophées nationaux a été rendue possible par la mise en place d’un projet ambitieux, solide, bâti autour d’hommes forts. Le premier d’entre eux est sans aucun doute l’entraîneur, Ricardo « Tuca » Ferretti, âgé de soixante-cinq ans donc et actuellement dans son troisième mandat à la tête du club. Revenu à la maison en 2010, il a remis les Tigres au premier plan et a mis fin à presque trente ans d’attente en remportant le tournoi Apertura 2011, point de départ de l’époque dorée du club.

Le véritable tournant va arriver dans les années 2014 et 2015 : l’entreprise CEMEX, leader mondial dans la production de béton et propriétaire des Tigres, va donner les moyens de ses ambitions au club en recrutant plusieurs joueurs de renom qui seront des hommes clé dans la suite de l’histoire du club : Nahuel Guzmán, Edigio Arevalo Rios, Rafael Sobis, Jürgen Damm, Javier Aquino, et bien sûr André-Pierre Gignac, fraîchement auréolé du titre de meilleur buteur de Ligue 1 avec l’OM.

Avec l’affirmation des joueurs déjà présents au club, comme Hugo Ayala, « Juninho » (à ne pas confondre avec le lyonnais), ou encore Guido Pizarro, la machine est lancée. Ricardo Ferretti réussit avec brio à assembler toutes les forces pour créer une équipe dévastatrice, affamée de victoires et les Tigres entrent dans l’histoire, comme « APG » qui devient le meilleur buteur de l’histoire du club en août dernier.

Ricardo “Tuca” Ferretti, très proche de ses joueurs ici avec le capitaine Guido Pizarro, a été le chef d’orchestre de “l’époque dorée” des Tigres (Crédit photo : Imago 7)

Des critiques de plus en plus insistantes

Lors de la première journée face à l’Atlético San Luis à domicile, c’est en sifflant que les supporters ont raccompagné leur équipe au vestiaire. L’Estadio Universitario, qui était devenue une forteresse imprenable et le théâtre de matchs plus exceptionnels les uns que les autres, commence à livrer un spectacle de plus en plus dérangeant pour les fans. Après deux matchs dans le Tournoi Clausura 2020, les Tigres n’ont toujours pas marqué le moindre but (un nul et une défaite).

La saison dernière déjà, même si le septième titre avait été décroché en mai, l’absence de fond de jeu et la stratégie ultra défensive des hommes de Ferretti durant la Liguilla (play-offs) avaient marqué l’opinion : quatre buts marqués et trois encaissés en six matchs. Lors de la première moitié de saison, les Tigres se sont qualifiés en tant que troisièmes et meilleure défense (quatorze buts concédés en dix-huit rencontres, NDLR) mais avec la pire attaque des huit qualifiés (vingt-six buts).

Loin d’être alarmantes, ces statistiques soulignent que les Tigres basent désormais leurs succès sur une défense ultra solide et sur un jeu opportuniste et efficace. Cette stratégie, qui a porté ses fruits par le passé, commence à montrer ses limites quand la réussite n’est plus là, et les fans ne se reconnaissent plus dans le jeu proposé par leur équipe.

Ces difficultés d’ordre sportif s’ajoutent aux problèmes rencontrés par certains joueurs des Tigres, critiqués pour leur apport insuffisant malgré leur statut. C’est le cas par exemple du Chilien Eduardo Vargas, redoutable attaquant qui a montré des qualités et un sens du but hors-pair à plusieurs occasions mais qui reste trop irrégulier. Vargas a inscrit trente-sept buts en cent vingt-huit matchs. Autre attaquant, l’Équatorien Enner Valencia, l’une des révélations du Mondial 2014. Après une première saison réussie, l’ancien de West Ham a vu sa réussite chuter et est désormais pris à parti par de nombreux supporters qui veulent le voir partir suite à son inconstance.

Le 1er décembre dernier lors du quart de finale retour, Carlos Salcedo avait grandement compromis la qualification de son équipe en se rendant coupable d’une grossière perte de balle sur le troisième but de l’América puis en provocant un pénalty synonyme de quatrième but et d’élimination pour les Tigres. Une prestation que les supporters ne lui pardonneront jamais… (Crédit photo : AS México)

Mais le bouc-émissaire le plus durement touché est sans aucun doute Carlos Salcedo. Le défenseur international et mondialiste mexicain, arrivé de l’Eintracht Francfort il y a un an avec un statut de star, ne s’est pas montré à la hauteur des espérances en livrant des prestations très fébriles. L’élimination des Tigres en quart de finale du tournoi Apertura 2019 il y a un mois et demi a sûrement scellé son destin dans l’équipe pour avoir désormais… tout un public à dos.

En effet, alors que les Tigres luttaient sur leur pelouse après une victoire 2-1 à l’aller, Salcedo s’était rendu coupable de deux grossières erreurs sur les deux derniers buts de l’América au match retour, condamnant définitivement son équipe. Non-convoqué ce week-end, il devrait chercher une porte de sortie en Europe avant la fin du mercato hivernal.

« Je pense qu’Enner Valencia arrive à la fin de son aventure aux Tigres, il est temps pour lui de changer d’air car son rendement n’est plus le même qu’avant. Quant à Carlos Salcedo, il n’a aucune discipline, c’est un vrai mercenaire. Il est juste venu toucher beaucoup d’argent et il ne rend pas la pareille sur le terrain. C’est l’une des pires recrues de ces dernières années… »

Ricky, supporter des Tigres

Un renouvellement des hommes nécéssaire ?

Cet exaspération des supporters est donc due au manque de renouvellement de l’effectif, et aux mauvaises performances des quelques recrues qui arrivent, aussi chères soient-elles. Pour remédier à cela, la solution semble être un rajeunissement de l’effectif et un turn-over concernant les cadres vieillissants de l’équipe. Performants depuis cinq ans, les Tigres n’ont, durant cette période, jamais été confrontés au besoin de renouveler radicalement leur effectif, les nombreux titres venant augmenter la confiance de la direction et de Ricardo Ferretti envers les hommes de base. Même si la situation est encore loin d’être grave, les dirigeants pourraient être amenés lors des prochains mercatos à anticiper et à placer leurs pions pour enrôler les joueurs qui réaliseront la transition et notamment « l’après Gignac » :

« Pour parler honnêtement, je pense que l’équipe a besoin de changement, surtout dans l’animation offensive et au milieu de terrain. La génération dorée des Tigres arrive à sa fin. Ils sont encore performants mais n’incarnent plus l’avenir. On a besoin d’un changement de génération et d’un nouvel entraîneur pour insuffler une nouvelle énergie et pour repartir de l’avant, même si je pense que le cycle ne sera vraiment terminé que lorsque Gignac prendra sa retraite d’ici un ou deux ans.

Ricky, supporter des Tigres, sur la fin d’un cycle très probable pour son équipe de cœur.

« J’espère qu’ils vont changer (les joueurs) parce que ceux que nous avons ne marquent pas. S’il y a une nécessité de changer des joueurs, je n’ai aucun problème avec ça ».

Interrogé après la défaite face à l’América (1-0), Ricardo Ferretti assume qu’il est prêt à apporter un changement au sein de l’effectif (@SancadillaNorte).

C’est peut-être dans cette optique que cet hiver, le club des Tigres a enregistré l’arrivée de deux nouvelles recrues : le milieu équatorien Jordan Sierra (vingt-deux ans) en provenance de Querétaro et l’attaquant uruguayen Nicolás « el Diente » López (vingt-six ans), chipé à l’Internacional Porto Alegre pour près de dix millions de dollars. Deux joueurs de qualité, qui apporteront de la fraîcheur et de la vivacité dans l’effectif des félins.

Jordan Sierra et Nico « el Diente » López sont les deux recrues des Tigres lors du mercato hivernal 2020 (Crédit photo : Imago7)

Pour conclure, les coéqupiers d’André-Pierre Gignac sont toujours très performants, ils sont encore favoris pour le titre en Liga MX et pour la Concacaf Champions League qui débute en février. Une série de matchs ratés ne remet pas en cause une équipe quatre fois championne du Mexique en quatre ans, mais plusieurs signes négatifs qui n’existaient pas ou peu sont en train d’apparaître autour de l’équipe. Ces signaux vont-ils persister, forçant les dirigeants à entamer une transition attendue par les supporters, ou la génération dorée des Tigres va-t-elle encore une fois s’en sortir ? L’année 2020 des félins sera passionnante à suivre.